‹ Trois quarts de siècleChapitre 37 sur 66 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

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Voyage de l'empereur en Orient (suite). — Athènes, Jaffa, Jérusalem, le canal

de Suez.

 partir de Constantinople, nous fûmes rejoints par un désagréable compagnon de voyage : le mal de mer. — J'en souffris tellement pendant la traversée, lorsque nous nous rendîmes à Athènes, qu*à notre arrivée au Pirée, le roi Georges de Grèce fut effrayé à mon aspect. — Sa Majesté affirma plus lard que j'étais vert. Du 'reste, ce mal me reprit plus tard et bien plus fort encore.

Notre très court séjour à Athènes ne me servit guère qu'à débrouiller des affaires très pressantes, et il ne me resta tout juste que le temps de visiter l'Acropole. De ce point d'où l'on voit, dit-on, aussi le champ de bataille de Marathon, s'étend une vaste campagne dont l'aspect rappelle les célèbres ta-

bleauxde RottmaiiD.Du haut derAcropole rimagination peut, prendre son vol sur rancienne Hellade ; ce serait plus difficile dans la moderne Athènes, qui ressemble bien plus à une ville de la Franconie centrale, par exemple, Anspach, qu*à une colonie grecque.

11 n'y avait heureusement aucun sujet de négociation. Déjà alors les Grecs commençaient à revendiquer, bien que modestêment, la Thessalie et l'Epire. Naturellement, mon attitude fut passive. Mais ce qui me parut amusant, lorsque je m'en souvins plus tard, c'est l'argument invoqué en faveur d'un agrandissement de frontière. On faisait valoir l'impossibilité où l'on ^▼ait été jusqu'alors de réprimer le brigandage. Toutefois, en allant aux informations, on reconnut que les bandes de brigands n'avaient pas l'habitude de venir de Turquie en Grèce, ^ais qu'ils allaient au contraire faire leurs excursions de Grèce en Turquie. On pourrait, en allant au fond des choses, tirer parti de cet argument en Italie, car ce n'est pas en partant de ' Autriche que les irrédentistes compromettent la sûreté de la frontière italienne.

Mes entretiens avec le roi Georges ne me laissèrent que d'à- ^''éables impressions. J'avais vu le roi à Vienne ; plus tard je 'avais retrouvé à Londres et à Paris, et toujours j'avais cons- ^t-é en lui un jugement très sensé.

Immédiatement après un grand dîner à la cour, nous par- ^^■^es pour Jaffa par une mer orageuse. La traversée dura î^atre jours et quatre nuits, sur lesquels je passai trois jours ^^ autant de nuits dans un état lamentable. Andrassy m'avoua

plus tard que lorsqu'il me rendit visite le troisième jour, il icizMe crut mort. Ce jour-là, le médecin me força à prendre un peu ^e nourriture en m'ouvrant la bouche de force comme à un chevaJ, et en me la refermant pour me faire avaler. J'observais alor^ un fait qui doit être fréquent dans le mal de mer. Une attaque très violente et très persistante est un préservatif pour Ta venir.

La traversée de Jaffa à Port-Saïd fut loin d'être bonne, et, cette fois, je fus épargné par le mal; de même, plus tard, j'ai traversé plusieurs fois la Manche sans rien éprouver.

Le quatrième jour, nous atteignîmes Jaffa, maïs nous ne touchions pas encore au but de notre voyage. Jaffa avait autrefois un port. Ce port n'existe plus ; il faut, pour aborder » se confier à de petits bâtiments, qui vous font passer entre d^ s écueils très rapprochés les uns des autres. Nous passâmes 1 ^ nuit à bord. Le lendemain matin, nous débarquâmes par m^^ matinée magnifique ; nous étions tellement impressionnés p^*-^ la grandeur du spectacle que nous faisions à peine attentiez ^ aux dangers de notre traversée. De Jaffa à Jérusalem, je fis plus grande partie de la route à cheval, par une chaleur 2i^C., au milieu de la poussière soulevée par 600 chevaux chameaux, dans un pays où il n'avait pas plu depuis six mois — et tout cela sans être sensiblement incommodé. Nous avion pour escorte un escadron de chasseurs à chameau. Je remai^^ quai en outre deux hommes très pittoresquement habillés e * montés sur de beaux chevaux. Je demandai qui ils étaient ; on me répondit que c'étaient les chefs de deux bandes de brigands, avec lesquels on s'était arrangé. En tout cas, ce n'était pas

ur une somme modique, et notre pèlerinage à la Terre-Sainte i certainement pas contribué à diminuer la dette de l'Empire Oman. Parmi les animaux qui nous portaient, le dromatre attira tout particulièrement mon attention. La position rizontale de la tète rappelle celle de l'homme et du singe. 3st intéressant de le voir quand on le charge. Aussitôt qu'on lépasséun certain poids, il commence à grogner, et il refuse de lever. Aussi le surcharge-t-on à dessein pour lui rendre ente la diminution plus sensible et l'amener plus Facilement à lever. « C'est absolument, me permis-je de faire remarquer Sa Majesté, ce que nous faisons aux délégations pour le dget de la guerre. »

