‹ Trois quarts de siècleChapitre 39 sur 66 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Le ministère Potocki. — Premiers éclairs d'orage à l'Occident.

J*ai parlé, dans le dernier chapitre, de la déconvenue queavais essuyée avec Berger; je viens maintenant à celle qui^

l'était réservée avec Potocki. Dans le premier cas, il m'était rrivé le malheur que celui qui était Thomme de la situa* ÎOQ était devenu, en moins de rien, incapable de travailler; lans l'autre cas, il se rencontra que celui que j'avais pris pour 'homme de la situation ne Tétait point.

Le comte Alfred Potocki n'était pas pour moi un inconnu, lorsîue j'arrivai à Vienne. Vingt ans auparavant, nous étions ensemble à Londres, moi, comme ministre résident de Saxe, et lui, comme attaché d'ambassade, avec son beau-frère, le comte- Maurice Dielrichstein. J'eus occasion de connaître et d'apprécier en lui, non seulement des manières distinguées, mais aussi desidées plus larges que celles qu'on rencontre la plupart da

temps chez les aristocrates de sa sorte. Je ne peux pas mieux rendre rimpresssion qu'il fit sur moi qu'en le qualifiant de wigh autrichien. Un tel homme, qui possédait une grande fortune et de vastes propriétés, qui remplissait conséquemment toutes les coaditions d'uae respectable indépendance, me semblait être la personnalité dont on avait besoin. Il ne se tenait éloigné ni des cercles religieux, ni des cercles aristocratiques, et cependant on ne pouvait le soupçonner d'être clérical, ni réactionnaire. Ce que je me croyais en droit de supposer en lui, après des entre* tiens suivis, c'était de la résolution et de la persévérance, et eP cela je me vis cruellement déçu.

Mon intention n'est pas d'en faire un reproche au comte Potocki. Je dirai même que, libre d'ambition, il ne se résolut à ac^ cepter la présidence du Conseil que, parce qu'en haut lieu, il fut fait appel à son patriotisme. A un point de vue tout à fait impartial, je ne peux pourtant taire des choses qui ne sont pas restées sans conséquences graves.

Ma première désillusion coïncida déjà avec la phase de formation du cabinet. Au commencement, les personnages appelés firent preuve de conciliation ; parmi eux se trouvait même le docteur Rechbauer, qui, quelques mois plus tard, lorsque je tombai malade à Gratz, m'avoua qu'il regrettait son refus. Mais le comte Potocki s'entendait à décourager lui-même les candidate Je n'ai pu m'expliquer ce singulier phénomène d'un ministr^ chargé de former un cabinet, et qui détournait les candidatsd'^ entrer, qu'en l'attribuant à des scrupules de conscience honora* blés, mais qui n'en étaient pas moins condamnables, parce

qu'ils étaient faux. Je fus moi«inéme témoin des négociations qui échouèrent avec le plus considérable des [personnages appelés, avec le comte Hohenwart, alors gouverneur de la Haute Autriche. Il faut songer que le comte Hohenwart de 1871 n'existait pas alors. On le connaissait comme un des meilleurs fonctionnaires de la haute administration, et Giskra lui-même témoignait qu'il s'entendait parfaitement aux affaires et qu*on pouvait absolumentcompter sur lui. Le ministère aurait acquis, avec le comte Hohenwart, qui deviotplus tard un habile parlemeotaire, le concours d'une force réelle. Ce personnage se déclara prêt à entrer dans le cabinet, mais, à mon grand étonnement, le comte Potocki y mit obstacle. Au cours des pourparlers, il avait été question de l'introduction du suffrage direct, quoique d'une manière purement académique, et, à cette occasion le comte Hohenwart exprima son éloignement pour ce mode de suffrage, en considération du droit contraire des Diètes, point de ^ue auquel on sait que llerbst lui-même s'est placé une fois» ûien que l'introduction d'élections directes ne fût pas considérée de la part de Potocki, non plus que de la mienne, comme un "^li me tangere, et qu'une telle mesure n'eût pas été projetée ^lors, le comte Potocki jugea nécessaire de faire remarquer au ^mte Hohenwart qu'il s'était prononcé là- contre, ce qui eut 'Omme conséquence l'échec définitif des négociations.

