‹ Trois quarts de siècleChapitre 22 sur 66 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

ises

I^ affaires de Galicie. -^ Les diverses manières dont j'y ai été mêlé.

Lorsque je revins de Gastein, l'empereur se trouvait à

SaJzbourg. Je m'y fis annoncer à Sa Majesté et, à cette occasion,

£Ue me dit: « Nous avons Tintention, Tlmpératrice et moi, de

visiter la Galicie. Vous n'avez pas d'objections à faire contre

ce projet? »

Le projet de ce voyage ne m'était pas inconnu ; ce n'est pas à Vienne mais à Pest qu'il avait pris naissance. Le comte Adam Potocki,qui avait été désigné comme maréchal (intendant) de Toyage, avait tout préparé. Je n'ai jamais pu savoir pourquoi, dans les cercles gouvernementaux hongrois, on prenait parti si chaleureusement pour la Pologne, car la haine commune de la Russie ne m'expliquait pas suffisamment la chose. J'y ai rencontré à plusieurs reprises des Polonais notables, le comte

i88 MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST

Goluchowski ainsi que le prince parisien Czartorisky, qui,

Ofen, revêtait le costume hongrois. La principale cause del

chute subitedu ministère Hasnerfut qu'il avait voulu dissoudr

le Landtag galicien, et que cette proposition avait été faite à S. M. ^

à Ofen.

« Sans toucher à cette histoire préliminaire que je connaissais,

je répondis à Tempereur que je n'avais à faire aucune objection, mais que je désirais seulement que Leurs Majestés ne visitassent pas seulement la Galicie, mais encore tous les pays de TEmpire, successivement.

Le landtag galicien se réunit quelques semaines plus tard» Une de ses commissions, je le savais pertinemment, préparait une résolution qui concluait à l'autonomie. C'était en contradiction absolue avec la constitution de la monarchie. Je ne perdis pas la chose de vue, et aussitôt que j'appris que la commission avait accepté cette résolution, je fis sans retard les démarches qui me semblaient nécessaires. Le prince Auersperg était encore président du ministère, sa démission n'ayant pas encore été acceptée; il ne bougea pas. Giskra était décidé à faire des représentations à Leurs Majestés, mais il sentait que sa situation personnelle n'était pas à son avantage dans une question aussi délicate. Je n'hésitai pas à donner franchement mon opinion à l'empereur, qui chassait alors à Neuberg. Je le fis très respectueusement, dans les termes suivants.

<c ...La résolution connue maintenant, telle que la commission du Landtag de Galicie l'a présentée, a provoqué partout ici une inquiétude aussi vive que compréhensible. Le lien qui

MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST i89

AoU teuir le Landtag au Reichsralh est devenu si faible qu'il semble ne pas exister. Mais le conflit que celte résolution peut faire naître est (je n'ai pas besoin de le spécifier plus particulièrement) fâcheux, non seulement par rapport à la situation intérieure, mais bien plus encore par rapport à la politique extérieure.

»Uû moyen énergique et efficace, j'en suis persuadé, pour réagir contre cette résolution, serait de menacer le Lantdag, daDslecasoù il prendrait cette détermination, de remettre à plus tard le voyage de Vos Majestés. Ce moyen serait moralement plus efficace et constitutionnellement plus correct que la menace d'une dissolution. Je suis obligé même de reconnaître que la dignité de la couronne est engagée, car il est évidemment très irrespectueux que, au moment où Vos Majestés impériales se proposent d'honorer le pays de leur présence, les représentants du pays tentent une résolution, sous forme d'obtenir quelque chose par bravade, et se révoltent ainsi contre un ordre de choses sanctionné par le monarque et reconnu par eux-mêmes, après approbation exprimée sans réserve au Reichsrath. D'un autre côté, si le Landtag se soumet à cette considération, ne sera-t-il pas plus facile d'accéder dans la mesure du possible aux désirs de la Galicic?

» Je n'oserais pas dire jusqu'à quel point il serait possible de procéder ainsi.

» Si Votre Majesté se sentait disposée à donner suite à cette idée, il serait nécessaire en tout cas d'en avertir aussitôt par télégramme le comte Goluchowski.

