CHAPITRE XIV
La première délégation. — Le livre rouge. ~ Incident des passeports hanovriens. — Mes collègues de la guerre et des finances. -^ Le baron Orczy.
Ce fat au commencement de 1868 que les délégations se réunirent pour la première fois, sur le désir de l'empereur; ce fut à Vienne et non à Pest que cette première réunion eut lieu. La seconde eut lieu à Pest. Depuis cette époque, on a régulièrement alterné, sans qu'il y eût de disposition constitutionnelle à cet effet.
La délégation autrichienne se réunit dans un local qu'on avait réussi à trouver dans le palais du gouverneur de la Basse- Autriche. Dès la première séance, on reconnut qu'il était absolument insuffisant et qu'on y était beaucoup trop à l'étroit. Pour calmer la mauvaise impression que pouvait produire cette circonstance, je me hâtai de déclarer que je m'adresserais au
président du Landtag de la Basse-Autriche, pour le prier de céder les locaux de la Chambre des Seigneurs, et, depuis cette époque, c'est toujours là que la délégation s'est réunie, jusqu'à la construction du palais du Reichsrath.
Dès la première délégation, j'introduisis un usage encore inconnu en Autriche; celui de présenter un recueil de correspon- ^nces diplomatiques, analogue au livre bleu anglais. La France ayant déjà choisi la couleur jaune et l'Italie la verte, il B6 restait plus que la rouge, et dans cette couleur on choisit Qoe nuance plus rose que rouge. « La diplomatie voit toujours Ifis choses en rose. >»
Ce livre rouge autrichien, après avoir été abandonné quelque temps sous le comte Andrassy, puis après avoir été repris, a passé par diversas phases de faveur et de défaveur. Ce premier livre rouge fut bien accueilli, autant comme une conquête nouvelle, qu'en raison de son contenu, et tous les journaux n'en dirent que du bien. Les livres rouges suivants ne furent pas non plus appréciés défavorablement. Lorsque le comte Andrassy suspendit sa publication et le remplaça par le livre brun, de politique commerciale, on se mita condamner, superficiellement et par des arguments vulgaires, comme il arrive toujours, les prétendus errements passés. «Qu'était donc, disait-on, le livre rouge ? Du papier noirci» pas autre chose ; le comte de B^ist voulait faire montre de son style. » Voilà ce qu'on put lire longtemps dans presque tous les journaux de Vienne. Ce qui mérite d'arrêter l'attention, c*est qu'à l'époque où parut le papier noirci^ c'est-à-dire de 1868 à 1871| on ne prenait guère
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3a peine de lire altentivement les livres rouges, leurs doc ments et surtout leur introduction. Je signale surtout le premier, où était exposée en détail la marche que le gouvernemeo^ «e proposait de suivre, tant dans les affaires d'Orient que dans les afTaires d'Occident. Tout ce qui eut lieu par la suite se 0^ ^ur ces indications ; néanmoins aucune objection ne fut soulevée» ^lors, ni aux délégations, ni dans la presse; seulement, les récrîmloations se produisirent aussitôt que les négociations du goa- -vernement se dessinèrent conformément à ces indications. Toute la politique orientale, non seulement pendant que je fus •ministre, mais môme du temps de mes successeurs, fut le ifidèle reflet de l'introduction au premier livre rouge.
Le prince Bismarck s'est prononcé plusieurs fois contre la publication des correspondances diplomatiques. Il a fait valoir surtout que ces communications ne pouvaient jamais être complètes et sans réserve, que, par consé|ucnt, elles ne pouvaient servir à éclairer véritablement les Chambres, et que, d'autre part, elles avaient le désavantage d'indisposer les gouvernements étrangors. Cette argumentation, que le comte Andrassy s'appropria pour quelque temps, est spécieuse et facile à réfuter. Le choix des documents doit être fait avec prudence, et rien n'est plus facile que d'éviter une publicité capable d'éveiller ^es susceptibilités. Mais, dans le cas où il y a déjà refroidissement avec un gouvernement étranger, le souci de le ménager ne p3ut empêcher de présenter les choses sous leur véritable jour et de montrer quelle en a été la marche. On objecte, non sans raison, que l'on ne peut pas communiquer toute la correspon-
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dance, et que, souvent, il n'y a que des échanges de notes con* fideatielles et devant rester secrètes. On peut répondre queces documents secrets ont toujours quelque rapport avec le^ pièces communiquées, et que les sentiments des corps représeatatifs au sujet de ces communications peuvent fournir aa^ gouvernement de précieuses indications pour ce qui fait l'objet des négociations secrètes.
Toutes les correspondances que contenaient mes livres rou* ges étaient plus que suffisantes pour permettre de sonder Topi- Dion des chambres ; si elles n'étaient pas lues davantage, ce^ n'était pas de ma faute.
Quoi qu'il en soit, il importe de citer l'exemple des livre»
bleus anglais. Ils sont composés sans grande discrétion et sans
grands égards pour les gouvernements étrangers. Ces derniers
ne s'en offensent pas, et aucun membre du parlement ne cher*
che à présenter des observations à leur sujet. J'ai expliqué ce
cdté de la question, à propos des délégations de 1869.