Le soir de la première journée de voyage, nous atteignîmes 3 localité nommée Abougoche, et nous improvisâmes un npement pour y passer la nuit. Le lendemain, nous contiàmes notre route, puis nous fîmes halte dans la vallée même , selon la tradition, David aurait tué Goliath, — pour revènos uniformes. Le cortège prit dès lors un caractère impoit. Lorsqu'on aperçut Jérusalem, Tempereur, se conformant me ancienne coutume, descendit de sa monture pour emasser la terre. Nous entrâmes solennellement en ville. J'ais l'honneur d'être à la droite de Sa Majesté. Après être rivé à la porte, on mit pied à terre, et l'empereur se rendit pied avec son escorte au Saiùt-Sépulcre pour y prier. Ma quaté de protestant ne m'empêcha pas de m'agenouiller avec les utres.

L'impression profonde qu'avait faite sur moi cette mémora-

ble journée se refléta sans doute dans le télégramme que j'f==^* pédîai à Yienne, car certainea personnes, qui étaient chagrina ^5 de ce que je fusse hérétique, me surent beaucoup de gré dé h dépèche en question. II aurait fallu, du reste, être bien frJvole pour ne pas être ému en entrant dans cette ville, d'où sont issues ma propre croyance et 1 histoire de deux mille ans qui est enchevêtrée avec elle.

A la vérité, il n'est pas possible de suivre sur les lieu^ mêmes les données de la Bible. Âcet égard, il me suffira dl^ mentionner que Ton prétend reconnaître le Golgotha et J* Saint-Sépulcre tout près l'un de l'autre. Il était inévitable qi^* la certitude de la tradition se perdit après plusieurs assauts ^^ destructions de la ville. Néanmoins on ne conteste pas Tauthen. ticité du mont des Oliviers et du Gethsémané. Aussi préférai-j^^ renoncer au confortable de la maison des pèlerins autrichienne^ où l'empereur logea avec son escorte militaire, et passer la nuit-^ dans une auberge située sur la hauteur, juste en face du mont-^ des Oliviers.

Nous trouvâmes à Jérusalem un excellent guide dans la personne du comte Caboga, consul impérial. 11 avait étudié avec passion la Jérusalem d'aujourd'hui et celle d'autrefois. C'est en m'appuyant sur son autorité que je mentionnerai une circonstance remarquable. 11 m'accompagnait dans mon excursion à Bethléem, par une route qui venait d'être terminée, et sur laquelle aucune voiture n'avait encore passé. J'étais donc la première personne qui, depuis le roi Salomon, se rendit en voiture à Bethléem.

Ék^:

La population de cette localité présente un type très * Qt, à son avantage, de celui que l'on voit à Jérusalem, û née bien explicable par la rareté des relations entre les d calités.

Je ne veux pas quitter la ville sainte sans cîler un fait q l'a vivement impressionné. II y a, dans l'église arménieni ;recque, du métal monnayé et des pierres précieuses, dont Oi ^time la valeur à trente millions de francs. Le gouvernemen\ musulman n'a jamais mis la main dessus. On ne pourrait cependant pas affirmer que ce soit parce qu'il n'en a pas eu be- ^ia. Un gouvernement chrétien aurait-il montré la même réserve? Cela est contestable.

Notre embarquement à Jaffa ne se fit pas sans difficultés ; il

eut lieu dans des circonstances émouvantes.