» Je n'ai pas de nouvelles du prince Auersperg. Si le prince e 8*excusait en invoquant des raisons de santé ou donnait réelle — ment m démtssioD, je prierais instamment Votre Majesté de< daigner joindre à la suite un des autres ministres. II me sembhK que le mieux serait de choisir M. Giskra, d'abord en sa qualit de ministre de Tintérieur, ensuite et surtout parce qu'il n'est pas antipathique aux Polonais, qu*il est lié d'amitié avec plusieurs d'entre eux, particulièrement avec Ziemialkowskî, et que, personnellement, il se montre tout disposé à faire, si possible, des concessions à la Galicie.

» Le comte Taaffe me fait remarquer qu'il lui est tout à fait impossible d'abandonner, à Tbeure qu*il est, les fonctions de représentant du président du ministère.

» Ce n'est que mardi, à midi, que je me rendrai à Prague. Le comte Taaffe m'accompagnera. Jeudi je serai, de bonne heure, de retour à Vienne. »

On me répondit qu'un télégramme, rédigé conformément aux désirs exprimés à l'empereur, avait été envoyé au Landtag, et lui annonçait que, dans le cas où il accepterait la résolution, le voyage de Leurs Majestés n'aurait pas lieu.

Le comte Goluchowski fit son possible pour empêcher Tacceptation de la résolution. Il n y réussit pas. Ce fut pour lui une tâche difficile, d'autant plus qu'auparavant il avait lui-môme soutenu le projet.

Que de fois on a dit que j'étais plein de vanité et que je recherchais les ovations ! Celles qui m'attendaient à Lemberg étaient cependant attrayantes t

Peu de temps après, le prince de la Tour et Taxis, lieute-

Tiant feld-maréchal, fut envoyé à Varsovie pour saluer Tempe-

]^Teur Alexandre II. Celui-ci lui exprima sa satisfaction de ce

que le voyage de l'empereur d'Autriche en Galicie n'eût pas eu

lieu, car cela n'aurait pu le laisser indifférent. En effet> on

m'avait averti qu'il eût fallu s'attendre à des cris de m Xire le

roi de Pologne ! »

Je Depuis dire que l'empereur Alexandié m'ait remercié (du reste, je n'en attendais pas de remerciement). Sa Majesté, la première fois que je l'ai rencontrée à Londres, a daigné me traiter assez mal, et ce d'une façon significative. Le ministère ^ le parti de la consthation non plus ne m'ont su beaucoup de gré de ce que j'avais fait. Outre cela, j'eus à compter, abstraction faite des cercles politiques polonais, avec bien des mécontents dont l'opinion ne m'était pas indifférente.

Je ue sais pas quels souvenirs j'ai pu laisser en Galicio ; avec i'eipérience que j'ai acquise, je ne me fais pas de grandes illusions. Cependant les Polonais n'ont pas eu à se plaindre de moi. En 1867, lorsque j'étais président du ministère, ils obtinrent des concessions considérables ; ce fut moi encore qui proposai à l'empereur de choisir M. Ziemiaikowski comme vice-président de la Chambre des députéjs. Je savais qu'il avait été emprisonné à tort. Par cette nomination je le réhabilitai de telle façon qu'il devint plus tard ministre et baron.

En 1868 (toujours cette môme année) le prince Napoléon étant à Vienne, je donnai en son honneur un diner auquel j'avais invité des députés de tous les pays. Je vois encore le

i92 MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST

prince en face de moi et, à coté de lui, le duc de Gramont qu» i je priai de présenter Ziemialkowski. « M. de Ziemalkowski, kl dis- je à haute voix au duc de Gramont, « condamné autrefois s» mort. Je pense que nous sommes en règle. »

Avec la Galicieje contractai, pour ainsi dire, des fiançaille ^ qui ne furent pas suivies de mariage.

En 1870, la Chambre de commerce de Brody m'élut membre du Landtag. Très satisfait de cette marque de sympathie, j»priai le conseiller de cour Klaczko, alors employé au ministère^ de me rédiger en polonais uneréponse télégraphique. Ai tentioiM très mal placée. « Quoi ! » dirent les gens de Brody, « nou Tavons élu parce que nous voulions avoir un Allemand ai--' Landtag, et voici qu'il parle polonais I »

Page 1