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CHAPITRE IX

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Formation du ministère — Baron Becke, baron Kellersperg, chevalier de Hasrer, comte Taaffe, cheyalier de Hye. — Dissolution des « landtags » de Bohême, de Moravie et de Gamiole. — Succès des nouvelles élections. — Disconrs du trône. — Les débats de Tadresse. — Les Galiciens. — Mes discours dans les deux chambres. — Le ministère de la police.

Je savais que le comte Belcredi était très bien vu et très apprécié de Tempereur, qui lui accordait toute sa confiance; aussi n*avais-je pas grand espoir de voir triompher mon éloquence, mais j'étais convaincu que si Sa Majesté avait trouvé nécessaire que je restasse en fonction, c'était pour des raisons en dehors de la question discutée et relatives à la politique extérieure plutôt qu'aux affaires intérieures. Je n'en eus pas moins tout le fardeau et la responsabilité de celles-ci. Le profit que le parti delà constitution et les Allemands retirèrent de cette circonstance fut bien compris alors, mais il fut oublié plus tard. Dès le lendemain le comte Belcredi donna sa démission, je fus

nommé ministre- président, et Ton me confia les Ircis départements qu'avait administrés le comte : Fintérieur, les cultes et rinstruction publique, et la police. Ainsi, pendant quelques mois Je fus chargé de quatre portefeuilles.

Il me fallait alors commencer par chercher des ministres, et

la tâche n'était pas aisée. Les anciens collègues du comte Belcrcdi

restèrent en fonctions: von Komers à la justice, le vice-amiral

baron WuUerstorf au commerce, le lieutenant-feldmaréchal

baron John à la guerre. Le baron Becke, chef de section puis

directeur du ministère des finances après le départ du comte

Larisch, fut nommé ministre des finances. Ce dernier a, à cette

époque, rendu de grands services lors des négociations pour

rexécution du compromis avec la Hongrie. C'était un homme

d'affaires accompli, qui réunissait à un rare degré la force de

travail, l'adresse et la persévérance. Aux deux délégations son

intervention a plus d'une fois contribué à faire passer le budget

de la guerre. Je l'ai toujours bien estimé et, j'ai beau chercher

dans mes souvenirs, je n'y trouve aucun fait à propos duquel

il aurait eu à se plaindre de moi. Les attaques que, plus tard,

sa veuve diiigca contre moi étaient donc Lien injustes ^

Restaient le ministère de Tintérieur, et le ministère des cultes et de l'instruction publique. Le ministère de la police ne

1. Madame de Becke, une Polonaise, qui n*avait pas été assez for JielleineDt séparée, siooD ea fait du moins en droit, de son premier mari, avant d*épouser M. de Becke, lui rendait la vie difficile par ses ridicules et ses prétentions. Elle a dû devenir tout à fait folle, car j'ai entendu dire qu'elle racontait dans les villes d'eaux que j'avais assassiné son mari indirectement en lui refusant Tarnbaasade de Constantinople, et directement en le faisant empoisonner par notre médecin commun, M. le D' Standthardtner.

prenait pas beaucoup de temps et m'intéressait spécialement. Je ne connaissais pas, on le comprendra, les personnes disposées à accepter ce portefeuille; aussi l'assistance du conseiller de la cour, von Hofmann, plus tard chef de section, qui alors occupait une position assez subordonnée, au ministère des affaires étrangères, me fut-elle très utile K II avait rempli les fonctions de secrétaire-rédacteur à la chambre des seigneurs et, par suite, il connaissait un grand nombre de personnages. Hofmann appela mon attention sur le gouverneur de Trieste, le baron Kellersperg. J'appelai celui-ci à Vienne et je lui offris le ministère de llntërieur. Le baron Kellersperg déclina cette offre, en la motivant par ses opinions centralisatrices qui ne se conciliaient pas avec le dualisme ^ Je ne mis pas en doute la sincérité de cette assertion. Je pouvais cependant objecter

i . Lorsque, à la mort du baron Uofmann (octobre 1885), les journaux de Vienne entOiinèrent des ditbyrambes en son honneur que d^ailleurs il méritait, la Xeue freie Preste affirma que Hofmann m^avait été adjoint en qualité d*auxiliaire. C*était là une assertion non seulement erronée mais invraisemblable. Comment croire que Tempereur ferait Tenir de l'étranger un ministre alors qu'il croirait nécessaire de lui adjoindre un coadjuteur? Hofmann avait alors une position assex subalterne ; il n*était chargé d*aucun des grands départements : Allemagne, Italie, France, Russie, Orient ; mais tout simplement des affaires de presse. C'est là que je pus apprécier ses connaissances variées et son savoir faire. 11 m*a rendu des services, mais il n*a pas eu à se plaindre de moi. U n*a pas réfléchi qu'en le protégeant au détriment de fonctionnaires plus anciens, je m'attirais bien des inimitiés cachées. Je savais qu'il aimait à se faire passer pour un vice-chancelier, mais j'ai toujours feint de l'ignorer. Son concours m'a été surtout précieux dans les délégations.

