CHAPITRE XXXIII
La guerre franco- allemande et Tattitude de l'Aatriche-Uongrie.
Les appréciaiiong sur la politique autrichienne en 1870-71,
^Ues que je les trouve dans les journaux, revues et ouvrages
historiques, sont presque toujours partiales et superficielles. Je
Wsse de côté la malveillance personnelle à mon encontre, me
'^ï'nant à remarquer que ces voix se sont tues en 1871, alors
^ela note allemande, faisant des avances à l'Autriche, recevait
^ Vienne un accueil si satisfaisant; alors que les entrevues de
^^stein, de Salzbourg, continuaient la correspondance amicale
^^s gouvernements. C'est lorsque j'eus cessé d^ètre ministre
^^© les voix accusatrices se sont fait entendre. C'est toujours
^^n» de prétendues révélations, dans des observations isolées,
^^e les critiques ont été puiser, ceux-là même à qui Ton ne
^^uraît reprocher d'être imbus de haine systématique ou de
Préjugés à l'égard de ma personne ou de ma politique. Une
appréciation basée sur ce fond de révélations vraies ou préK dues ne saurait être ni juste ni complète.
Quelles étaient nos relations avec les deux puissances be gérantes, relations dont il fallait tenir compte pour régler ne attitude dans une question, qui ne nous touchait pas directeme comme Taccession au trône d'Espagne d'un prince prussien J'ai répété déjà bien des fois qu'il n'y avait pas, entre la Fra: et nous, de convention dirigée contre la Prusse, et que l'Au che ne songeait en aucune façon à une entreprise de ce gei mais^ en parcourant ces souvenirs, on a dû se rendre con que la Prusse ne nous offrait rien en Allemagne, et que n ne pouvions rien espérer d'elle en Orient à cause de la Rus La France, au contraire, était nécessaire pour nous gai contre l'expansion russe et les agitations nationales atti< entre la mer Adriatique et la mer Noire. Les événements prouvé que nos prévisions étaient justes. Le prince Gortscha! était un ennemi juré de l'Autiicbe depuis ses mission* Vienne. Ma nomination, je le confesse ici, ne lui avait rendu cette Autriche plus chère, et il comptait bien s'attaqu elle un jour ou l'autre.
L'accueil glacial qu'il Gt à ma proposition, datée du c luencement de 1867, offrant à la Russie de supprimer les traves de la navigation dans la mer Noire, était une indica suffisante. U proféra devoir col avantage à l'anéantissem contraire au drvnt des gens, dun traité existant. Ce prer pas devait hiontùt t^tre suivi du second • la reprise des chM du Danube*
Dans un pareil état de choses, il était impossible à TAutriehe de montrer de la froideur à la France. Une autre considélatioD s'y opposait ; il s'agissait de savoir qui était l'agresseur et qui était l'offensé. Aujourd'hui personne n'y pense plus^ mais, à cette époque, eu jugeant le différend sans parti pris, on était forcé de donner tort à la Prusse.
La Prusse, l'Allemagne, pouvaient-elles avoir uni intérêt quelconque à ce que le trône d'Espagne fût occupé par un prince allemand? Personne n'osera l'affirmer. 11 n'y avait en jeu ni avantages matériels, ni émotions nationales. lien était autrement pour la France. L'Espagne et la couronne d'Espagne Y faisaient vibrer une corde sensible; c'était de tradition. Après M guerre de succession de Louis XIV, et le mot de ce roi : a II *i y a plus de Pyrénées », Napoléon s'épuisa dans des guerres d'Espagne, et Louis-Philippe fit les mariages espagnols. A Berlin on ne pouvait pas avoir oublié tout cela, et, en négociant avec i*riai,on devait savoir comment ces démarches seraient interprétées. Il y avait provocation, si l'on avait l'intention de froisser le sentiment national français; il y avait également provocation si l'on cherchait à se faire un allié qui put prendre la France à revers dans le cas d'une guerre avec ce pays. A Ber- Wn, du reste, on s'est rangé à cet avis, seulement un peu tard^ lorsqu'eut lieu la renonciation du prince Léopold.
Si la France, plus tard, changea le beau rôle pour le mauvais P^ la façon dont elle demanda au roi Guillaume cette renon- <^iation, et par la déclaration de guerre, ce sont là des faits qui se produisirent ultérieurement, et dont il sera question plus loin.
Mais, primitivement, l'opiaioD publique en Europe él; sympathique à la France qu'à la Prusse. On en trou preuve dans les journaux viennois de l'époque.