Ce fut alors une faute, une erreur, dans laquelle je me trompai moi-même, de ne point essayer d'un ministère provisoire l'affairés, au lieu de convoquer quelques députés, dont plusieurs appartenaient à la majorité, mais étaient sans influence

sur elle, tandis que les autres se trouvaient parmi les sécessionistes. La meilleure acquisition fut le docteur von Stremayr, qui était déjà entré dans le cabinet Hasner comme ministre de l'instruction publique, et avait été plus lard, durant des années, membre du ministère Auersperç-Lasser. Je dois mentionner aussi que le comte Taaffè ne se décida qu'avec peine, et par dévouement, à accepter le portefeuille de l'intérieur, et moi-même , je m'abandonnais à Tillusion que l'époque de 1867 se renouvellerait, où, nous soutenant les uns les autres, tout marchait admirablement.

Si l'ancienne majorité nous échappait, l'opposition ne se montrait pas pour cela disposée à un rapprochement. Le comte Potocki, contre mes conseils, entreprit un voyage d'Argonaute à Prague, dont je me permis de dire que le résultat se trouvait représenté par un dessin de Kaulbach, où le loup Isegrimm sonde l'antre des singes, fort mal accommodé, et est l'objet des .railleries du renard Reinecke. Je montrai que je n'étais pas le malicieux Reinecke, par mon conseil, cette fois suivi, d'excepter la Diète de Bohème avec sa majorité libérale allemande dans le décret de dissolution des Diètes.

Mais ce que je ne pouvais pardonner à mon collègue d'alors, c'était de faire paraître inutilement le j)eu de confiance qu'il avait en lui-même. Il n'y avait presque pas de conseil des ministres en présence de l'empereur, que le comte Potocki n'ouvrit par ces paroles: o II faut reconnaître que la situation est très grave. » — « Comment, disais-je, l'empereur pourrait-il avoir confiance en nous, n'entendant jamais parler que de situation grave? »

Il est aussi sûr pour moi que le comte Potocki eût été invité à rester, s'il eût montré une attitude plus résolue, qu'il est certain que, s'il fût resté à son poste après le départ de Taaffe, \ifidman et Petrino, il lui eût été facile de former un ministère viable. Il aurait trouvé parmi les membres du parti constitutionnel plus d'un personnage prêt à y entrer.

L'empereur dut renoncer à lui, parce que lui-même avait jelé le manche après la cognée. Dans le courant de la même année, le monarque accomplit un acte qui démontrait clairement la volonté de garder son premier ministre. Le poste d'honneur de chancelier de l'ordre de Marie-Thérèse, occupé autrefois par la prince Kaunitz, puis parle prince Metternich, jusqu'à sa mort, était vacant depuis la mort du feld-maréchal comte Wratislaw, lequel était décédé depuis quelques an* nées. Au moment où je me voyais attaqué de toutes parts, l'empereur lui donna en ma personne un successeur, résolution magnanime, qui était propre à me conserver le cœur content, dans ces jours où les difficultés et les soucis abondaient.

Bientôt après survinrent des événements qui me mirent en état de montrer que j'avais du courage. Je veux parler de l'imprévu conflit franco-prussien. Je dis à dessein imprévu, car j'aime mieux être blâmé injustement de n'avoir pas prévu ce conflit, que de donner matière au soupçon qui s'est élevé çà et là, quoique isolément, que j*avais amené la chute du ministère Hasner en prévision de la guerre franco-alleraande.

