CHAPITRE XV
Effet fâcheux du titre de Chancelier de TEmpire. -^ Mon immixtion dans
les affaires intérieures. — Le protestant. — Les ambassadeurs à Rome, le
baron Hûbner et le comte Griyelli. — Les lois constitutionnelles à It
Chambre des Seigneurs. — Les scènes du 21 mars. — Sur les Attentats.
Souvent, en Autriche, la méfiance succède à un optimisme exagéré. Je l'éprouvai à mes dépens, et je vis s'évanouir ainsi toutes les espérances que m'avait fait concevoir ma position de Chancelier d'Etat.
Je pourrais même me demander si ce n'est pas précisément à ce titre que j'aurais à m'en prendre de cette suspicion» et s'il n'eût pas été préférable pour moi de n'avoir que le titre de ministre. Quoi qu'il en soit, c'est ainsi que je fus remercié pour mon intervention à laquelle on devait toutes les concessions obtenues en 1867, intervention qui avait rendu tant de
services au ministère bourgeois, et qui élait si bien accueillie, quaod on en tirait profit !
Si les lois confessionnelles avaient été sanctionnées, si ces lois avaient passé à la Chambre des Seigneurs, si l'on avait accepté, à Paris et à Londres, la petite banqueroute masquée, consistant dans la réduction des intérêts de la dette d'Etat, si Tempereur avait renoncé à son voyage en Galicie, c'était exclusivement mon œuvre.
On m'a reproché mon apparition à Prague pendant le séjour de Sa Majesté. J'ai déjà expliqué publiquement plusieurs fois que je ne fis pas autre chose que d'adresser à MM. Palacki et Rieger une déclaration formelle qui, au commencement, a été très mal accueillie par les journaux tchèques. Cette déclaralion ne pouvait être qu'utile au ministère, si le prince Carlos Auersperg ne l'avait .pas dénaturée par son attitude démonstrative.
Je n'exagère pas en affirmant que la sanction des lois confessionnelles et même leur adoption par la Chambre des Seigneurs ont été obtenues grâce à moi.
Etant protestant, j'avais un rôle excessivement difficile. On put remarquer que je n'étais pas personnellement hostile à l'église catholique et que je saisissais toutes les occasions de montrer ma déférence pour elle. Les apparences elles-mêmes sont importantes dans les cas de ce genre. A la grand'messe, à l'église Saint-Etienne, tandis qu'assez souvent les catholiques, près de moi , conversaient à voix haute, je restais silencieux, dans une attitude respectueuse. J*ai conservé parmi mes plus
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précieux souvenirs une parole que l'empereur m'adressa plus tard. C'était pendant la séance de la délégation de 1869. Dès celte époque on demandait, à la commission, le retrait de Tambassade de Rome, « près le prince de Rome », comme s'exprimait un député de la Haute-Autriche, et son remplacement par un chargé d'affaires. Défendant Topinion contraire, je fus peu soutenu ou je ne le fus pas du tout ; je réussis néanmoins ^ obtenir le vote du crédit. Le lendemain, lorsque je parus près de Sa Majesté, je me permis de faire l'observation suivante: (( J'ai été très surpris, je l'avoue. Il y avait là dix-sept Autrichiens » — « Je sais tout, dit l'empereur en m'inter-
rompant, et vous étiez le seul catholique. »
Je ne me laissai pas non plus détourner par les récriminations de la presse libérale au sujet de ma prétendue hésitation et de ma prétendue faiblesse dans mes dépèches adressées à Rome,. et je vois que, si j'ai lieu d'être fier de quelque chose, c'est d'avoir réussi à supprimer ce Concordat, sans rupture avec Rome.
J'évitai toute persécution ; et, par là, ce qui eut lieu en Autriche différa essentiellement du Kulturkampf allemand ; aussi, malgré le changement de système, subsista-t-il plus de traces des résultats obtenus en Autriche que des conquêtes du Kulturkampf.
Quelle que soit ma déférence pour le grand chancelier aile* mand, je ne puis m'empêcher de faire remarquer qu'il fallait plus de courage pour affronter Rome avant 1870 qu'après.