H est oiseux de discuter pour savoir qui avait v( guerre. Oj était disposé à admettre que la France l'avait d mais qu'elle était mal préparée ; la Prusse, au conlrair lait la paix, mais elle était admirablement préparée. L reur Napoléon, de soo cAté, considérait la guerre comme nière carte qu'il e&t à jouer. Je rappellerai qu'il rompit gociations avec nous à cause de Yaction diplomatique co) qui legftnait; mais, en 1870, il n'était aucunement déci guerre; il ne l'aurait pas déclarée s'il n'avait été eotral l'élan populairemomentané, mais factice. Si, d'autre part, voulait éviter sérieusement la guerre, il eût fallu repousE de suite la candidature Hohenzollern.
Après avoir exposé la manière dont les faits se sont pr je n'ai pas besoin de justifier l'Autriche de ne point montrée hostile à la France au début du conflit.
A Berlin aussi bien qu'à Madrid, nous nous somme zèle efforcés d'éliminer la candidature Hohenzollern. moins notre attitude, tout en étant bienveillante à l'ég la. France, et elle ne pouvaitètre différenle,n'élaitpasde à l'encourager à la guerre. La meilleure preuve en est If cbe qui a été connue en 1873, à l'occasion de ma corr dance avec le duc de Gramont: cette dépèche vaut la d'être relue. La voici.
Copie dune dépêche au prince de Mette^nich à Paris, en date
de Vienne f le 11 juillet 1870.
Ma lettre du 9 vous a déjà indiqué quel est DOtre point de vue dans la question espagnole, et le langage que vous ayez à tenir à Paris. La gravité toujours croissante de la situation me fait un devoir de revenir encore aujourd'hui sur ce sujet, afin de bien préciser ma peDsée et de vous mettre à même de l'interpréter.
La seule communication ofûcielle que m*ait faite le chargé d'affaires de France, est celle dont parle ma dépêche ostensible de ce jour. Je dois rendre au duc de Gramont la justice qu'il ne réclame de nous dans cette pièce qu'un concours diplomatique, sur lequel il peut en^ tièrement compter, et dont nous lui avons déjà donné des témoignages. I
Hais, après s'être acquitté de cette communication, le marquis de Cazaux a ajouté que, par suite de lettres particulières qu'il avait reçues du duc de Gramont, lise croyait autorisé à m'entretenir * académiquement » de la question de guerre. « Notez bien, » a-t-il dit, V qu'à cet égard je n'ai pas à vous parler au nom du Gouvernement. »
Malgré ce préambule, j'ai vu clairement que M. de Cazaux était «*argé de sonder le terrain et de s'assurer si notre concours n'irait P*8 au delà d'une action diplomatique dans le cas où la guerre viendrait à éclater entre la France et la Prusse. Les insinuations de *• <ie Cazaux trouvent, d'ailleurs, leur commentaiie dans le langage niolns ambigu qui vous a été tenu par M. Ollivier, aussi bien que PW fe duc de Gramont.
D est important qu'il n'y ait point de malentendu sur ce point *ntre Doui et le Gouvernement français.
Je tiens surtout à ce que Tempereur Napoléon et ses ministres ne se fassent pas Tillusion de croire qu'ils peuvent nous entraîner sim- I plement à leur gré aa delà de ce que nous avons promis et au delà de la limite qui nous est tracée par nos intérêts vitaux, aussi bien que par notre situation matérielle.
Parler avec assurance, ainsi que l'aurait fait, selon vos rapports, le duc de Gramont dans le conseil des ministres, du corps d'observation que nous placerions en Bohême, c'est, pour le moins, s'avancer bien hardiment. Hien n'autorise le duc à compter sur une mesure pareille de notre part, et la loyauté nous impose le devoir de ne pas laisser le Gouvernement français faire entrer cette combinaison dans ses calculs.
Le seul engagement que nous avons coiltracté réciproquement consiste à ne pas nous entendre avec une puissance tierce à l'ias^ l'un de l'autre. Cet engagement, nous le tiendrons scrupuleusement ainsi que je vous le disais dans ma lettre du 9, et la France peu^ par conséquent, être parfaitement sûre que nous ne nouerons de^ rière son dos aucune négociation avec la Prusse ni avec une aut^ puissance, ce qui est pour elle, en cas de guerre, une garantie inr' (sortante de s.'curito. Nous nous déclarons, en outre, hautement 1^ sincères amis de la France, et le concours de notre action diplôme* liquo lui est entièrement acquis. C'est là un second point qui n'es: |Kis à dôiiaii^uer, mais c'est à cela seul que se bornent nos engage luents (H>sitirs.