â. Sans vouloir l'offenser, il me parait plus vraisemblable que ce qui le préoccupait, c'était moins le dualisme que l'idée que le créateur du dualisme ne devait pas rester bien longtemps aux affaires. A cette époque un homme assez marquant de la société officielle viennoise, avec lequel je m'étais souveut trouvé à Gastein, vint me recommander son neveu pour lequel il désirait de Tavance-

que le compromis était accompli et que le ministre cisleithan de l'iotërieur n'aurait guère l'occasion de prendre part à sa réalisation. Du reste, quelques semaines plus tard, jç ne fis aucone difficulté pour le présenter à l'empereur comme gouverneur de la Bohême, et j'eus lieu de l'apprécier dans cette situation.

Pour Tinstruction publique, mon choix tomba sur Hasner, qui m*était recommandé par les libéraux et, en même temps, par le comte Léon Thun, qui était encore mon ami. Hasner accepta après quelques pourparlers, et son entrée au ministère était si bien décidée que le jour de sa prestation de serment à Sa Majesté était déjà fixé. Ce fut alors qu'il m'adressa une lettre qui me surprit et dans laquelle il déclarait qu'il lui était impossible d'accepter à cause de son passé de centralisateur. Quelques mois plus tard, je repris la négociation, et Hasner accepta cette fois, mais à condition que Tautorisation, demandée par le conseil communal de Vienne, de fonder un Pàdagogium municipal serait accordée. Un refus formel fut opposé à cette demande. A la fin de l'année, lorsque Hasner fit partie du ministère libéral, l'autorisation fut accordée sans difficultés.

Le premier personnage qui se montra prêt à faire partie du ministère fut le comte Taaffe, gouverneur à Linz, où M. von Hofmann s'était rendu^ sur ma demande. Le comte Taafl'e était encore assez jeune, et sa nomination était un avancement considérable ; cependant je lui fus reconnaissant de son accepta-

ment. « Mais, ajouta-t-il, si Yoas le Toulez bien, que ce soit bientôt; on ne sait pat eombien de temps cela durera. »

tien, car je savais non seulement qu'il possédait un profond savoir, surtout en droit, mais aussi que, dans les milieux aristocratiques auxquels il appartenait, on regrettait son entrée, parce qu'on craignait qu'il ne compromit un avenir qui ne pouvait lui échapper. Le comte Taaffe fut pour moi un collègue très agréable et très aimable, ainsi qu'un collaborateur très utile à maints égards, et très dévoué, je ne puis m'exprimer autrement. A la table du Conseil il était hors de pair, après que les intrigues contre lui avaient déjà éclaté, llerbst luimême m'a dit plus d'une fois que jamais la présidence du conseil des ministres n'avait été mieux exercée que par le comte Taaffe. Il n'avait que deuxcutés faibles : il n'était pas orateur, il n'avait ni le don de l'improvisation, ui l'aptitude de prononcer un discours, et ne réussissait pas non plus dans de courtes explications. En outre, il n'eut pas la main heureuse dans le choix de ses collaborateurs. C'est ce qui apparut à son second et éphémère ministère de 1870, qui aurait eu une plus longue existence,. s*il y était entré deux hommes sans couleur politique au lieu do deux membres de la Chambre des députés. Sur ces deux points, le comte Taaffe se corrigea avantageusement lors de sa dernière présidence du ministère, qui dura plus longtemps.

Par l'intermédiaire de Taaffe, je parvins à trouver un ministre pour l'instruction publique. — M. von Comers, tout comme l'amiral WUlIerstcrf, restait dans une position difficile vis-à-vis du Reichsrath ; il échangea le portefeuille de la justice contre la présidence du tribunal régional suprême de Lenibsrg, pendant que WOllerstorf, de son côté, quittait le minis-

1ère du commerce. Becke se chargea provisoirement de ce dernier, mais h véritable ministre du commerce fut de fait le baron Pretis, chef de section. Le chevalier de Hye entra comme mJDistro de la justice et prit provisoirement la direction du ministère de l'instruction publique. Hye n'était pas sympathique à la Chambre, mais il était jurisconsulte consommé et bon orateur; il sut se faire estimer.