Avant que je descende dans le détail de l'histoire de cett.^ époque, en tant qu'elle touche l'Autriche-Hongrie, je soumet^ au lecteur une correspondance, adressée à ce sujet, en 1872 au comte Andrassy. On y verra une exposition d'ensemble mais concise, de la politique du cabinet impérial, expositioc qui servira de guide pour mes déductions ultérieures. Cett4 correspondance acquiert de Timportance en ce que, de la par' du ministre des affaires étrangères d'afors, il n*y eut point d< réponse, et conséquemment aucune objection. J'appelle tou particulièrement l'attention sur la longue dépèche du 28 ayrî 1874. Je reçus, en 1880, du baron Haymerlé, l'autorisatioi d'en faire l'usage le plus étendu. J*y trouvai différents ce ???» pas une seule remarque au crayon du comte Andrassy, mais vers la fin, les mots : « C'est vrai :>, écrits par une auguste mai i qui m'était bien connue.

Appendice au chapitre T^XXTT.

Au comte Andrassy à Vienne.

Londres, le 28 ayril 1874.

Lorsque Sa Majesté , notre très gracieux maître, daigna m'apîler à son service, on croyait pouvoir présitmer, de ma part, le 'Sir et l'envie d*une revaq^he contre la Prusse, principalement ir ce que c'était le comte Bismarck qui m'avait éloigné du service ' l'Etat saxon. Cette combinaison était déjà fausse, en ce que le ur Q\x les préliminaires de paix de Nikolsbourg furent signés^ le i Jean jugeait ma démission inéluctable. Sa Majesté saxonne 'ant différé sa résolution par des raisons de bienveillance que' je oublierai jamais, je brusquai moi-même, à la fin, les choses, en offrant à conduire à Berlin^ avec l'agrément du roi, les négocia- ^ns de paix entre la Saxe et la Prusse, ensuite de quoi parut la (^laration du comte Bismarck, que j'avais prévue, de ne vour point négocier avec moi. Assurément ce dernier, après Toccu- Uon de Dresde, avait ordonné certaines mesures me concernant rsonnellement, qui n'étaient peut-être pas tout à fait dignes de lui,

mais comme je ne suis pas, après tout, fort enclin à la rancune, n*aura pas remarqué particulièrement que j*aie jamais accordé à sentiments personnels quelque influence sur la direction de mes ac t.^ politiques.

Toutefois la présomption du contraire existait, et je sais que I( comte Mensdorff, qui n*était point du tout malveillant pour moi, avait été contraire à ma nomination, parce qu'il craignait, de ma part, de belliqueuses velléités de vengeance. Le comte Belcredi, à Prague, s'exprima de la même sDrte sur mon compte. Que j*aie travaillée fiire éloigner ce dernier est, pour détruire ici , par occasion, une erreur assez généralement répandue, une allégation dénuée de fondement. L'incompatibilité de nos situations respectives résulta de ce fait, qu'après avoir posé, de concert avec les plénipotentiaires hongrois, les fondements du compromis ^ moi, partant de Tobligationque nous avions assumée de faire adopter constitutionnellement ces fondements par Tautre moitié de la monarchie, je me prononçai pour la convocation du Reichsrath restreint conformément à la patente de février, tandis que le comte Belcrcdi, qui se croyait lié envers les diètes par le manifeste de septembre, s'en tenait à la convocation duRcichstig extraordinaire, dont on devait attendre le rejet du compromis.

Ce que je déclarai, avec Tagrément du souverain, dans ma circulaire d'installation, aux missions imp:?riales et royales, que je n'apportais pas, dans mon nouveau poste ^ mes préférences ni mes antipathies antérieures, était la vérité. Mon seul programme devait être et était de faire valoir Tintérôt de TAutriche en toute circonstance.

