DISCOURS
Prononcé par M. de Bcust à Dresde à l'occasion du centenaire de Schiller. (Novembre 1859.)
On pourrait me taxer de témérité en me voyant demander la parole après avoir entendu dans cette salle des discours si enthousiastes qui furent reçus avec tant de joie. Mais je ne suis pas aussi hardi que de vouloir me placer au niveau des éloquents orateurs qui m'ont précédé, et de les suivre sur le champ si vaste qu'ils étaient digues d'explorer et qu'ils ont su exploiter d'une manière si brillante et si solennelle. Si je prends la parole, c'est pour remplir un devoir, le devoir de la gratitude, d'abord pour ne pas laisser sans réponse les bonnes paroles que l'orateur qui m'a précédé a adressées aux autorités qui ont travaillé à organiser la fête de Schiller, mais c'est aussi pour exprimer ma satisfaction sincère de ce que les organisateurs comme les participants ont su lui laisser son véritable but et sa vraie destination. Mon prédécesseur a remercié les autorités. J'accepte ces remerciments comme un témoignage qui nous honore, mais je puis y répliquer en vous assurant que tous ceux qui vont contribué,
qu'ils appartiennent au gouvernement ou au peuple, ne demandent pas de remerciements, parce qu'ils ont fait une chose qui n'était pas un effort ou un travail pour eux puisque cela leur venait du cœur. Et s'il m'est permis de parler du cercle intime dont je fais partie, je puis ajouter l'assurance que nous n'avons fait que suivre un sentiment dont nous savions en conscience que c'était le sentiment juste. On a annoncé la fête de Schiller comme fête nationale, nous aussi nous l'avons saluée comme telle. Le peuple allemand, nous devons bien nous l'avouer si nous voulons être sincères, le peuple allemand s'échauffe très souvent, quand on lui en donne sujet à l'étranger, soit qu'il s'enthousiasme pour des phénomènes ou des événements qui sont étrangers à ses propres conditions et qui ne lui sont d'aucune utilité, soit qu'il se fatigue d'une oppression que l'étranger avait fait peser depuis longtemps sur lui. Ici il s'agit donc pour cette fois d'un enthousiasme, qui prend sa source dans l'intérieur de nos frontières, il s'agit d'un élan qui est d'origine allemande et qui porte un caractère allemand. Mais l'homme dont le nom a fait naître cet enthousiasme, son œuvre et son activité n'appartiennent pas à un seul peuple ou à un seul pays, il est un bien commun de la nation allemande, du nom et de la langue allemande, et quand il s'agit maintenant d'un pèlerinage entrepris en son honneur alors que tous accourent, du plus grand au plus petit, tout le monde doit y assister, pas un ne doit être exclu; eh bien, puisqu'il en est ainsi nous ne demanderons pas quelle est l'opinion ou quelle est la croyance de ceux qui ont voulu faire entendre
la voix. La nation ne permettra pas davantage qu'elle ne soit soumise à des convenances individuelles et que l'on fasse du poète autre chose que ce qu'il était et qu'il voulait être, que son nom immortel qui doit être un point lumineux pour la collectivité de la pensée allemande, pour le sentiment allemand ne dégénère pas, qu'il ne devienne pas un flambeau de discorde parmi les Allemands. L'estime et la dignité de l'homme, l'amour et la charité de l'un pour l'autre, la justice et la fraternité ! Qui pourra méconnaitre que ces vertus sont plus pratiquées qu'alors où on ne les voyait apparaître qu'isolément, qui pourra soutenir qu'on ne les sent pas dans toutes nos institutions publiques? Qui niera donc que bien des paroles du grand poète aient été des germes fécondants pour ces sentiments généreux? Et si aujourd'hui les classes du peuple sans distinction de condition se réjouissent toutes avec gratitude en songeant au poète, comment ne le ferions-nous pas, nous qui sommes appelés à nous diriger dans la voie du progrès véritable conforme à la raison.