Ces souvenirs sur l'attribution des portefeuilles ministériels m'ont entraîné jusqu'à l'été de 1867; je reviens maintenant à ce que j'ai fait moi-même, après m'ètre chargé des affaires intérieures.

Il était naturel qu'à cette époque je ne manquasse point de visiteurs. C'étaient surtout les chefs du parti libéral appelé parti delà constitution; mais j'eus aussi des visites de personnages appartenant au camp fédéraliste. Ainsi je reçus Prazak et Riéger, qui cependant se montrèrent peu satisfaits.

Le pirti allemand me conseillait de dissoudre les Landtags élus sous le ministère de Belcredi, pour arriver à déplacer les majorités, qui étaient nationales en Bohême, en Moravie et en Caraiole. Je repoussai ces conseils, et avec conviction. D'autre part, je m'étais formé des idées très nettes sur la façon de manier le système éonstitulionuel en Autriche. Les seuls pays où ce système ait réellement fonctionné sans interruption sont l'Angleterre et la Belgique. C'est parce que, dans ces deux pays, il y avait deux partis bien distincts et capables de gouverner, qui pouvaient se remplacer en tout temps. Cette condition fondamentale est particulièrement nécessaire en Autriche, où rè-

9i MEMOIRES DU COMTE DE BEUST

gnent les discordes entre les nationalités; et elle ne me paraissait aucunement irréalisable, mais seulement dans Thypothèse où le Reichsrath serait au complet sans abstentions. Alora la formation d*un parti conservateur et d'un parti libéral me semblait possible.

Dans le premier l'élément slave aurait éii prédominant, mais il se serait trouvé en communauté avec une partie considérable des grands propriétaires fonciers allemands ; dans le parti libéral l'élément allemand l'aurait emporté, mais l'élément slave (celui des jeunes Tchèques) y aurait été représenté. Aujourd'hui encore, il me semble que ce groupement ne serait pas impraticable.

Les landtags furent donc épargnés comme jo l'avais désiré, et on les invita à participer à l'élection du Reichsrath. Si, en Bohème et en Moravie, on avait compris tant soit peu la situation, les éléments d'opposition auraient trouvé là un moyen de coopérer largement à la constitution de décembre. Mais la bonne volonté ne fit-elle pas défaut plutôt que l'intelligence ? Au lieu de réfléchir avec calme, on céda à la répulsion contre l'étranger, contre l'intrus. En Bohème, le comte Henri Clam et le prince Georges Lobkowitchz me prédisaient six semaines d'existence. Les landtags de Bohême et de Moravie, il est vrai, nommèrent des députés, mais avec des réserves que le gouvernement ne pouvait accepter. Une députation fut envoyée à Vienne pour expliquer la protestation, et le comte Frédéric Thun m'annonça cette décision. Aussitôt il reçut un télégramme Tinformant que le landtag était dissous. Il en fut de môme pour la Moravie et

pour la Carniole. On m'a souvent reproché de n en avoir pas fait autant pour le Tyrol. Si j'ai admis celle exc3plion, c'est parce que j'étais certain que de nouvelles élections ne donnerai'jnt pas UQ autre résultat que les précédentes. J'en obtins un décisif avec le landtag de Galicie, auquel je fis signifier par le comte Colachowski qu'en ne votant pas ou en votant avec des réserves, on provoquerait la dissolution immédiate, mais qu'après lacoQYocation du Reichsrath Je me montrerais favorable à des vœux modérés.

Après la dissolution du landtag de Bohème, on travailli à de nouvelles élections en faisant donner de hautes influences, car ii s'agissait dès lors du prestige du gouvernement et delà réussite du système adopté. — Le prince Carlos Auersperg déploya uoe grande activité qui fut couronnée de succès. L'emp}reur me seconda de la façon la plus loyale, en ne laissant pas ignorer à la noblesse tchèque qu'il désirait que le résultat de l'électioD fût agréable au gouvernement. L'archiduc Charles Loui *, dans un court séjour à Prague, fit de même. Le souverain défendant lé gouvernement choisi par lui, il n'y a rien de plus constitutionnel. Dans le camp féodal on déclara que c'était une pression illicite. Quoi qu'il en soit, les élections donnèrent une forte majorité favorable à la constitution.

