CHAPITRE XXV
L'année du panorama. — Voyages de Tempereur à Âgram et à Trieste. — Visite à Baden-Baden et rencontre avec le prince Gortschakoff à Oucby.
On me permeltra d'appeler 1869 l'aniK^e du panorama. Combien de magnifiques tableaux se déroulent devant mes yeux, lorsque j'évoque par la pensée les événements d'alors! Je revois Agram, Trieste, Bade, Lausanne, Orsova, Roustchouk, Varna, Constantiuople, Athènes, Jaffa, Jérusalem, Port-Saïd, Suez, le Caire, Alexandrie, Brindisi, Florence.
Le voyage de l'empereur en Orient a été pour moi un bonheur inespéré et m'a laissé des impressions iuoubliables. On a dit que j'avais inspiré ce voyage pour avoir le plaisir d'y prendre part; c'est là une des nombreuses accusations injustes qui ont été émises coutre moi. La vérité est que je ne m'y suis pas opposé, mais sans penser le moins du monde à moi. Le voyage à Paris m'avait appris combien était favorable l'impres-
\oTi produite par la personne de Tempereur à Tétranger, et combien de conquêtes morales on pouvait obtenir ainsi. La ^nsée de ce voyage se produisit tout naturellement lorsque le pmce royal de Prusse fut envoyé à l'inauguration du canal de Suez. L'arrivée de l'empereur lui-même fit voir sous leur vrai jour la valeur relative des intérêts de l'Autriche et de T Allemagne.
Hais il ne faudrait pas commencer par la fin de mes tableaux. J'arrive au premier.
Au mois de mars, l'empereur et l'impératrice se rendirent à
Agram, capitale de la Croatie, pays donné à la Hongrie par le
compromis. Je demandai la faveur de paraître dans cette ville,
et l'empereur trouva ce désir très naturel : tout cela à causé
^6 l'épisode qui avait eu lieu l'année précédente, à Prague. Lé
comte Andrassy avait alors blâmé vivement la susceptibilité
<lu prince Carlos Auersperg et son emportement. Je le pris
oiaintenant au mot, et je dois reconnaître qu il ne fit aucune
difficulté de s'en souvenir, de sorte que nous vécûmes très
cordialement ensemble à Agram.
Il est vrai que la situation politique, de l'autre côté de la Leitha, ne ressemblait pas du tout à la situation politique sur celte rive-ci. Le compromis avec la Hongrie était un fait ac- I compli. J'ai déjà démontré, à l'endroit convenable, que je n'ai facilité, ni même entrepris aucun compromis à Prague; d*auire part, les visites que je reçus d'un grand nombre de députations prouvaient d'une façon frappante que l'on ne soupçonnait pas le ministre communides affaires étrangères de vouloir,
60 venant dans le pays, se mêler des affaires intérieures. Mon apparition à la tribune du Lane/to^ fut saluée de bruyants /5tvfo.
La garde des appartements impériaux était confiée à des Croates en manteau rouge, dont la vue m'inspira tout de suite cette réflexion, que je préférais les rencontrer dans Tantichambre que dans un bois.
L'empereur se rendit ensuite dans les plus proches districts de la frontière militaire. Je fus invité aux conférences sui l'établissement du régime civil, ce qui prouve à nouveau que du côté de la Hongrie, on n'appréhendait pas que je me mëlasse indûment des affaires intérieures.
L'empereur alla ensuite de Fiume à Pola et à Trieste, où j< me rendis de Vienne, en compagnie des ministres Taaffe e von Plener. Il faisait de magnifiques journées de printemps ou se serait cru au mois de mai plutôt qu'au mois de mars. Ui notable de Trieste, le baron Revoltella, m^avait offert sa mai son, où je trouvai raccueil le plus hospitalier. Il était gran< amateur de beaux-arts, et possédait un grand nombre de sta tues en marbre, surtout de statues de femmes, qui décoraiec mon salon et ma chambre à coucher. En prenant congé de lu: j'écwvîs sur son album :
Adieu donc, cher monsieur de RevolteJJe, Adieu, maison bospitalière.
Adieu encore, oh ! toutes mes belles I Pourquoi, hélas! éliez-vous de pierre?
Les chemins de fer, qui sont cause qu'il n'y a plus de vrai Venise, de vrai Righî, de vrai Vésuve, ont aussi dépouillé \i
iiise d'une grande partie de son ancien charme. Je ne l'avais viiequ*une seule fois auparavant, et c'était en 1832. Je me souviens encore de la hauteur d'Opchina. On mettait du temps à traverser en voiture le désert pierreux du Karst; puis, tout à coup, le rideau se levait, et Ton apercevait le vaste horizon de la mer Adriatique. Cet ensemble avait un caractère napolitain si accusé, qu'en descendant cette route magnifique je croyais entendre toutes les mélodies de la Muette de Portici. Mainteuant on arrive sans seulement se douter que l'on est au bord de la mer.