Nous étions arrivés par un temps magnifique ; au retour le

^Qt soufflait en tempête et la mer était très agitée. Ainsi que

Vai déjà mentionné ailleurs, on ne peut s'embarquer qu'en

ne mer ; il faut d'abord traverser les écueils en gondole ou

anot. J'arrivai, avec les ministres Andrassy et Plener,

.ôt que l'empereur. On ne parlait que de la difficulté et

de l'impossibilité de l'embarquement; un ancien pilote

s disait en propres termes : « Il y aurait de la folie à

l'empereur s'embarquer par ce temps. » L'empereur

iccompagné de Tegetthoff". Sa Majesté dit : « Tegetthofi*,

u danger ? » — « 11 n'y a précisément pas de danger

nt, répondit Tegetthoff. — « Eh bien, répondit l'em-

artons f » D'autres personnes qui so trouvaient là

présentes, et moi, nous n'avons pu nous empêcher de dire plus tard que Tegetthoff semblait être mort à temps pour sa fortune et pour sa réputation, car, avec une pareille insouciance, on n'a pas^toujours un combat de Lissa.

L'empereur, pour se rendre à son navire, le Greiff, prit place dans une barque avec Tegetthoff, le prince Hohenlohe et le comte Bellegarde. Nous suivions des yeux cette embarcation avec anxiété. Elle se dressa verticalement pour disparaître tout à coup. J'entends encore ces paroles du vieux pilote, qui m3 glacèrent d'elTroi : « Il est perdu. » Dans quelle situation nous serions-nous trouvés, indépendamment de rhorreur de ce qui était possible en ce moment, si ces paroles s'étaieo ^ réalisées !

Heureusement notre consternation ne dura qu'un moment- • Nous vîmes le bateau émerger, et les coups de canon annonce rent son heureuse arrivée. Le bateau revint, mais les marii déclarèrent qu'à aucun prix ils ne recommenceraient ce voyaj Il ne nous restait qu'à attendre. Nous passâmes la nuit dans u couvent. On vint nous annoncer de grand matin que Ton pod vait passer, et nous nous hâtâmes d'arriver à notre barque. L -— mer était encore grosse, et je ne puis dire que la traversée aii^ été joyeuse. Les matelots priaient à haute voix; ce monotonerécitatif n'était pas de nature à nous inspirer grande conBanc^^ En outre, j'étais préoccupé de l'état du chef de section vo*' ^ Hofmann, qui s'était blessé grièvement en tombant, à Jérusa. lem. Il s'était fait beaucoup de mal en sautant dans le bateaw 9 el le mouvement de cette embarcation augmentait ses souffraix-

ces. Arrivés heureusement à cité du navire, nous n'étions pas eacore au bout de nos peines. 11 montait très haut et descendait très bas; il s'agissait de sauter quand il passait au niveau convenable. Je manquai trois fois le bon moment ; en un clin d'œil j'étais au-dessous au lieu d'être au-dessus ; la quatrième fois, enfin, je réussis à sauter. Lorsque nous fûmes tous dans le navire, les bateliers élevèrent des prétentions que mes compagnons trouvèrent impudentes, mais qui me parurent bien naturelles, car ces gens-là n'avaient qu'une chose à se dire : « Voici des voyageurs qui ne reviendront plus. »

Le lendemain matin nous rejoignîmes lempercur à Port- Saïd, où se trouvaient aussi Timpératrice Eugénie et le prince ^ ''oyal de Prusse, ainsi que le prince Henri des Pays-Bas. A la cérémonie de l'inauguration, Sa Majesté donnait le bras à ^'impératrice Eugénie. Nous entendîmes un beau discours du Célèbre abbé Bauer.

Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour à Ismaïlia, mais au- ^^ne localité, dans notre voyage, ne nous offrit autant d'at- ^aits. Si d'un côté une ville de 5 à 6000 habitants, qui avait ^targi de terre en quelques années, était bien capable de capti- '""^r notre attention, il en était de même, à plus forte raison, '-^un bassin qui abritait 40 grands navires, la plupart de §rvierre, après avoir été, quelques années auparavant, un lac in- ^igniBant.

Dans la journée nous eûmes le spectacle d'une fantasia; le

^oir, eut lieu un bal qui fut très brillant. Mais ce ne fut pas

^ns peine que nous y arrivâmes. Les voitures qui devaient

venir nous chercher ne parurent point, ou^ du moins, elles n'a

rivèrent pas en temps utile. Enfin nous nous mimes en rou

à pied, ce qui n'était pas très agréable, car les rues d'Ismaîl

ne connaissaient ni le pavé ni l'asphalte ; à chaque pas, on e

fonçait dans le sable. J'aperçus tout à coup un petit àne noi

sans perdre de temps à réfléchir, je montai dessus. C'est ai»

que je parcourus, en costume de soirée» avec mes décoration

les rues brillamment illuminées. J'amusai beaucoup Timpér

trice Eugénie en lui racontant comment j'étais venu à ce ht

Cette réunion était très brillante et très nombreuse, mais,

qui ne pouvait manquer, il s'y trouvait, à côté de personnag

illustres, une société môlée. Comme je portais la décoratic

turque et la décoration française, et que ces deux grandes cro

* sont en brillants, il me parut ù propos de mettre la main ga

che sur mon cœur et de rester dans cette attitude sentimental

Au souper nous trouvâmes un menu de 24 plats, ce qui noi

faisait prévoir un long retard apporté au plaisir de danse

Mais nous fûmes bientôt tranquillisés, car on enleva la tab

après le quatrième. Cette manière de faire ne rappelait que tr(

do nombreux projets de loi, qu'on a bien vite présentés ma

qui mettent bien plus de temps à aboutir.