D'autre part, je n*hésitai pas à exprimer sans détour mon
fn.
opiaioa à l'empereur. Je ne l'ai jamais menacé d'une insurrection en cas de refus de sanction des lois conslitutionnelles, comme le prétendait Mgr Greuter dans une allocution à des paysans tyroliens; — c'eût été le moyen d'aller contre mon but ; — mais je pris la liberté de lui tenir le langage suivant :
« Je suis protestant, mais je considérerais comme un scandale public les démonstrations qui, en cas de refus de sanction, se produiraient sous forme de conversions en masse aa protestantisme, dans une partie de la Basse- Autriche, et même de la Haute- Autriche et du pays de Salzbourg, où les souvenirs d'autrefois ne sont pas encore complètement effacés. » Ce qui nuisait au Concordat, en effet, c'était que ses partisans l'identifiaient à la religion et à l'Eglise, ce qui avait pour conséquence la division de la population en deux camps opposés: celui de la foi absolue, et celui de Tindifférence. C'est ce que, du reste, j'ai expliqué dans une lettre au cardinal Rauscher. Il me faut cependant remonter aux origines de celte question.
Déjà, lors des délibérations de l'adresse, à la première réunion du Reichsrath en 1867, on avait commencé à sonder le terrain, et il était évident que ce n'étaient pas seulement les partis extrêmes, mais encore les classes supérieures, qui s'y intéressaient. Une explication du gouvernement devint inévitable. Elle ne fut pas jugée satisfaisante; cependant, vu les circonstances, elle ne pouvait être différente. Le gouvernement Toulait sincèrement la conciliation avec Rome. C'est pourquoi je proposai à l'empereur de faire venir le baron Hûbner, alors
ambassadeur auprès du Saint-Siège. U accorda TautorisatioD.
Le baroD Hûbner ne resta pas longtemps, mais suffisamment pour me faire reconnaître la nécessité de changer notre représentant dans la Ville Éternelle, ce que Sa Majesté agréa.
Je ne fus pas heureux dans le choix du nouvel ambassadeur, mais ma méprise était pardonnable. Je connaissais le comte Crivelli, alors ambassadeur d'Autriche à Madrid. En 1852, il ayait rempli les fonctions de chargé d'affaires à Dresde, et j'avais reconnu en lui un diplomate habile aux affaires. Ce qui me paraissait avantageux, c'est que, étant Italien de naissance, il pouvait conduire avec une parfaite sûreté les négociations en langue italienne. Mais il s'agissait de connaître ses opinions. Avec l'autorisation de Sa Majesté, pendant que je me trouvais avec elle à Paris, je mandai dans celte ville le comte Crivelli, et je lui parlai de la situation et de la nécessité de modifier profondément le Concordat. Le comte adhéra à tout ce que je lui exposai, et je n'hésitai point à lo proposer à l'empereur pour la légation de Rome. Peu de temps après, il vint à Vienne, et il y tomba entre les mains d'une société d'ultramontains (surtout de dames). Voilà toute l'explication de révolution qui ne se manifesta chez lui qu'après son entrée en fonctions. Il aurait peutêtre été plus loyal de sa part de me faire connaître son chan gement d'opinion avant son départ pour Rome ; mais je suis assez modéré pour tenir compte des impulsions de sa conscience. Par suite de cette transformation qui s'était opérée dans ses idées à Vienne, il considérait que sa mission lui était dévolue par Dieu, et qu'il ne pouvait y renonce r.
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Le second livre rouge contient une partie de ses rapports. Il s'était oublié à tel point que je me vis forcé de répondre, contre mon habitude, sur un ton tranchant, et de lui faire observer que je n'attendais de lui que des rapports conformes à la vérité, et que je me réservais de faire les réflexions qu'i! convenait, sur ce qu*il avait fait ou entendu dire. Lors de sa première audience, il n'avait pas parlé du Concordat. Lorsque, plas tard, il aborda ce sujet avec le pape, Pie IX, quf prenait quel- (loefois le ton plaisant, lui dit ' : « Le concordat est comme une robe de femme; on peut l'allonger ou la rétrécir, mais on ne peut pas l'enlever. » Cette réflexion n'était pas hostile, et, avec de la bonne volonté, Grivelli serait peut-être arrivé à plus de résultats qu'il n'en obtint en réalité. C'est ce qui aurait d& avoir lieu dans les premiers mois de 1868,avantque les lois n'arrivassent en discussion à la Chambre des Seigneurs.
Il est vrai que sa mission était rendue difficile par un mé- ' morandum du ministère, très violent dans la forme et pas inattaquable dans le fond, et que l'empereur ne laissa expédier qu'à la condition absolue que je déclinais la paternité de cet optis.