Après la session de la délégation, je demandai un court coQgJ pour faire une excursion à Baden-Baden et en Suisse. Mon intention était de rendre visite à la reine de Prusse à Bade, puis d'avoir une entrevue avec le prince GortschakofT à Ouchy.
Dans un précédent passage de cet ouvrage, j'ai exprimé ma . 8incère vénération pour la reine Augusta. Elle m'avait vu à Berlin, à diverses époques, et j'étais assuré d'un accueil très bienveillant. Mon séjour à Bade produisit l'effet d'apaisement que j'en avais espéré. Divers journaux me firent aller de là à f^m; et même on me vit à Saint-Cloud. En réalité j'allai fendre visite à la famille Pourtalès avec laquelle j'entretenais des relations d'amitié et qui habitait à la Robertsau (mainte* ^^nt Rupprechtsau) près de Strasbourg.
Delà je me rendis en Suisse où je vis le prince Gortschakoff ^ Ouchy, sur les bords du lac de Genève. ^os échanges de vues furent très courtois et dissipèrent biea
des malentendus ; seulement, ils n'eurent pas grands résultats ultérieurs; c'est ce que montra Thistoire de Tannée suivante.
Mes rapports avec le prince Gortschakoff forment un des chapitres les plus remarquables de ma vie publique II est, comme le comte de Bismarck, du nombre de mes adversaires décidés; mais ropposîtîon du comte de Bismarck m'a toujours été, je l'avoue, beaucoup plus sympathique que la sienne, non seulement parce que l'hostilité du chancelier de l'empire allemand se présentait sous des formes bien plus respectueuses, quelqueimméritées qu'elles fussent généralement, mais aussi parcequc je la trouvais bien plus impartiale et fondée sur des préjugés de fait, tandis que l'impression que m'a toujours laissée le prince Gortschakoff a toujours été plus ou moins celle d'uije défaveur personnelle et d^une susceptibilité personnelle.
J'espère prouver en plusieurs endroits de ce livre que l'hostilité systématique contre la Prusse, que Ton m'a attribuée, n'existait pas en réalité; mais cela n*a pas empêché que quelquefois, par conviction et par sentiment du devoir, je ne me sois opposé au gouvernement prussien avec plus d'énergie que d'autres personnes.
Yis-à-vis de la Russie ma situation n'était pas la même; il n'y eut qu'à se défendre dans quelques cas ; jamais il ne fut nécessaire d'attaquer. J'avais fait connaissance avec le prince Gortschakoff, à l'époque de la guerre de Crimée, lorsqu'il était ambassadeur de Russie à Vienne. De là il vint à Dresde et il se montra très enthousiaste de la façon catégorique dont je repoussai l'immixtion injustifiable de lord Clarendon dans les
affaires delà Confédération germanique. Si j'étais alors du côté de la Russie^ ce n'était pas par suite d'une prédilection par- Ucolière pour ce pays, ni par antipathie contre rAutriche, mais en raison d'une méfiance prononcée à l'égard de la poli* tique autrichienne de cette époque, car cette politique même ne me semblait présager rien de bon j[)our l'Autriche. L'empereur Nicolas, je le sais, a dit plus d'une fois, dans les derniers temps avant sa mort, que cette dépêche saxonne adressée à Londres lui avait fait passer sa seule heure de satisfaction. (Cdtte dépêche est reproduite dans la première partie de ces mémoires.) En 1857, l'empereur Alexandre vint à Dresde avec le prince Gortschakoff, et toutes les paroles qu'il m'adressa fu- T^entdes plus flatteuses. Mais lorsque, à l'occasion de la guerre de Crimée, le prince Gortschakoff adressa aux gouvernements diemands une dépêche circulaire, leur recommandant, d'un toa de régent, d'avoir à observer la neutralité, il eut à son tour le même sort que lord Clarendon.