Au cours des élections je reçus, moi aussi, un mandat : je fus élu par la chambre de commerce de Reichenberg. Je ne puis omettre de relater ici un incident caractéristique. Le comte Hartig, un des plus nobles caractères que j'aie connus, avait posé ma candidature à Nimes. Il fallut renoncer à cette candi.

dalure parce que... le docteur [^Herb8l(5cri vit une lettre pour la déconseiller; ainsi 9 il mettait en suspicion Thomme qui avait repêché son parti, à lui. La Chambre de commerce de Reîchenberg m'ayant alors choisi pour mandataire, j'acceptai avec reconnaissance; le landtag, à son tour, me confia le mandat de le représenter au Reichsrath, J'eus donc l'avantage d'y entrer comme député.

Le jour do l'ouverture du Reichsrath était arrivé. D'après les dispositions de la constitution encore en vigueur, l'empereur devait nommer les présidents des deux Chambres. Pour la chambre des Seigneurs, le prince Carlos Auersperg était tout indiqué; pour la chambre des Députés je proposai le bourgmestre deBrûnn, le docteur Giskra. — C'est pendant la nuit de Sadowa que j'avais fait connaissance avec le docteur Giskra, qui devint plus tard mon ami et qui me resta fidèle, je dois le reconnaître, à l'encontre de tant d'autres que j'avais bien davantage obligés. Il s'était trouvé à la gare de Bninn à l'arrivée du roi Jean, sans doute bien plus pour me parler que pour se présenter au roi, car il avait un pardessus et un petit chapeau. Après le départ de Belcredi, il était venu à Vienne, h plusieurs reprises; j'avais fait connaissance plus intime avec lui, et je lui avais trouvé beaucoup d'intelligence, de clarté d'esprit, et de décision. Ce choix, du reste, fit incontestablement la meilleure impression.

J'avais composé moi-même le discours du trône et j'avais bien pesé tous les mots. C'était mon devoir, et, par conséquent, les critiques des journaux qui n'y retrouvaient pas le stylo

élevé de Gentz étaient injustes. Quoi qu'il en soit, les conclusions portèrent parfaitement. La solennité de l'inauguration dans la grande salle des chevaliers produisit une impression grandiose; seulement les bravos, insolites pour moi et inconvenants à mon avis, ne me plurent pas, bien qu'ils indiquassent la satisfaction des esprits. En Angleterre, où, du reste, la Chambre des Communes n'est représentée à la Chambre Haute que par des délégués, on aurait trouvé cela scandaleux.

C'était à moi exclusivement qu'il incombait de représenter le gouvernement dans les débats de l'adresse et dans les nombreuses séances préparatoires des commissions; j'étais seul à remplir cette tâche. Je parvins à refréner les tendances exagérées des libéraux allemands; je trouvai une expression qui, je crois, n'était pas malheureuse, et qui, en tout cas, était sincère, quand, pendant la discussion de l'adresse à la Chambre des Députés, je résumai ce document dans ces mots, que le gouvernement agréait, loin de les repousser, c En avant, et non en arrière. » J'étais certain d'avance que le projet d'adresse serait accepté; toutefois il était désirable que la minorité ne fût pas trop considérable. A cet égard l'attitude des Galiciens me causait des inquiétudes. J'obtins la remise du vote pour une séance du soir, qui commença en l'absence des Polonais. Entre temps, je parlementai avec le concours du comte Goluchov^sky, avec les députés comte Adam Potocki, Ziemialkowski et Zibliekiewitz, et à 11 h. 1/2 j'apparus au Reichsrath suivi par les trente dé* pâtés qui reprirent leur siège. L'adresse fut votée presque à l'unanimité. Ce fut une scène dramatique. Je reçus un télégramme

d'Ofen, dans lequel le conseiller d'État Braun me disait que Sa Majesté me félicitait pour mon discours.

J'abordai, non pas avec inquiétude, mais avec moins de confiance dans le succès, les débats de l'adresse à la Chambre des Seigneurs. La différence entre les deux Chambres consistait pour moi en ce que, à la Chambre des Députés, il n'y avait aucun reflet de rivalité personnelle, et en ce que, d'autre part, à la Chambre des Seigneurs, le centralisme et l'antipathie contre le dualisme étaient plus accusé^.