Conformément à cette impartiale appréciation des choses, je commençai d'agir et l'on ne trouva pas, à Berlin, de sujet de se plaindre de moi. Je m'employai en vue de faire rétablir les propriétés de régiments abolies, j'engageai immédiatement des négociations

MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST 3i7

pour le renouvellement des traités de commerce invalidés par la guerre, et je sus prêter à ma réponse à la publication des traités militaires sud-allemands, qui nV'tait rien autre chose qu*une violation anticipée du traité de Prague, une forme à la fois digne et soucieuse de nos relations amicales avec la Prusse. A Berlin, on reconnut et apprécia notre attitude et notre médiation dans la question du Luxembourg. Le profit qui nous en revint fut la dépêche dePest du baron Werther, qui vint à notre connaissance parce que le cabinet de Berlin en avait fait parvenir des copies à ses légations et qu'ainsi tout démenti officiel de cette dépêche eût été sans valeur. La presse viennoise réclama hautement le rappel du baron Werther. Je dissuadai de toute démarche faite dans ce but. Une question s'impose peut-être : pourquoi on est resté à mi-chemin, et si la Prusse, alors menacée par la France, n'aurait pas pu être gagnée dans des conditions avantageuses, après que la Prusse victorieuse s*était si facilement rapprochée de TAutriche ?

Je ne veux pas renvoyer à l'expérience faite avec la dépêche Werther dont je viens de parler et dont la signification a été plutôt corroborée qu'affaiblie dans ' les rapports simultanés du comte Wimpffen ; mon intention est plutôt de résumer brièvement ce qtti est renfermé dans un rapport que je soumis à Sa Majesté un peu avant la réunion des délégations en 1871.

Si le désir sincère et l'évident besoin de conserver le plus long-.

temps possible la paix à l'empire rendaient moins difficiles l'oubli

des événements de Tannée 1866 et l'entrée en relations iamicales

avec la Prusse, il aurait fallu vaincre, par contre, des sentiments

honorables et très naturels, pour faire un pas de plus dans cette voie.

Sa Majesté aurait eu à se résoudre seule dans ce sens, si la situa- •

tien politique et l'intérêt de l'empire eussent exigé une telle décision/

Mais nous ne nous trouvions pas justement dans ce* cas. La dépêche

concernant la mission du comte Tauffkirchen, et qui se trouve dans le premier Livre rouge rend peut-être assez exactement la situation et la difficulté qu'il y avait alors pour nous de nous entendre aTe€ la Prusse par ces paroles, que, dans le cas heureux d*une victoire commune, nous pourrions compter, pour notre part du butin, sur une seconde édition du traité de Prague.

Il s*agissait^ en réalité, par le traité de Prague, d*amenerà la Prusse le^sud, encore autoiunft^ da 11MH11& en iqpjpârence, puisque lea traîMsr œffiWrpv avaient été tenus secrets pour rAutrichi^ à; l'ancienne Allemagne, — entreprise qui avait alors causé plus que de la surprise^ même chez une grande partie de notre population allemande — et cela, sans autre compensation possible qu'une traite à incertaine, à longue échéance, sur l'Orient, tandis que la seule puissance qui nous^^y pût alors soutenir efficacement, nous la forcions à devenir notre irréconciliable ennemie. Dans les actes du ministère des affaires étrangères doit se trouver une dépêche au prince Metternich, datant du conflit luxembourgeois du printemps de 1867, dans htquelle il est répondu à une dépêche communiquée par le duc de Gramont. Cette dernière nous offrait, d'un manière assez réussie, l'alliance française, avec promesse de cession de l'Allemagne d« Sud ou de la Silésie. Dans ma réponse, je faisais remarquer que l'empereur, avec ses dix millions de sujets allemands^ ne pouvait guère conclure une alliance dans le but d'amoindrir un territoire alleman 1. Je ne puis me rappeler si, dans le même document, se trouve exprimée la pensée — le duc de Gramont, dans sa réponse de janvier 1873, y fait lui-même allusion — que j'ai plusieurs foi* développée devant ce dernier; mais je me souviens de la pensée même. Ce ne pouvait être notra mission d'attaquer TAllemagne, mais C'était aussi peu notre devoir de la protéger. Le champ vers lequel nous poussaient nos intérêts, et où tous les peuples de la monarchie

MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST 3i9

K>uvaient combattre sans répugnance, c'était l'Orient. Un accord ivec la Russie avait été tenté, au commencement de 1867, par le moyen d'une révision du traité de Paris, mais, ensuite du manque de toute compréhension de ces choses à Paris, la démarche avait échoué, et le mouvement panslaviste, qui commençait alors à s'accentuer, con Juisait la Russie à des sentiments chaque jour plus hostiles à l'égard de l'Autriche. Mais la situation se modifia, ensuite décela, de telle sorte que nous vîmes contre nous, en Orient, la Rassie, et que nous dûmes tâcher de nous entendre parfaitement avec la France, au sujet de la question orientale. L'Angleterre étant passive, cela pouvait, dans certains cas, faire naître un conflit entre l'Autriche et la France, d'une part, et la Russie, de l'autre; et s'il arrivait que la Prusse pe mit du côté russe, alors une guerre fran« Çaise contre l'Allemagne pouvait devenir telle, que nous n'eusskNfs point de répugnance du tout à nous ranger du côté de la Vihuice. L'empereur Napoléon n'a jamais compris cela, et, dêtàn son in- ^yable aveuglement, il a toujours espéré séparer la Russie de la '^se. Cela ressort de la correspondance du prince Mettemich hsqu*en juUlet 1870.

^s rapports avec la France avaient encore, avant la fin de l'an- '<? i866, par la rapide conclusion d'un traité de commerce, une ^j*eikce très amicale, et les ambassadeurs des deux puissances Fent la meilleure situation du monde auprès des deux cours. On Ji&^abitué à considérer l'entrevue de Salzbourg de 1867 comme >x-)einière tentative d'alliance, ce qui était encore une supposil^MMaée de fondement.

QxB tragique de l'empereur Maximilien menaça de creuser un la France et l'Autriche. Je me permis de donner le conlÈrt passer aussi, en cette rencontre, la politique avant les i,et de trouver, pour la conduite de Tempereur Napoléon,

qui avait relire ses troupes du Mexique, par la raison qu*il lui était impossible d'entreprendre une guerre contre les Etats-Unis, uce excuse assez recevable dans les événements de Tannée 1866, où TAutriche, placée elle-même dans une situation analogue, ne pot agir autrement qu'elle le fit. J'étais, en conséquence^ absolument d'avis que Sa Majesté ne renonc&tpoint à savisite, projetée, de l'Exposition universelle de Paris ; mais il me parut indispensable que cela eût lieu sous forme d'une visite répondant à une précédente visite. Le prince Metternich arrangea le voyage de l'empereur Napoléon à Salzbourg, et ainsi notre auguste monarque eut la satisfaction d'être le seul souverain européen qui entreprit le voyage de Paris, après avoir auparavant reçu la visite du poteatat français. Votre Excellence était présente à l'entrevue de Salzbourg, et elle a dû certainement sourire à la lecture de ce conte d'après lequel vous étiez obligé en quelque sorte de me retenir par la basque de mon habit, pour que je ne me précipitasse pas à l'aveugle vers l'alliance française. Je puis aussi revendiquer pour moi le mérite d'une prudence et d'une pruderie particulières; l'empereur Napoléon et moi cHions, du moins dans nos conversations, comme deux écuyers, desquels chacun craint que l'autre ne lui propose de sauter un profond fossé. Tandis que l'empereur repoussait un mémoire de (juatre pages du duc de Gramont et que, sur l'observation de celui-ci : « Mais il faudra le conserver », il répliquait : « Non, il fau^ le brûler », ce même monarque entrait sans balancer dans moD sentiment et approuvait un projet qui rencontra Tassentimcnt de Sa Majesté l'empereur, notre très gracieux maître, et dont Votre Excellence prit aussi connaissance alors, dans son appartement dô rhôtel du Vaisseau. D'après ce projet, on était tombé d'accord quc* pour maintenir \q statu quo créé par le traité de Prague^ l'Autricb^ n'aurait rien de mieux à faire que de développer sa situation con^*

