CHAPITRE XXIII
iseo
te du comte de Bismarck à Dresde. — Lettre du roi Jean sur Tirritatioii Bismarck contre moi. -~ Le traité à propos du chemin de fer francoige et le rapport de Pétat-major autrichien sur 1866. — Double grief con- \ moi. — Désarmement réciproque. — Ma visite à la reine Augusta à .de. — Visites du kronprinz Frédéric- Guillaume à Vienne et de Tariduc Charles-Louis à Berlin.
Teus à cette époque le malheur d'être mal noté par le comte marck, alors chancelier de la Confédération. Ce qu'il disait •même, ainsi que ce que je pensais au sujet de son motif mécontentement, ressort de la correspondance suivante '6 le feu roi Jean de Saxe et moi. Le comte de Bismarck ût rendu à Dresde, pour le 12 décembre, anniversaire de aissance du roi, et celui-ci jugea qu'il était de son devoir B pas se séparer de moi, mais de m'avertir et de me coner. Je soumis ma réponse à Sa Majesté l'empereur qui me ^ndit,avec cette annotation en marge : c( excellent ».
Vienne, le 7 janvier i869.
Que Votre Majesté daigne m'excuser d'avoir différé jusqu'aujourd'hui ma réponse à sa lettre du mois dernier. Les affaires et les soacis de toute sorte dont j'ai été accablé pendant ces dernières semaines ne suffiraient pas pour me mériter le pardon que j^espère. La principale cause de mon retard, c'est que je n'avais pas encore trouvé une occasion sûre ; elle s'offre aujourd'hui, et je me hâte de la saisir.
Je commencerai par exprimer à Votre Majesté mes remerciements les plus profonds pour ce qu'elle a bien voulu me dire. Ce noaveau témoignage d*une confiance inappréciable et d'une sincère bien- Teiliance m'a causé une grande joie, quoique le sujet de cette communication fût par lui-même d'une nature bien peu agréable.
Je répondrai avec une entière franchise. Je connais trop bien les hommes et les choses dont ils*agit pour espérer que, même par l'intermédiaire de Votre Majesté, si autorisée pourtant, je pusse parvenir à faire reconnaître la vérité, là où ce serait le plus nécessaire. Ce qui m'importe avant tout, c'est d'être équitablement apprécié par Votre Majesté, et je sais que cette satisfaction ne me sera pas refusée.
J'arrive maintenant aux griefs qui ont été articulés.
J'en emprunte deux à la lettre de Votre Majesté: d'abord la manière dont ont été accueillies les eicplications parvenues ici au sujet d:; la dépêche d*Usedom, puis l'insertion dans le Livre Rouge de la dépêche qui a été adressée d'ici h propos du Schleswig septentrional.
Le baron Werner a déjà soumis à Votre Majesté différentes communications sur le premier de ces sujets; je me permettrai cepen-
MÉ)|OIRES DU COMTE DE BEUST 20o
atnt de joiadre à ma lettre une copie de cette dépêche, dans laquelle 3 comte de Bismarck veut voir un refus. J*ai montré que j'étais ibsoluraent mattre de moi-même, et j*ai fait preuve d'abnégation, en m*abstenant de publier ce document, malgré les provocations de la Norddeutsche Allgemeîne Zeitung; c'était cependant un moyen certain d*écarter complètement ce reproche de réfutation, et de me faire applaudir sans réserve à Vienne, surtout dans les sphères où Ton n'était pas bien disposé à mon égard.
La dépêche d'excuses de la Prusse, ou ce que Ton a appelé ainsi, avait peut-être été conçue dans une bonne intention, mais ce n'en ^taitpas moins un incompréhensible manque de taQt; on a fini par s'en rendre compte à Berlin. Je dirai en passant que cette dépêche, qu'on regrette aujourd'hui, a été désavouée en termes ironiques par les journaux prussiens, ce qui lui a donné un étrange caractère d'inlimité.
