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CHAPITRE XI

Visite de Tempereur Napoléon et de Fimpératrice Eugénie à Salzbourg. - Les véritables conventions. — Voyage de Tempereur à Paris. — Bencontre a.vec le roi de Prusse à Oos. — L'empereur d'Autriche à Paris. - Mon entretien avec rarcheyêque Darbois. ~ Banquet de THôtel-de- Ville.

Le drame de Queretaro eut lieu à Tëpoque de la grande exposition de Paris, qui, solennisée par la présence de l'empereur Alexandre de Russie et du roi Guillaume de Prusse, était devenue un rendez-vous européen.

L'empereur avait eu également, au début, Tintention de se rendre à Paris. La mort tragique de Tempereur Maximilien suscita des scrupules bien compréhensibles; S, M. trouvait une raison de renoncer à ce voyage, non seulement dans son deuil de famille et dans sa profonde douleur, mais encore dans la façon dont l'empereur Napoléon, après avoir

;idé Maximilien à accepter la couronne, Tavait abandonné

retirant ses troupes. Lorsque l'empereur me parla dans

sens, je me souvins qu'il avait eu la gracieuseté de me re-

nmander de lui dire toujours la vérité. J'eus donc le courage

lui objecter : « Et le Hanovre ! » Napoléon ne pouvait pas

arriver à une rupture avec les États-Unis; de même, après

dowa, il était impossible à l'empereur d'Autriche d'inter-

inir en faveur du roi de Hanovre, bien que Georges V eût

'éÎQvité à prendre l'attitude qui lui coûta son royaume. L'em-

^reur fut assez magnanime pour ne pas m'en vouloir de

6tte franchise. Quant à moi, je me préoccupais des mesures

prendre pour sauvegarder sa dignité, et je déclarai que,

il devait aller à Paris, ce serait pour rendre visite pour

site. J'écrivis dans ce sens à l'ambassadeur à Paris^ et lo

Prince Metternich décida Napoléon à partir pour Salzbourg.

nsi fut accordée à l'empereur la satisfaction d'être le

ul monarque d'Europe qui ne vint à Paris qu'après avoir

çu la visite do l'empereur Napoléon (la reine Victoria, à titre

dame, avait naturellement fait exception).

Les journées do Salzbourg furent d'une beauté scénîque.

tte ville a un faux air méridional, avec l'architecture de ses

lisons qui semblent être surmontées de terrasses, mais il

i manque ordinairement deux choses : un ciel d'un bleu

ofond et de l'animation dans les rues. Ces deux éléments,

trouvant réunis alors, donnaien à Salzbourg un charme

accoutumé.

Napoléon 111 et l'impératrice arrivèrent le 18 août, jour de

naissance de rempereur. On reçut de bonne heure un télégramme de félicitation à S. M. venant de Berlin. Il se terminait par quelques mots dont je me suis souvenu plus d'un^ fois quelques années plus tard. Ces mots de souvenirs à l'adresse de l'empereur Napoléon et de rimpëratrice Eugénie, étaient: « Empfiehl mich den franzùsischen MajestàtenI » (Rappelle-moi aux Majestés françaises.) La première entrevue entre ces grands perroanages fut elle-même exempte de toute prétention, je dirai presque cordiale. L'impératrice Eugénie étonnait tout le monde par sa grâce, surtout quand elle tenait cercle.

Ce ne fut peut-être pas sans calcul qu'elle arriva avec un costume de voyage des plus simples, et qu'en général elle se montra avec la toilette la plus modeste, s'efforçant évidemment de s'effacer devant la beauté de Timpératrice Elisabeth. L'empereur Napoléon, que j'avais trouvé, à Paris, un an auparavant, dans une complète prostration physique et intellectuelle, était frais et dispos, n'ayant pas Tair malade le moins du monde.

Il y a peu d'entrevues princières dont l'importance ait été autant exaltéepar les journaux, et dont les conséquences supposées aient été escomptées par eux, comme cela eut lieu pour l'entrevue de Salzbourg, et il y a peu do cas où la réalité soit restée si loin des conjectures.