Un incident ennuyeux se produisit pendant la première réunion des délégations : je veux parler des passeports autrichiens accordés aux légionnaires hanovriens. J'ai déjà dit ailleurs que ce n'était qu'une bévue du directeur de la police à cette époque. On donna au gouvernement prussien les explications les plus satisfaisantes, ce qui n'empêcha pas M. de Werther de venir à plusieurs reprises me présenter des dépêches assez déplaisantes. Du reste, l'attitude du gouvernement prussien, pour tout ce qui concernait le Hanovre, ne fut jamais* très équitable. Ainsi on nous fit des représentations au sujet
des pèlerinages de Hanovriens venus pour fêter les noces d'argent du couple royal. Il me fut facile de prouver que, dans rAllemagne du nord, on avait favorisé ces pèlerinages en organisant des trains supplémentaires. Plus tard, lorsque le roi Georges honora de sa présence une représentation thé&trale chez moi, M. de Werther prononça cette phrase un peu irréfléchie : <( Je sais bien que, maintenant, c'est à l'hôtel du ministre autrichien qu'il faut se rendre pour rencontrer le roi de Hanovre. » Ce à quoi je ne pus m'empècher de répondre : « K qui la faute ? »
La première délégation offrit, du reiste, Timage d'une lune de miel parlementaire. On ne s*y occupa que de faits, et les négo* ' dations prirent un cours très satisfaisant. En ce qui concerna le budget des affaires étrangères, le baron Eichhof contri' bua beaucoup à ce résultat par son rapport habile et plei^ de ménagements. A ces délégations ainsi qu'aux suivante^' je fus utilement secondé par le baron Becke, ministre d^^ finances de l'Empire, ainsi que par le baron Hofmann, alof ^ chef de section. Le ministre de la guerre eut lieu, plus qa^ moi encore, de se féliciter de l'intervention de ces deux Mes ^ sieurs.
Le baron John avait été remplacé à la guerre par le baron Kuhn. Parmi les nombreuses erreurs qui se trouvent dans les Mémoires du chevalier von Mayer, il y a un récit d'après lequel j'aurais éloigné le baron John des fonctions qu'il remplissait. Non seulement j'avais beaucoup déconsidération pour le mérite militaire du baron, mais, de plus, nos rapports n'ont jamais
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cessé d'être parfaitement amicaux, et, dans les questions politiques, il était toujours de mon côté. S'il quitta le ministère ou, plutôt, s'il reprit ses anciennes fonctions de chef de l'état-major, ce fut pour des raisons spécialement militaires, et je n'y fus pour rien.
Mes relations avec son successeur ne furent non plus jamais troublées, bien qu'on eût essayé de nous diviser par des rapports malveillants. Le baron Kuhn n'était pas orateur, mais sa prestance et ses allocutions d'une concision toute militaire le rendaient sympathique aux délégations.
Tegetthoff était encore moins orateur, mais il se tirait toujours d'affaire, ce qui excitait la jalousie de Kuhn.
Je ne suis pas compétent pour décider si l'armée a gagné ou ' UOQ sous le ministère de Kuhn. On a souvent reproché à ce dernier de démocratiser l'armée et, par suite, de la désorganiser. Us nouvelles instructions ont encore à subir l'épreuve du champ de bataille. Néanmoins la manière dont s'est opérée l'occupation de la Bosnie témoigne de la discipline et de la solidité de nos troupes.
A la délégation hongroise, la température était également
agréable, pour me servir de l'expression bien connue de Roon.
A la séance plénière publique, le comte Andrassy, qui, à vrai
dire, avait pris place per nef as au banc ministériel, m'assista
loyalement.
La séance décisive pour moi fut celle de la commission, car là il m'était permis de parler en langue allemande. Â la première délégation, le manque d'interprète devint bientôt si sen-
siblô, qulmmédiatemeat après le baron Bêla Orczy fut nommé chef de section au ministère des affaires étrangères. Je n'ai ea qu'à me louer de ce fonctionnaire, qui, dès le début, se montra à la hauteur do sa tâche et déploya des connaissances surprenantes. Je n'avais à lui reprocher qu'une trop grande prolixité dans ses discours et dans ses écrits. Cette prolixité m'a joué une fois un mauvais tour à ma dernière délégation de Pest, eo
Tout ce que l'on disait m'était traduit soit par Lonyay, soi^ par Orczy.
L'archevêque Haynald (ce prince de l'église était, du reste, irè^ aimable, et je le tenais en haute estime), attaquait vivement 1^ correspondance échangée avec Rome au sujet du concordat. S^ dis à Orczy: t Je vous en prie, ne répondez que deux mots : M. ^^ Ministre désirerait savoir si le Concordat a jamais été en vigueu en Hongrie, Alors, ajoutai-je, quelle que soit sa réponse, il ser battu. S'il dit oui, il le sera ici; s'il dit non, c'est à Rome qu'r' ^ le sera. »
Orczy se lève ; les paroles coulent de ses lèvres comme l'eai^ d'une source, et je ne remarque pas la moindre émotion. Lors-^ qu'il a terminé, je demande : « Mais, mon Dieu, n'avez-vous donc pas dit ce que je voulais? t i Pas sous cette forme, répond-il, cela n'était guère possible. » Jo perdis ainsi un effet certain. Orczy réussit mieux, dans la même session, à une autre occasion. Pulszki avait attaqué avec beaucoup de ménagements et d'amabilité mon prétendu penchant à écrire, en disant que, parmi les bonnes fées qui avaient présidé K ma naissance, s'é-
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lait trouvée celle de la calligraphie, ce à quoi Orczy répondit en mon nom que j'étais très reconnaissant du compliment, mais qu'il me semblait qu'on s'occupait plus de mon cercueil que de mon berceau.