‹ Trois quarts de siècle (volume 2)Chapitre 7 sur 71 · PREFACE XV · texte numérisé non relu

PREFACE XV

parfait, à la condition que ce secret professionnel soit respecté de tous, par ceux-là surtout qui ne s'appuient que sur les ouï-dire, et qui, par leurs articles dans la presse, motivent des appréciations tendant à nuire, non seulement à la personne qui est sur la sellette, mais encore à l'autorité gouvernementale. Il n'y a pas longtemps, une feuille de Vienne publia, après la mort du comte de Lonyay *, un entrefilet disant, contrairement à ce que l'on avait su et cru jusque-là, que le retrait des articles fondamentaux accordés aux Tschèques en 1871, était l'œuvre du défunt et non la mienne ; et une feuille de Pesth soutint cette prétention en avançant que je m'étais, au contraire, trouvé en connivence secrète avec le comte Hohenwart, et que j'avais joué double jeu. Je n'attendais pas que la presse officieuse prît ma défense , mais j'espérais qu'elle ne m'attaquerait pas, elle le fit pourtant. Les attaques personnelles me sont indifférentes, mais je ne saurais laisser passer des altérations de faits et des erreurs, j'allai voir le rédacteur en chef de la feuille viennoise et je le décidai à rétablir les choses conformément à la vérité. C'est alors que le principal organe du gouvernement (le bureau de la presse au ministère des affaires étrangères n'y fut pour rien) s'éleva violemment contre moi, et m'ap-

1. Mort en 1877. Ancien ministre des finances, puis président du Conseil en Hongrie.

XTI PREFACE

prit, en termes peu parlementaires, ce que c'est que le secret professionnel, en insinuant que j'avais moi-même écrit l'article rectificatif. Quant au secret que j'avais trahi, c'était un épisode qui se passa au conseil des ministres lorsque les articles fondamentaux y furent discutés. Je racontais qu'un des ministres se prononça, à la grande surprise de ses collègues, contre les articles et se livra à des saillies qui firent rire le conseil, malgré les dispositions sérieuses qui dominaient alors.

Je ne voudrais pas que l'observation précédente fût considérée comme le préambule de je ne sais quelles « révélations. » Je sais respectera garder le véritable secret professionnel; mais mes propres secrets, puisque secrets il y a, m'appartiennent. On me rendra, je l'espère, cette justice que j'ai évité de toucher à tout ce qui pourrait nuire au gouvernement et au pays, et je crois de même n'avoir rien écrit qui puisse compromettre qui que ce soit.

Je m'incline devant ceux qui , pour rester fidèles aux exigences de la discrétion, poussent l'abnégation jusqu'à garder le silence le plus absolu, mais je ne puis les approuver ; ce n'est pas seulement le renom personnel de l'homme d'Etat qui est en jeu, mais aussi l'autorité du gouvernement, que les récits erronés et les appréciations fausses atteignent toujours plus ou moins.

PREFACE XYII

Au reste , la publication de « La Prusse à la Diète, » par M. Poschinger me dispense de toute justification.

Quant à ce qui concerne la question de lepoque de la mise en vente, je n'ai jamais eu d'hésitation à cet égard, car j'ai été constamment d'avis que, malgré leurs allures distinguées et pleines de noblesse, les Mémoires d'outretombe, dissimulent mal la poltronnerie de leur auteur. Je fus forcé, par les motifs développés plus haut, de donner à mes Mémoires une extension plus grande que je ne le voulais d'abord, cette circonstance ainsi que deux longues et cruelles maladies, m'ont obligé à retarder cette publication, mais sans que cela changeât en rien ma résolution de faire paraître l'ouvrage dès qu'il serait terminé. Je ne me dissimulai pas non plus que l'intérêt d'actualité s'affaiblissait chaque année. Enfin il y a une dernière raison qui m'engage à publier le livre de mon vivant.

Je sais bien que je m'expose à des difficultés et à des désagréments, mais je me console en songeant que je pourrai répondre de tout ce que j'ai écrit. Ou a l'habitude de juger avec plus d'indulgence une œuvre posthume que celle d'un vivant, mais je crois aussi qu'un livre exposé à tous les feux de la critique doit être écrit de façon à avoir une valeur littéraire plus grande que s'il était destiné à être pris en-main avec des sentiments de

Page 1