Mon discours fut bien accueilli, et le prince Auersperg envoya au banc des ministres le conseiller aulique von Ilofmann, alors secrétaire-rédacteur, pour me féliciter.

J'étais donc en bonne voie dans les deux Chambres.

Avant de rappeler les autres épisodes parlementaires, il me parait intéressant de jeter un coup d'œil rétrospectif sur mon passage au ministère de la police.

Ce que j'ai mentionné à propos du Bundestag était vrai pour la période qui avait précédé la révolution du 13 mars 1848, et plus tard encore pour la police. Lorsque je prononçai, à la Chambre des Seigneurs, ce premier discours dont je viens de parler, j'avais pour adversaire spécial le comte Léon Thun, qui adressa au gouvernement, entre autres reproches, celui d négliger ce qui était le plus urgent, et qui lui conseillait d'avoir l'œil ouvert sur la révolution européenne. J'avais pris des notes pour ma réplique, mais, comme il faisait sombre dans la salle et que je suis myope, je ne vis pas tout ce que j'avais écrit et j'oubliai une phrase qui alors aurait fait l'effet d'un

pétard. Voici ce que je m'étais proposé de dire : « Le pays » dont j*ai été le ministre était petit, c'est vrai, mais sa posi- » tioQ centrale, et d'autres circonstances accidentelles m'ont mis » à même de connaître l'organisation de la police dans les grands » États; et la réflexion que j'ai faite plus d'une fois en toute sin- » cérité, c'est que, si la police autrichienne s'était occupée un «peu moins de la révolution européenne, la révolution euro- « péenne aurait laissé un peu plus de repos à l'Autriche, et, en » vérité, cela n'aurait pas nui. » Quoi qu'il, en soit, j'étais enclin à supposer qu'une police qui étendait si loin ses filets et qui était l'effroi du parti du mouvement en Europe, recelait dans son sein de grands talents et que son côté odieux citait, au moins, compensé par les services rendus. Quelle fut ma désillusion à cet égard 1 On no possédait même pas les premiers éléments du métier tel qu'on le pratique à Paris et à Berlin. Par contre, on me mettait sous les yeux une foule de rapports confidentiels sans valeur, fondés généralement sur des bavardages personnels. J'insistai pour faire cesser cet i abus; on me fit observer que beaucoup de ces confidents avaient été acceptés parce qu'ils étaient appuyés par de hautes recommandations et qu'on avait demandé pour eux un emploi quelconque. Je trouvai cette manière de secourir les nécessiteux fort déplacée dans un État dont le budget était en déficit, et jeine décidai à opérer une réduction considérable. Cette mesure, loin de me valoir des remerclments, m'attira des inimitiés secrètes.

Comme preuve de l'habileté de la police viennoise, tant

redoutée et tant maudite, voici encore une petite aventure qui m'arriva plus tard, quand je ne fus plus ministre de la police.

J'avais remarqué dans la rue un homme, grand, portant toute sa barbe blonde, qui s'arrêtait chaque fois qu'il me rencontrait, et me suivait des yeux.

Un jour que je me trouvais au Volksgarten et que je me relirais vers onze heures du soir pour me rendre au pont qui conduisait de la Bastei (rempart) au ministère, j'aperçus cet individu qui me suivait, et qui faisait un grand détour pour passer devant moi quand je fus à environ deux cents pas du palais. Mais à ce moment deux domestiques parurent et il s'enfuit précipitamment. ^

Le lendemain, pour éclaircir cette affaire, je fis venir le Directeur de la police, et lui dis que je retournerais le soir au Volksgarten à la même heure. Je le priai de placer deux hommes à proximité. A la nuit tombante, le portier m'annonçait tout effaré que le public s'amassait sur la Bellaria (promenade entourant le palais) parce que deux agents s'y promenaient en uniforme.

Je devais d'autres désagréments ^plus graves à un autre directeur de police qui avait trouvé tout naturel de donner des passe-ports aux légionnaires hanovriens, même à ceux qui ne se trouvaient pas à Vienne, et cela, comme il disait pour se justifier, sur un ordre supérieur. Quand je lui demandai d'où venait cet ordre supérieur, il répondit dans la pleine innocence de son cœur : De Hietzing (résidence de l'ex-roi de Hanovre).

Je ne terminerai pas ces observations sans reconnaître que le service de police de Vienne s'est, depuis, beaucoup perfectionné. Ces progrès se sont surtout fait remarquer lors des agitations socialistes et des crimes des anarchistes.

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