Dans la traversée de la dernière partie du canal nous o sorvàmos un phénomène très imposant : le désert, près d mont Sinaï, présentant une merveilleuse teinte lilas. Il noi fût possible do Tadmirer à loisir, d'autant plus que, entn des premiers dans le canal, nous fûmes les derniers à arrive à Suoi, après avoir vu plus d'une trentaine de navires passe

devant nous. Pendant le débarquement, notre vice-consul à Suez tomba à l'eau. Excellent nageur, il en fut quitte pour la P^ur. Au moment de sa chute, le comte Andrassy se déshabilla inamédiatement pour se jeter à son secours, ce qui me fît dire, ^ ceux qui voulaient m'indisposer contre lui: « C'est un bon camarade. »

A Ismaïlia j'avais fait la connaissance de M. de Lesseps, <iue je revis souvent et avec grand plaisir, à Paris, une dizaine d* années plus tard. Lui qui avait atteint la soixantaine, il venait d'épouser une jeune fille de seize ans, et ce mariage fut très heureux. Il me dit que plus de 20000 Dalmates avaient travaillé au canal, et que c'étaient les meilleurs ouvriers. Ce témoignage est précieux, vu que nous ne sommes pas toujours exempts de préjugés, lorsque nous jugeons les populations do nos provinces méridionales. J*ai souvent admiré Trtonnante énergie qui se retrouve à tout instant chez de Lesseps; mais il ni'a paru qu'il se trompait grandement lors des événements de 1882, et je crois qu'il a été pour une bonne part dans Tattitude Daalencontreuse de la France. Lorsqu'il revint d'Égypt , au commencement de cette année-là, il parlait, avec enthousiasme, d'Arabi, qu'il connaissait personnellement autrefois, et qui avait empiétement l'étoffe d'un régénérateur. Arabi, du reste, s'ap- Pelait modestement, lui-même, téloile qui se lève sur la mer tiouge. Ne connaissant pas Arabi, je ne pouvais pas contredinî ^lle appréciation; mais, lorsque de Lesseps affirmait qu'il s'agissait d'un « mouvement national », j'étais autorisé à n'être pas de cet avis, car, autant que je connais l'Egypte, on n'y

peut trouver ni nation, ni mouvement national, un moui^^^ment national devant toujours être intellectuel pour avoir qui^ clique importance. Mais de Lesseps, j'ai pu m'en convaincre dan s mes conversations avec Freycinet, eut beaucoup de succès av€3<' son (( mouvement national » dont il ne fallait pas se mêler*, et en présence duquel la meilleure politique était celle de l'abstention. Les événements lui ont donné tort et ont prouvé qu'il n'y avait là qu'une révolte militaire, exploitée par Arabi. Gann^betta avait compris la situation. S'il était resté ministre, 300O <l Français seraient allés en Egypte, et cela, il faut bien le r ^3marquer, au mois de février, époque à laquelle il ne fait p^s encore chaud. De plus, Arabi ne s'était pas encore organisé. L-C3S troupes françaises auraient accompli en se jouant ce que les Anglais ont fait seuls^ ou, ce qui est plus vraisemblable, I^$ Anglais se seraient joints aux Français. Il est vrai qu'en France on n'attribue pas à de Lesseps la responsabilité de cette erreur. Cela ne prouve rieu contre ce que je viens d'avancer ; cela témoigne seulement de l'estime générale et profonde que r^^ a pour de Lesseps dans son pays, estime qui est très méritée'.

1. Ua jour, à Paris, je voulais faire visite h de Lesseps. Le concierge de '^ maison me dit quMl ne savait pas si monsieur était chez lui, et il envoya ^ femme pour s'en informer. Pendant que j'attendais dans la loge, le coDcicf^* me dit: Ah! Monsieur! quel homme que M. de Lesseps! Nous aurons bien ^^ mal à le remplacer.

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