Pendant mon séjour en Angleterre, j'eus une fois l'occasion, dans un rapport officiel, de donner quelques renseignements au comte Andrassy sur des faits passés, et je lui écrivais notamment ce qui suit:

MEMOIRES DU Cf).MTE Dli BEUST 117

« Votre Excellence a sans doute plus d'une fois souri en lisant, dans les journaux, des récils où Ton racontait qu*à Salzbourg vous m'aviez retenu par le pan de mon habit pour m'empëcher de me précipiter dans les bras de l'alliance française. L'empereur Napoléon cl moi, nous étions comme deux cavaliers qui chevauchent à côté l'un de l'autre; chacun d'eux se défiant de l'autre et, à cause de cela, n'osant sauter le pas.

Napoléon était venu sans aucun de ses ministres; 11 n'avait amené que le général Fleury ; celui-ci était au nombre des coofidents intimes, mais on ne l'a jamais rangé parmi les hommes politiques, tels que Morny, Rouher et d'autres. De notre côté le ministère était au grand complet.

En ce qui me conc3rne, mon empereur avait jugé tout naturel que je fusse présent, moi qui avais déjà été si souvent en rapports avec Napoléon.

Les deux miaistres présidents se trouvaient là également. D'une part, j'avais voulu, comme en maintes occasions, être agréable au comte Andrassy. Napoléon le connaissait de vieille date; et, d'autre part, mon empereur ayant agréé la proposition d'appeler Andrassy, les convenances les plus élémentaires indiquaient que le comte Taaffe, tout en n'étant alors que vice-présilent du conseil, ne pouvait manquer à une entrevue qui avait lieu dans la région de Tempire qu'il administrait.

Cependant il n'y a eu d'entretien qu'entre les deux empereurs, ainsi qu'entre Napoléon et moi; l'ambassadeur français, le duc de Gramont, qui, naturellement, était à Salzbourg, y

1i8 MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST

assista quelquefois. A la dernière conférence, il produisit un mémoire très étendu, remplissant plusieurs feuilles, et qui faisait quelque part à la fantaisie, à cdté de la réalité. Quant à moi, la note que j'apportais ne remplissait pas plus de trois demi*pages d'une grande écriture. « C'est très bien fait », dit Napoléon au duc de Gramont, u mais j'aime mieux ce que M. de Beust a écrit. » — « Alors, » répondit le duc, en indiquant son manuscrit, a il faudra conserver ceci. » — « Non, non, il faut le brûler. »

Cette note, composie par moi et à laquelle l'empereur fit quelques additions de sa main, avait pour objet une triple convention.

En ce qui concerne les affaires d'Allemagne, on convint que l'observation rigoureuse du traité de Prague serait un devoir commun, et que, des deux côtés, on éviterait toute immixtion dans les affaires d'Allemagne.

La France surtout s'abstiendrait de toute mesure ayant le caractère d'une menace ou d'une manifestation, tandis que l'Autriche se bornerait à conserver les sympathies de l'Allemagne du Sud en continuant à développer un système libéral et sincèrement constitutionnel.

Relativement à certaines velléités russes, qui s'étaient déjà manifestées, on décida que, dans le cas oh la Russie franchirait encore une fois le Pruth, TAutriche occuperait immédiatement la Valachie, et qu'elle serait assurée de l'adhésion et du secours de la France.

Enfin, au sujet de l'insurrection de Crète, on s'accorda pour

tenir désormais vis-à-vîs de la Porte une altitude moins comminatoire que celle adoptée jusqu'alors par la Russie en com* mon avec la France, la Prusse et Tltalie.

Dans une dépêche envoyée plus tard de Londres à Vienne, j'ai rappelé au comte Andrassy que je lui avais présentéi à Salzbourg, ce manuscrit, le seul qui eût été reçu.

On voit que le marquis de Moustier ne s*est point trop éloi« gné de la vérité dans la circulaire qu'il adressa aux missions françaises à propos de Tentrevue de Salzbourg, en affirmant que cette rencontre des deux monarques n'était qu'un témoignage personnel d'amitié.