J'ai dit, en particulier, à M. von Werther : « Supposons qu'il me revienne que vous avez tenu un mauvais propos sur mon compte : Je pais faire semblant de l'ignorer; mais si vous venez me dire que TOUS ne l'avez pas fait dans une mauvaise intention, vous m'offensez, car vous me supposez capable de croire ce à quoi vous ne pen« sez pas vous-même t
Cette impression a pu être rendue dans l'appendice sous une forme atténuée et avec tous les ménagements diplomatiques. Mais il arriva qu'en même temps le comte Usedom racontait en riant, à notre ambassadeur à Florence, qu'il avait entre les mains l'instruction accompagnant la note, cette instruction même dont on niait l'existence.
Je ne sais pas encore d'où viennent ces révélations du Mémorial diplomatique; en tout cas, ce n'est pas seulement avec l'ambassade antrichienne qu'il a des relations.
Je ne voudrais pas tomber dans les soupçons ; je laisserai ce ^ faut à Berlin ; mais, ce qui est certain, c'est que cette analyse, qi^ ^ nous a imputée, avait des tendances prussiennes, car on y ren^ ^a. quait un oubli singulier: elle omettait tout ce que nous aurions "vc lontiers publie, les mots d'obligeance et d*amitié pour la Prusse, e Tallusion bien naturelle aux manœuvres de la Prusse en Bohème el en Hongrie.
Pour ce qui concerne la dépèche relative au Schleswig septentrionil, je ne puis reconnaître le vice de forme que l'on a dénoncé.
Il faut que le comte de Bismarck n'ait jamais jeté les yeux sur le Livre bleu anglais, s'il est nouveau pour lui qu'on publie une dépêche sans qu'elle soit venue à la connaissance du gouvernement étranger auquel elle avait été destinée. C'est avec les intentions i^^ plus pacifiques que Ton a inséré la dépèche elle-même dans le Liv^i*^ rouge, et c'est, du reste, ce qui a été généralement reconnu. I^s journaux prussiens ont constamment insinué que nous corresi^oo' dions avec Paris au sujet de la question du Schleswig septentrio* nal et que nous voulions battre monnaie avec elle. * La dépèche témoignait du contraire, puisqu'à la suite de l'invita- 'tion que le comte de Bismarck nous avait adressée en séance pubV' que du Parlement, nous nous exprimions comme eût pu le faire 1^ meilleur ami de la Prusse. Le comte Wimpffen, sur le désir de l'ambassadeur du Danemark, s'est dispensé de communiquer la dépêche, car il avait été libre d'apprécier ce qu'il avait à faire ; mais ces conseils avaient été exposés en détail à M. von Werther.
Je me permettrai d'adresser respectueusement cette question à Votre Majesté; ces incidents suffisent-ils pour justifier, ou même pour expliquer à peu près, l'acharnement ineuî avec lequel je suis traqué par la Gazette de t Allemagne du Nord, journal qui a, avec le gouvernement prussien, des attaches analogues à celles qui existent
eniktre le Dresdener Journal et le gouvernement saxon ? Nous opposons à ces sorties une longanimité inûnie, bien que la mauvaise foi Kirec laquelle on se livre à ces attaques nous remplisse véritablement de dégoût. On pourrait à la rigueur dédaigner les assertions trivoles, comme par exemple celle concernant l'existence d'un parti de la guerre à Vienne, puisqu'on ne trouverait pas ici trois hommes qui désirent la guerre. Mais que dire de l'audace avec laquelle on répète par ordre, pendant des semaines entières, les mensonges d'an désaccord de l'Autriche avec les puissances occidentales dans la question d'Orient, et du soin que mettrait l'Autriche à attiser le conflit entre la Grèce et la Turquie, quand le gouvernement prussien, nous ne l'ignorons pas, savait parfaitement le contraire par ses informations de Londres, de Paris, et même deConstantinople? Il en est de même pour ce qui concerne les prétendus agissements de l'Aotriche sur la presse. Cette imputation frise le ridicule. Ces atones personnelles, dépassant toute mesure, ne me touchent en aucune façon ; elles servent ici mes intérêts. Votre Majesté sait, du Kste, que la haine et la vengeance sont deux choses auxquelles la nature ne m'a pas préparé. Je n'ai jamais fait de mal personnellement au comte de Bismarck ; lui, il m'en a fait à plusieurs occasions et sans grande noblesse. Je n'en apporterai jamais le souvenir dans la politique.