UluticDDelle dans Tesprit d*un libéralisme conservateur, tandis que la France devait» par contre, éviter soigneusement toute apparence <rimmixtion dans les affaires allemandes et, nommément, toute attitude comminatoire. Le reste du mémoire concernait la question Cretoise, alors brûlante, et des éventualités probables en Roumanie.

La visite à Paris fut une longue suite d'ovations pour notre au- . guste souverain, et nous obtînmes ce que nous voulions uniquement, savoir: que la F^rance, qui, dans TaiTaire Cretoise, contrairement aux pourparlers de Salzbourg, avait adbéré à une déclaration collective de la Russie, de la Prusse et de l'Italie, revint de notre côté et du côté de l'Angleterre. Une circulaire adressée aux missions impé^ riales et royales eut pour but de rassurer sur les conséquences pro* tables du voyage à Paris.

L'année 1868 amena, d'un côté^ un refroidissement avec la Prusse, et, de l'autre, des suggestions plus accentuées de la part de la France.

Pour ce qui est des difficultés avec la Prusse, les causes qui les amenèrent sont : premièrement, l'affaire des passeports hanovriens, ààïïi laquelle le cabinet de Berlin grossit démesurément, et d'une façon très malveillante, une visible maladresse, purement personnelle, du directeur de police Strobach, qui avait traité la cour d'Hiet- 2tDg comme une autorité compétente ; et^ secondement, la publication de la dépêche Usedom, surnommée un coup dans le cœur, que j'avais feint d'ignorer et au sujet de laquelle vint, de manière fort maladroite, une dépêche d'interprétation de Berlin, qui me donna occasion de dire au baron Werther : « Si j'apprends que vous avez tenu sur moi un méchant propos, je puis faire semblant de n'en rien savoir; mais si vous venez me dire que c'était dans une bonne intention, c'est une offense, car vous me croyez assez béte pour me

laisser attraper. » Celte manière de voir a été exprimée dans une dépêche qui n'a pas paru dans le Livre rouge, mais qui est allée échouer partiellement, je ne sais comment, dans le Mémorial diplomatique. Mais le Livre rouge distribué aux Délégations, à Pest, en novembre 1868, servit de cible à tout un essaim d'organes de la presse prussienne ; ces attaques étaient sans motif suffisant et fçiites de telle sorte, que je dus prier le comte WimpfTen de cesser devoir le comte Bismarck et d'éviter des discussions pénibles, plutôt que d'entendre des chosesqu'il n'aurait pas dû écouter; cette instruction fut plus tard exploitée comme un acte d'hostilité. Je ne veux pas m'arréler à cet incident fâcheux, mais rappeler seulement que, d'un commun accord, la guerre fut interrompue en août 1869 entre les plumes officielles et officieuses, après quoi je pus présenter mes hommages à la reine Augusta, à Bade, tandis qu'avait lieu la visite, à Vienne, du prince héréditaire de Prusse, laquelle fut suivie de ly visite de Son Altesse l'archiduc Charles-Louis, à Berlin. Depuis lors, il n'est plus survenu d'autre errement.