Le voyage de l'empereur à Paris, au mois d'octobre, fut la réponse à la visite de Salzbourg. Quant à Timpératrice, les heureuses espérances qui étaient survenues la contraignirent à rester en Autriche.

L empereur voulait emmener avec lui, en dehors de moi, le comte Festetits, ministre hongroisàla cour impériale ; je deman* dai et j'obtins qu'il donnât la préférence au comte Andrassy. La marche du train impérial fut réglée de telle sorte que nous traversâmes Munich le soir, Stuttgart pendant la nuit, et, de grand matin, Oos, près de Bade. Le roi Guillaume avait annoncé qu'il y^ viendrait saluer l'empereur. Lors des entrevues suivantes à Salzbourg, mais plus encore après les cordiales visites qui eurent lieu à Gastein et à Ischl, j'ai souvent pensé à celte première rencontre après Sadowa, qui ne produisit guère l'effet qu'on en attendait. L'intention était bonne certainement, mais oa n'avait pas assez réfléchi que la blessure n'avait pas eu le

temps de se cicatriser, et qu'une telle scène, plus ou moins pé — nible, ne doit pas avoir lieu en présence de tiers. L'empereur^ avait avec lui non seulement une suite nombreuse, mais encore les archiducs Charles-Louis et Louis- Victor. Aussi Tentrevue fut-elle rapide et cérémonieuse.

Le roi Guillaume était resté dans une salle d*attente de la gare, préparée à cet effet; l'empereur et les archiducs s'y rendirent. Ils ne furent pas accompagnés à leur wagon. Je me rappelle combien j'eus à subir de reproches, parce que, en passant devant la porte ouverte de cette salle, j'avais fait une profonde révérence au roi Guillaume qui s'y tenait immobile. Telles étaient les relations d'alors,, et ce n'était certainement pas l'ancien ministre saxon qui les envenimait.

On ne s'arrêta qu'une seule fois pour la nuit, et ce fut à Nancy. Nous étions arrivés dans l'après-midi, et l'empereur eut le temps de visiter les tombeaux de ses ancêtres lorrains. On arriva à Paris, le lendemain à midi. A Meaux, on profita d'un petit arrêt pour revêtir les uniformes. L'empereur Napoléon et le prince Napoléon se trouvaient, pour la réception, à la gare de Strasbourg. L'entrée solennelle eut lieu, par les boulevards, interdits aux voitures, mais bordés d'une foule de spectateurs. Ce fut pour l'empereur d'Autriche une véritable entrée triomphale. Pendant son séjour à Paris, du reste, les manifestations sympathiques se renouvelèrent de la façon la plus spontanée. La formule d'alors : t la liberté comme en Autriche », y était certainement pour quelque chose. L'empereur et les archiducs laissèrent une excellente impression à

la population parisienne. Ce qui contribua surtout aies faire respecter, c'est qu'ils restèrent complètement étrangers à certains milieux qui, on le sait, exercent une grande puissance d'attraction sur les étrangers, exemple qui n'avait pas toujours été donné par d'autres grands personnages.

L'impératrice Eugénie attendait son hôte impérial à TElysée, où des appartements avaient été préparés pour lui et pour sa suite. Quant à moi, je fus logé dans une aile du palais, avec M. von Hofmann, chef de section, et le baron Aldenburg, conseiller à la cour. Bien souvent, plus tard, j'ai amusé mademoiselle Grévy, en lui montrant que je connaissais l'Elysée mieux qu'elle-mênoe.