Cette dépêche (elle se trouve également dans la première partie de ces mémoires) est le premier des péchés qui ne me furent jamais pardonnes. L'insurrection polonaise eut lieu en 1862; le gouvernement français et le gouvernement anglais m'invitèrent à intervenir; mon refus trouva grâce à ses yeux. Mais, lorsque l'insurrection eut été refoulée, un grand nombre de réfugiés polonais restèrent quelque temps à Dresde. Je fus alors impérieusement invité à les expulser, et l'ambassadeur de Russie fut chargé de me rappeler la solidarité des intérêts mo^ narchiques. Voici ce que je répondis à M. de Kakochkine, en le
priant de transmettre mes paroles au prince Gortschakoff: < me souviens d'une époque où, en pleine paix, un roi de ^ daigne avait pénétré, à main armée, sur le territoire de l\ triche. Bien que ce roi n'eût absolument rien entrepris con la Russie, l'empereur Nicolas rappela immédiatement son 2 bassadeur à Turin (qui était ce môme Kakochkine) et env< les passe-ports à Tambassadeur de Sardaigne à Saint-Pétc bourg. C'était là, je pense, de la solidarité d'intérêts mon chiques. Or il arriva plus tard que le roi de Sardaigne qui s céda à l'autre, et auquel la Russie n'avait fait aucune offea envoya ses troupes en Crimée pour faire la guerre à la Rus! Peu après, un autre roi italien, qui avait décliné Tinvilat qu'on lui avait adressée de prendre part à la guerre contr( Russie, fut détrôné par le roi qui avait fait cette guerre, el Russie se hâta de reconnaître ce changement de possessi Dans ces circonstances, concluai-je, il n'y a pas de solidai d'intérôts monarchiques, et il ne reste au gouvernement d petit pays qu'à vivre en paix et d'accord avec ses sujets e ne pas blesser l'opinion publique. »
Cette réplique ne fut pas non plus oubliée. Enfin, étant { nipotentiaire de la Confédération germanique à la conférei germanico-danoise, à Londres, je ne pus éviter de rappeler l catégoriquement au respect des convenances Tambassadt de Ilussie, qui voulait presque me retirer la parole, sous p texte que la Confédération n'était pas en guerre avec le Dai mark.
Le prince Gortschakoff étant habitué à ôtre adulé et à
considérer comme infaillible, tout cela avait laissé des traces profondes dans son esprit. Or, j'ai déclaré, dans ma circulaire d'entrée en fonctions, en Autriche, que je n'apportais dans ma nouvelle position ni sympathies, ni antipathies ; que j'y apportais seulement mon expérience. C'est dans ce même esprit que je me conduisis vis-à-vis de la Russie, et, dès le début, je m'appliquai sérieusement à établir une bonne entente.
Le prince Gortschakoff ne fut jamais un sincère ami de TÂutriche. Sans vouloir discuter le talent diplomatique de mon successeur» je suis persuadé que c'est parce qu*il avait pris ma place qu'il reçut à Berlin, du chancelier de l'empire de Russie» ^u accueil excessivement prévenant, car on savait que le comte ^ndrassy était l'homme de 1849, et qu'en 1870 toutes ses pensées avaient été dirigées, non contre l'Allemagne, mais contre 1^ Russie.
Au commencement, dans les derniers mois de 1866, les deri^iers de mon ministère, les choses prirent une bonne tourt)ure, et l'on me rapporta que le prince Gortschakoff avait dit : « V Autriche est dans nos eaux. ^ » Mais, chose singulière, mon tiouveau crime fut une concession que je me proposais de faire ^ la Russie: la révision du traité de Paris, en ce qui concerne la mer Noire. J'ai déjà indiqué, dans ces mémoires, ma manière de voir à ce sujet, en signalant que l'Europe ne pouvait, sans une coopération sincère de la Russie, exercer le contrôle^ qui me semblait nécessaire, sur les affaires intérieures de la Turqm'e. Mes propositions, qui, par malheur, furent connues
â. En français dans le texte. (Le irad.)
prématurément à Paris et à Londres, ne reçurent pas Tac que j'avais espéré. On avait sondé le cabinet de Saint-Pé bourg, et on avait appris que la Russie n'était pas dispo: seconder le projet de révision, f avais eu le grand tort di voler ses idées ^ Le prince Gortschakoffpensait déjà depuis 1 temps à proGter de la première occasion pour annuler le t de Paris, et il voulait que l'honneur n'en revint qu'à lui. 1 casion se présenta très favorablement en 1870; la Russi< nonça le traité; c'était, du moins, ce qu'elle [rétendait; er rite, elle le déchira. On fut alors très surpris et très irri Saint-Pétersbourg d'apprendre que je contestais la légiti et l'utilité de cette manière d'agir ; « ce procédé », disa dans ma réponse, « peut rendre les traités plus faciles, servira pas à les rendre plus solides ^ >» Au cours des an précédentes, j'avais prouvé à plusieurs reprises combien j( siraîs éviter tout ce qui pourrait troubler la bonne ont avec la Russie; j'avais empêché, par exemple, qu'on ne i procès des pèlerins de Moscou, jugé nécessaire par beaui de personnes; j'avais également empêché le voyage de Tei reur en Galîcîe. Je n'en éprouvai pas moins, après être du ministère, tout le poids de la défaveur du tsar. L'empe Alexandre vînt à Londres, en 1874, lorsque j'y étais amba deur, et me fit sentir démonstrativement son mécontentem soit directement, par la froideur et la brièveté avec laque me parlait, soit indirectement, en distinguant lescoIIè|