Le teoGips destiné aux négociations se passa sans profit, et quand les lois arrivèrent à la Chambre des Seigneurs, il y avait déjà un an qu'elles étaient votées par la Chambre des députés.
La délibération fut très orageuse. Je ne faisais, alors, pas
i. En français dans le texte.
encore partie de cette Chambre et je n'y assistai qu'en auditeur, à titre de membre de l'autre Chambre. Néanmoins j'étais bien renseigné sur ce qui se passait publi |uement, et, pour ainsi dire, dans les coulisses; je n'ignorais pas que le rejet des lois se préparait sous la prétendue protection de Tempereur. Dès quej^en eus la certitude,je n'hésitai pas à présenter des obser valions à Sa Majesté sur ce sujet, en lui faisant remarquer que, dans le cas où Topposilion serait battue, le souverain en partagerait la défaite, mais que, dans le cas où elle triompherait, la situation deviendrait critique, à cause de la responsabilité qu'oa ferait remonter jusqu'au monarque, dont l'intervention aurait amené ce résultat. J'exposai donc qu'il était nécessaire que Tempereur fit quelque chose pour démontrer la fausseté de la supposition qui avait cours, et, sur ma proposition, il invita le prince Ilohenlohe à paraître à la Chambre des Seigneurs et à voter en faveur des lois. Ainsi fut atteint mon premier but, qui était détenir la personne de l'empereur loin du tumulte de la lutte ; d'autre part, il est certain que le vote du prince de Hohenlohe entraîna un grand nombre de votants et décida du sort des lois.
Le jour du vote qui suivit la discussion générale m'a laissé des souvenirs trop importants pour que je ne les rappelle pas ici.
 l'issue de la séance de la Chambre des Seigneurs, je fus reconnu et acclamé dans la rue.
Le soir, après diner, j'étais sorti avec mon frère, pour fumer un cigare au grand air, et je longeais le Graben pour me rendre au Stefansplatz, lorsque» tout à coup, mon nom
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fut prononcé, et, aussitôt, il fut répété comme par cent échos bruyants. Je songeai à disparaître et je me dirigeai rapidement vers le Trattnerhof. Mais là je fus tellement pressé que je faillis être étouffé contre une borne. Un homme entourait mes genoux de ses bras en répétant cette exclamation : t Vous nous avez délivrés des chaînes du Concordat !» ce à quoi je répondis : c< Je vous en prie, délivrez mes jambes ! » Je parvins enfin à atteindre le Goldschmiedgasse où était arrêté an coupé de mailre. J*y montai sans plus de façons etj'ordoQDai au cocher de filer bon train. Mais déjà la foule s'était rassemblée autour de la voiture, et j*eus toutes les peines du monde à empêcher qu'on ne dételât les chevaux pour la trainer àlear place '; les plus enthousiastes de mes partisans se contentèrent de prendre place sur le siège et sur le marchepied. On partit. C'étaient des hochs et des eljens à n'en plus finir. On s'arrêta, à mon grand chagrin, devant le palais archiépiscopal et, devant la nonciature. Le cortège arriva enfin au Ballplatz, et, lorsque je descendis, la foule se répandit dans l'hôtel comme une fourmilière. Je me mis sur le degré le plus bas de Tescalier et j'adressai aux personnes présentes une courte et pressante allocution, pour leur représenter, tout en les remerciant de leurs sympathies, que rien n'était plus nuisible à la cause qu'ils voulaient servir que des démonstrations de ce genre. Mes paroles furent bien accueillies et la foule se retira sans vacarme. Le comte Taaffe, ministre de la police et de la défense du pays, apparut, et me dit : « Je ne puis vous protéger
i. J'ai sn plus tard que cette yoitare appartenait an comte Larisch. II. M
contre Tainour du peuple. » Je fis fermer solidement la porte et éteindre les lumières.
Pourtant de nouveaux groupes se reformèrent, et j^entendis à diverses reprises crier : « Il faut qu*il se montre ! » Ce fut tout.