La Cour ne résidait pas aux Tuileries, mais à Saint-Cloud. C'est là qu'eurent lieu plusieurs dîners et soirées en l'honneur de l'empereur. A une de ces fôtes, j'eus avec l'archevêque Darbois, le même qui, plus tard, fut fusillé comme otage de la Commune, un entretien qui m'a laissé un très vif souvenir. Nous parlâmes du mouvement contre le concordat autrichien et de l'intervention des évoques; ma surprise, très agréable du reste, ne fut pas médiocre lorsque j'entendis ce prince de l'Eglise, qui devait être martyr, se prononcer contre l'adresse de nos évêques et s'exprimer avec beaucoup d'équité et de modération. Lorsque, après mon retour, je parlai de cet entretien au nonce du pape à Vienne, monseigneur Falcinelli s'écria : « Je le crois bien, mais vous ignorez sans doute que monseigneur Darbois n'est pas une autorité pour le Saint- Siège. »

Le prince Napoléon me parla, lui aussi, avec admiration, de la réponse de l'empereur à l'adresse ('piscopale. En ce qui I0 concerne, du reste, je savais que je n'étais pas en présence d'une autorité.

Il n'y eut pas de négqciations avec le gouvernement français, pour lesquelles, au surplus, il n'y avait aucun motif. J'eus plu* sieurs entretiens avec l'empereur Napoléon, de môme que les ministres français eurent des audiences auprès de l'empereur François-Joseph, et je conférai à plusieurs reprises avec Moustîer, Rouher et Lavalette. Le gouvernement français ne s'était

pas tout à fait souvenu des conventions de Salzbourg, relatives à la question de Crète, et il s'était associé à une déclaration de la Russie, de la Prusse et de Tltaiie, manifestement contraire à nos idées. J'obtins qu'il se retirât. Une circulaire ayant pour objet de redresser quelques suppositions erronées fut adressée de Paris aux missions impériales; ce qui fit faire au comte de Bismarck cette observation un peu 'ironique : ce Ainsi, nous pouvons donc considérer la paix européenne comme assurée. »

Un des épisodes les plus brillants fut le banquet à l'Hôtel-de- Ville et surtout Tallocution prononcée par l'empereur; cette allocution, qui fut accueillie avec enthousiasme, ne contenait pas un mot qui pût être mal interprété à Berlin. « Ce n'était pas un toast, > fit observer le comte Walewski, « c'était un acte. »

A la fin de son séjour à Paris, l'empereur fut invite à Compiègne. Je demandai la permission de m'excuser et de me rendre pour quelques jours à Londres, afin d'y prendre contact direct dans la question de Crète, où je reconnaissais, non

'^ ■ sans raisons, le point de départ de complicatipns ultérieures»^

Je rejoignis l'empereur à Munich. C'est là qu^ je rencontrai

pour ]â première fois le prince Hohenlohe, alors ministre de

Bavière, qui, plus tard, est devenu mon excellent collègue à

Paris. J'avais eu, pendant mon séjour à Paris, un long entre-

tien avec le comte Goltz, alors ambassadeur de Prusse, et nous

étions d'accord à penser que*, si l'on voulait éviter, d'une façon

durable, une collision avec la France, rien ne pouvait plus y

contribuer qu'une constitution quelconque de l'Allemagne du

Sud, visible extérieurement. J'exprimai cette idée au prince de

Hohenloiie; il ne répondit à mes ouvertures que par un silence

absolu, ce qui est la manière de répondre la plus simple, mais

non la plus convaincante.

Je trouvai à Munich des télégrammes du comte Taaffe et du bourgmestre de Vienne, Zelinka, qui exprimaient Tespoir de la bourgeoisie de cette dernière ville, de voir Sa Majesté arriver en vêtements civils.

Je ne pouvais plus parler à l'empereur dans la soirée; le départ était fixé à trois heures du matin. A onze heures, j'arrivai à la maison; je ne me couchai pas, afin de pouvoir parler à Sa Majesté avant son départ. A une heure, l'empereur était déjà levé, mais j'avais veillé inutilement, car il avait déjà mis son uniforme. Du reste, il ne m'aurait servi à rien de lui parier auparavant. Une année plus tard, avqit lieu ce qu'on appelait le bal des bourgeois^ et on avait espéré voir l'empereur en civil; même, sur le programme des danses, on voyait son portrait en frac. Je fus assiégé pour obtenir de Sa Majesté cette

concession. J'essayai, en invoquant le souvenir pieux que ] Viennois avaient gardé du frac de TEmpereur Franco <( N'insistez past » dit l'Empereur en souriant, mais d'un t décidé.

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