Permettez-moi maintenant, Messieurs, d'ajouter à cet exposé sincère un mot d'exhortation, et vous, monsieur et cher orateur qui m'avez précédé, pardonnez-moi si je jette quelque ombre sur les effets de lumière dont vous avez inondé notre époque. Quelque justes que soient les motifs que nous ayons nous autres contemporains de regarder ces transformations avec contentement, et quelle que soit la satisfaction que nous éprouvions à présenter ces progrès avec fierté aux mânes du poète glorifié, nous ne voulons cependant pas oublier que cette fête ne tire sa véritable valeur que de son côté sérieux. Mais le côté sérieux
d'une fête, c'est de s'interroger, de se reconnaître soi-même et je ne pourrais pas mieux exprimer la pensée qui m'obsède qu'en me demandant :
Notre grand poète, s'il pouvait revenir aujourd'hui parmi nous, se trouverait-il aussi bien que parmi ses contemporains?
Moi du moins je ne voudrais pas répondre oui à cette question. Notre temps avec sa mobilité, avec son inconstance et son peu d'attachement pour la patrie, avec ses efforts continuels pour découvrir toujours des sources nouvelles de gain, de bonne chère et de volupté; notre temps avec sa dépense vertigineuse de toutes facultés morales, de toutes forces intellectuelles, — non, ce temps-là ne serait pas de son goût. Et on peut bien aussi se'demander si Schiller deviendrait Je grand poète qu'il fut, s'il naissait aujourd'hui en 1859 au lieu d'être né en 1759. Certes notre temps recèle des dons poétiques aussi prononcés, mais il n'en tire pas tout le parti voulu et ce n'est certes pas la faute de poètes de nos jours. Car pourquoi le créateur éternel n'aurait-il pas doué ses élus d'une époque de la même manière que d'autres? La cause en est aux contemporains dont les regards ne sont plus dirigés vers les étoiles, mais dont l'attention 's'attache fiévreusement au fil du télégraphe et aux rouleaux de papier qui sortent de la machine à imprimer. Le temps de l'idéal est passé, non parce qu'on a atteint l'idéal comme certaines voix optimistes l'affirment ; mais bien parce qu'il n'est plus de ce monde, parce qu'on a mis autre chose à la place de l'idéal qu'on a l'habitude de confondre souvent avec la spéculation. La spéculation qui est le 1 tut de tous les efforts aussi bien dans le domaine spirituel que
matériel, aussi biendans la vie des peuples que dans la vie des individus ; la spéculation dont je ne veux ni nier ni condamner les grands résultais merveilleux, mais en face desquels il est bon de se rappeler quel juefois combien est considérable la mise qu'ils coûtent à l'humanité.
Puisse la fête de Schiller jeter une clarté douce et réconfortante dans tous les cœurs brisés, en faisant comprendre que le mécontentement de nos jours vient en grande partie de ce que l'époque de l'idéal est passée, et que peu de personnes savent oublier leurs peines et leur misère en s'attachant au sublime et à l'invisible!
Puisse-t-elle contribuer à ce que le peuple allemand apprenne à bien connaître ses œuvres, que l'esprit du peuple se pénètre du véritable esprit du poète !
Si le peuple allemand fait cela, s'il ressent avec Schiller cette émotion sacrée qui passe comme un souffle divin dans tous ses ouvrages, s'il s'aperçoit alors quelle force infinie on peut puiser dans le sentiment chrétien, combien ce sentiment rend facile à supporter l'adversité de la vie, s'il y voit alors l'esprit du peuple restant fidèle à son histoire et qui trouve sa force et l'expression de ses sentiments dans la vérité et dans la fidélité, alors le peuple allemand se fortifiera pour supporter bien des épreuves, bien des luttes que l'avenir pourra lui réserver.
Lorsque Schiller a fini sa carrière, l'Allemagne courait à une catastrophe. Sous l'impression encore fraîche de ses chants, de ses paroles, elle s'est relevée, elle s'est retrouvée, elle s'est fortifiée.
C'était le bon génie de l'Allemagne qui avait parlé par la bouche du poète: puisse-t-il planer sur nous aujourd'hui également!
Je lui consacre mon verre. Vive le bon génie de l'Allemagne?