Pendant ce temps, on avait expédié du palais impérial, situé en face de mon hôtel, à Ofen, où se trouvait l'empereur, des télégrammes très inquiétants et exagérant ce qui s'était passé. Par suite je reçus de Sa Majesté une lettre sévère au fond malgré les ménagements observés dans la forme. On jugera du contenu de cette lettre par l'extrait suivant de ma réponse :
« Ce qui s'est passé samedi soir n'était pas une pression
organisée, mais l'explosion d'une opinion surexcitée, qui, du reste, dans le cas où le vote aurait été contraire, aurait pu se manifester dans un autre sens
» Ces manifestations, quelque gênantes et ennuyeuses
qu'elles soient, me semblent l'être moins, quand elles se rapportent à une décision de la Chambre Haute, que quand elles visent une résolution du souverain.
» Les mêmes manifestations s'étant produites dans plusieurs villes de l'Empire, cette coïncidence indique, en quelque sorte, qu'il n'y a pas eu là de pression calculée, car elles n6 pouvaient influer à distance sur le vote. J'ai considéré comiDe nécessaire cette exposition qui ne présume rien, parce qu'il m'i paru qu'il n'y avait pas lieu d'attacher à ces incidents une vat» portance qu'ils ne méritent pas, je crois; et, pour donner moa avis sans détour, ce serait d'autant moins à propos, qu'on don* nerait peut-être ainsi aux décisions à venir un caractère da
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coDtraiDte. Il en serait tout autrement si Ton organisait des démonstrations pour obtenir des concessions, et, dans ce cas, jeme serais placé à un tout autre point de vue... »
Je n'oserais pas affirmer que, par la suite, cette fâcheuseovation ne m*ait pas été funeste.
Quelques semaines plus tard, je fus pris de vomissements' violents, ce qui ne m'était jamais arrivé auparavant, et ce qui ne m'est jamais arrivé depuis, sauf sur mer. Cet état de ma* laise inaccoutumé dura quelques jours et cessa sans laisser desuites. Je m'opposai à ce qu'on fit l'analyse des matières vomies, parce que l'apparence du soupçon aurait pu donner liew à des suppositions qu'il eût-été difficile de tenir secrètes et qui^ vu l'état fébrile des esprits, auraient pu avoir des conséquent ces très désagréables.
Peu de temps après, je me rendis, comme Tannée précédente^
à Gastein, avec M. von Hofmann. Ce dernier me proposa de
passer par Kuefstein et Kitzbûchl au lieu de prendre le chemiD
direct. Il me vanta si bien la beauté du pays que j'accédai àsoD
désir. Lorsque nous fûmes arrivés à Gastein, M. von Hofmann^
me révéla que, s'il m'avait proposé ce détour, c'était parce qu'il
avait appris un projet d'attentat qui devait être exécuté pendant
mon voyage. Et ce changement d'itinéraire, résultat bizarre, me-
valut une nouvelle ovation, aussi imprévue que la première. Ed/
entrant dans le Tyrol, je fus accueilli avec de grandes démons-
trations de sympathie, franchement libérales, par les paysan»
de Wôrgl ; il en fut de même dans le pays de Salzbourg ^
1. Le maître de postes de Tazeobacb, que je priais de se hâter, me dil
i64 MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST
Ce n'était pas la première fois que le mot d'attentat grondait à mes oreilles. Après les journées de mai, à Dresde, j'avais également été menacé. Je n'ai jamais pu me résoudre à prendre des mesures de précaution.
Ce n*est pas vivre que d'être constamment à trembler, et, à cette époque, j'ai pu constater que cette apparente absence d'inquiétude n'est pas la plus mauvaise sauvegarde. Les lettres de menaces sont, du reste, plus souvent de mauvaises plaisanteries que des indices d'intentions criminelles. Je n'ai pas compris pourquoi Ton a fait tant de bruit à propos de la lettre de menaces contre Bismarck ; je me rappelais ce que l'on m'avait écrit. Une fois, notamment (c'était pendant les beaux jours du Nattonalverein) :
« Votre Excellence donnerait à tout le peuple allemand une
nouvelle preuve de ses sentiments patriotiques en donnant sa démission. Mais bientôt! Sinon il sera trop tard. »
Je ne dois pas oublier de dire, à l'honneur de rAutriche et de Vienne en particulier, que, pendant toute la durée de mon ministère, je n'ai jamais reçu une seule lettre anonyme. Je crois que ce fait est rare et qu'il témoigne en faveur d'un pays.
« Soyez tranquUle; nos cœurs volent au-devant de vous » Des cœurs! comme chevaux de renfort I II est heureux, cependant, que le chemin de fer m'ait dispensé plus tard d'y recourir.
Ife.