Ce n'est pas pour tout cela que l'on m'en veut. Mes véritables torts, les voici. C'est que l'Autriche s'est montrée plus forte qu'on ne le supposait ; c'est qu'il s'est effectué ici des choses qui gênent k Prusse ; c'est que j'ai l'œil ouvert sur ce qui se passe autour de noas; c'est que la Prusse, malgré tout, ne peut compter sur la Hongrie ; c'est enfin que nous sommes parvenus, sans aplanir, à la France, le chemin de l'Allemagne, à rendre quelque peu impraticables les routes de Berlin à Paris. Nous ne pouvons pas désirer la
guerre et nous avons contribué pour beaucoup à l'empêcher ; Trmmais nous devons aussi veiller à ce que la paix ne se fasse pas par-de&isus nos têtes et contre nous.
La politique proclamée par Sa Majesté l'Empereur, celle qai exclut l'idée de revanche, a été suivie loyalement et scrupuleusement, mais, en vérité, ceux qui sont restés seize ans à couver les représailles pour Olmûtz ne peuvent guère comprendre qu'on ait si vite oublié Nikolsbourg.
Je ne parlerai pas des nombreux griefs que nous serions en droit d'élever contre la Prusse; cependant je ne puis me dispenser de faire remarquer que, longtemps avant l'apparition du Livre roag^» et lorsque le comte de Bismarck était encore à Varzin, j'avais reÇ»i de Berlin des communications qui m'avaient préparé à une camp^' gne projetée contre ma personne.
En exprimant encore une fois à Votre Majesté mes sincères rent^^' ciemcntspour la communication qu'elle m'a faite si gracieuseme ^^« je reste, etc.
Beust.
Le langage du comte de Bismarck au roi fut modéré, ma -^' parmi les journaux prussiens, c'était à qui surpasserait les a très en violence.
La Gazette de t Allemagne du Nord se distingua tout ticulièrement en ce genre; comme c'était un organe officieu je ne pouvais me dispenser de lui répondre. Je dois, du rest» reconnaître avec gratitude que tous les journaux indépendant de Vienne m'ont secondé de la façon . la plus énergique. Dai^^^ les accusations que Ton m'adressait, il y avait plus de prétext^^^ que de bonnes raisons. Parmi ces prétextes, je cite particuliS-
fi
rement le Livre rouge, et, dans le Livre rouge, une dépêche que j'avais adressée au comte Apponyi à Londres, et dans laquelle, à une assertion de lord Stanley, selon laquelle nous aurions bien fait de nous attacher à la Prusse, je déclarais que nous n'aurions pas mieux demandé, mais qu'à aucune des phases par lesquelles avait passé la question d*Orient, la Prusse ne s'était jamais trouvée de notre côté. En interprétant cette dépêche avec bienveillance, on aurait forcément compris que nous indiquions le terrain où nous pourrions nous rencontrer et nous entendre avec la Prusse. Il fallait de la mauvaise volonté pour trouver que nous voulions mettre la Prusse en suspicion.
C'est sur ces entrefaites qu'eut lieu la séance des délégations à Vienne, et on me reprocha d'avoir dit, à la commission de la délégation hongroise, où l'on parlait du mécontentement de la Prusse, que nous avions fait des avances répétées à cette puissance et que celle-ci n'y avait pas répondu comme nous le désirions. Cette déclaration, qui était et qui devait rester confientielle, était l'expression même de la vérité, car il était nooire que mes avances dans la question des propriétaires de régiments, des conventions douanières, des traités militaires connus, au mépris du traité de Prague, avec les États de l' Allemagne du Sud, n'avaient été récompensées que par la dépêche de Werther à Pest. Cette assertion n'en fut pas moins contredite pir les journaux prussiens ; ils se hâtèrent de raconter qu'elle ne reposait sur rien, puisque le comte Bismarck était resté six mois ans voir le comte Wimpffen . U y avait là-dessous, j'en conviens,