Ce fut pendant mon séjour à Gastein, en juillet 1868, que je reçus du prince Mctternich d'assez vagues allusions à des propositions de rempereur Napoléon. Comme notre ambassadeur était, d'ailleurs sur le point de partir en congé à Johannisberg, je lui donnai ren dez-vous à Salzhourg, où il me développa, en détail, la pensée de l'empereur Napoléon, laquelle consistait essentiellement à nouj convaincre d'adresser, de concert, une sorte d'interpellation à h Prusse, relativement à des tentatives, se renouvelant de plus en plus fréquemment, les derniers temps, de franchir lalignedu Mein. Il est possible que c'est ce qui a fait naître l'assertion, souvent répétée, que nous avions dessein d'adresser, en 1870, un ultimatum à la Prusse pour le maintien du traité de Prague. Il ne me fut pas difficile de démontrer, par un mémoire qui doit se trouver dans les

ad^s,que le procédé proposé serait le rueiileur moyen d'attirer, dans VÂllemagne du Sud, des partisans au projet de franchir la ligne du Mcin. En revanche, je fis une autre proposition à l'empereur Napoléon. Il fallait, disais-je, qu'il manifestât, sous quelque forme que ce fût, la pensée suivante : «Lui, (l'empereur Napoléon,) a sincèrement accepté le traité de Prague, bien que contraire à tous les intérêts traditionnels français, et même il y a coopéré. Il est sur le point — le maréchal Niel vivait encore, la chose est importante à constater — de donner à son armée une organisation r.ouvelle et plus Torte. U est visiblement dans l'intérêt et le désir des peuples d'obtenir une réduction des charges militaires qui pèsent sur eux. Lui, de son côté, donnera volontiers l'exemple, dès qu'une déclaration satisfaisante du goivernement prussien sur le maintien des prescriplions du traité de Prague le mettra en état de le faire. » Au moyen d'une semblable manifestation, qui pouvait aisément &e «vêtir des plus avantageuse s formes diplomatiques, l'empereur prenait, en France et en Europe, une excellente attitude, et mettait le gouvernement prussien dans l'alternative, ou de faire une déclaration qu*il ne pouvait ni ne devait faire, ou d'ouvrir la porte à une «citation sérieuse contre le budget de la guerre. Comme tous les îwas conseils, celui-ci fut dédaigné, et il se crut le plus fin, disant : «Avec le système de la landwehr, c'était faire un marché de dupe. » Bientôt après vinrent les premiers avant-coureurs d'un échange d'idées et de mémoires sur une alliance franco-austro-italienne, qui dura toute une année, et se termina par les lettres impériak^de septembre 1869. A celte occasion, Rouher, d'un côté, moi, de l'autre, étions les personnages agissants, le prince Metternich, le comte Yitzham et le CDmte Vimercati étaient les intermédiaires ; «t,8up le désir exprès de l'empereur, le duc de Gramont ignorait Wilement ce qui sî passait; et ce ne fut qu'au dernier moment

que le marquis de Lavalette et le prince de la Tour-d* Auvergne en furent instruits.

Cet échange dedocu.nentsest à la disposition de Votre Excellence, et je ne me permettrai que quelques obsen'ations, soit pour dire pourquoi ctcomment j'entrai dans ces négociations, soit pour marquer ce que, de notre côté, on avait surtout en vue, en négociant.

Les pourparlers en question ne promettaient, dès l'abord, aucun résultat positif important, en tant qu'aucun but pilpable d*alliance irexistait; mais, négativement, ils furent d*une grande importance. Le danger que nous devions redouter, étant donnés le caractère de Tempereur et ses façons de faire, était double : on pouvait craindre <]u*il n'entrât, à nos dépens, en négociations avec la Prusse, ou bien que, pour notre dommage, il ne précipitât la guerre avec la Prusse. Combien la première appréhension et lit fondée, les pourparlers à propos de la Belgique, qui ont été connus depuis, le prouvent; quant à la seconde, il suffit de se reporter à la guerre de 1870 pour concevoir sa raison d'élre. Le premier danger fut écarté par la lettre de l'empereur Napoléon, le deuxième non; mais il l'eût été, si la convontion par 1 iqucllo une action diplomatique commune devait intervenir sur toutes les questions avait été ratifiée. Ce n'est pas assurément de la présomption d'affirmer que, dans ce cas, nous aurions su empêcher la guerre de 4870.

Ce qui prouve, d'une façon inJéniable, qu'en France, oa pensait déjà à laguorre, dès J869,c'oslque l'empereur Napoléon avait rompu ces pourparlers |>ar une lettre qui laissait le champ libre aux hostilités, tandis que la convention que Ton voulut faire y mettait une restriction, et laissaitenmôme temps l'Autriche libre de se déclarer neutre. Mais ce qui est cerlain,et cedont j'ai parlé brièvement dans ma lettre du 20 do ce mois, cVst qu'il n'y avait d'autre convention que colle contenue dans les lettres impériales, de renoncer aux pourpir-

\ersavec des tierces puissances; et que, s'il a existé la minute d^une déclaration à signer par les trois monarques seuls, elle n'a été signée par aucun d'eux.

C'est ainsi qu'arriva comme un coup de foudre l'incident Hohenzollern. Avec d'autres puissances, nous avons cherché en vain à apaiser les choses à Paris, à Madrid et à Berlin. Des télégrammes et des dépèches prouveraient avec quelle insistance nous déconseillions la guerre à Paris. Des lettres privées^ de moi, dans lesquelles je répétais qu'il fallait éviter toute démarche vis-à-vis de la Prusse, de s'en prendre uniquement au prétendant et au gouvernement espa- ^ol, et d'attendre une intervention de la Prusse, ne furent pas plu» Jieareuses.

C'est en vain aussi que je conseillai de regarder comme une victoire diplomatique la renonciation du prince. Leduc de Gramont n'a

jamais pu ni ne pourra prouver qu'avant la déclaration de guerre, ^ ait été dit ou écrit un mot donnant à la France le droit, ou la possibilité, de croire à un appui armé de l'Autriche.

Une fois la guerre déclarée, alors seulement, on envoya à Pari» noQ des assurances qui nous engageaient, mais seulement des déclarations amicales. Il était devenu inutile de décourager le gouverneii^at français, et cela aurait pu nous nuire beaucoup. Il est facile d'en parler aujourd'hui, mais alors c'était impossible. Je rappelle à quel point le gouvernement prussien lui-même eut soin de préparer ^ public, par la voie de la presse, à des probabilités d'échecs au début. La prédisposition de l'empereur à une rapide conclusion de 1& paix nous était connue. U est certain aussi que nous aurions fait tes frais de cette paix, car, dans les circonstances d'alors, rien que r&bandon de l'Allemagne du Sud eût été une défaite pour TAutriche.. Et comment aurait-on qualifié le ministre autrichien qui n'aurait pas prévu cette issue? Je ne puis nier que, dans la précipitation de»

évéDements, et, en partie, par suite d*UQ excès de zèle des rédacteurs dans les documents échangés alors, on a laissé subsister des mots insuffisamment pesés^, mais cq ne sont que des mots, et non des idée^, auxquels s'accrochent la fantaisie de Gramont et les excitations des journalistes. Je ne me gène pas pour traiter de fantaisistes les agissements de Gramont, car la seule chose qui puisse Texcuser dcvaot les contemporains et la postérité, c'est-à-dire d'avoir eu une alliance avant la déclaration de guerre, lui est impossible à alléguer et encore moins à prouver ; et la conviction, qu'il a soi-disant puisée dans des communications ultérieures, de pouvoir compter sur un appui armé de TAutriche, ne sert qu'à lui attirer ce reproche nouvean de n'avoir pas su conclure une alliance, étant données ces dispositions.

Agréez, etc.

i . Je citerai, par exemple, cette phrase souvent répétée : « Fidèles à not engagements » qui visait l'assurance donnée dans les deux dernières lettres iopériales de ne pas entrer en pourparlers avec une tierce puissance.

Page 1