Le cas de guenv a bien êlô discuté dans des pourparlers. Toute fois, rien n'a été anx^tô. et même, si on voulait donner une valeu plus nVlle aux projets n stôs à Tôlat d'ébauche et qui, ne l'oublion l^s, avaient jxMir but déclaré, non les préparatifs d'une guerre, mai le maiution do la jviix. ainsi qu'aux obsenations échangées, on n s.^urail eu tiivr la coust^quonoo quo nous serions tenus à une dé
noDstration armée, dès qu'il convient à la France de nous le deninder. Je n'ai pas besoin de vous rappeler qu'en examinant les ventualités de guerre, nous avons toujours déclaré que nous nous ngagerions volontiers à entrer activement en scène si la Russie prêtait le parti de la Prusse, mais que si celle-ci seule était en guerre ivecla France, nous nous réservions le droit de rester neutres.
J'admettais bien et j'admets encore que telles circonstances peuent se présenter où notre intérêt même nous commanderait de sorir d'une attitude de stricte neutralité, mais je me suis toujours poitivement refusé à contracter, 'sous ce rapport, un engagement, 'ai revendiqué alors, comme je revendique maintenant, une enière liberté d'action pour Tcmpirc austro-hongrois, et si j'ai main- «nu avec fermeté ce point quand il s'agissait de signer un traité 1 alliance, je dois moins que jamais me considérer comme ayant les mains liées aujourd'hui où un traité n'a pas été conclu.
Cette argumentation me parait claire et irréfutable. Je ne concevrais pas que l'empereur Napoléon ou le duc de Gramont pût interpréter autrement ce qui s'est dit alors et nous regarder comme engagés à une démonstration armée.
Je vais d'ailleurs plus loin, et je dirai que, même si nous avions Promis un concours matériel en cas de guerre entre la France et ^ Prusse, ce n'aurait jamais été que comme le corollaire d'une poilue suivie d'un commun accord. Jamais nous n'aurions songé et lucun Etat ne songerait jamais à se mettre vis-à-vis d'un autre 'ans une situation de dépendance telle qu'il dût prendre les armes iniquement selon le bon plaisir de l'autre. L'empereur Napoléon oas a promis de venir à notre secours si nous étions attaqués par Prusse, mais, sans doute, il ne se croit pas obligé d'emboîter le pas arrière nous s'il nous prend fantaisie de déclarer la guerre à la *asse sans son assentiment.
Mais la France^ alléguera-t-on, D*estpas, clans la circonstance actuelle, Tagresseur. C'est la Pruss3 qui provoque la guerre, si elle ne retire pas la candidature du Prince de Hohenzollern.
Ceci est un point qu'il est indispensable d'examiner. Je veux m'expliquer à cet égard avec une entière sincérité et en véritable ami de la France.
Dans tous nos (Oirparlèrs conOdcntiels avec le Gouvernement français, nous avons toujours pris pour point de départ que nous voulions avant tout le maintien de la paix, et que nous n'aurions recours à la guerre que si elle et vit nécessaire. L'est-elle dans le cas présent? Elle le deviendra peut-être, mais, assurément, ce sera dû on grande partie à l'attitud î prise dès le principe par la France, car la candidature du Prince de Hohenzollern n'était pas un fait de nature à mener pir lui-môme à cette conséquence.
Que la France ne fût pas restée indifférente à cet incident^ rien de plus juste. Qu'elle y vît d'abord un manque d3 procédé à son égard et, par conséquent, une attein'e à sa dignité, rien de plus naturel. Qu'elle déclare ses intéré'.s menaces par l'avènement d'un prince prussien au trône d'Espagne, c'est encore là un fait contre lequel il n'y aurait rien à redire. Il y avait en ceci l'occasion d'engager une campagne diplomatique où la France avait la partie fort belle, oii la Prusse et l'Espagne étaient évidemment dans leur tort, el où l'Europe aurait été toute disposée à se mettre du côté delà France et à exercer sur les deux autres puissances une pression qui aurait eu pour rosultit, soit de donner pacifiquement une ample satisfaction aux intérêts français^ soit d'assurer au Gouvernement français un grand ascendant moral si, cette satisfaction lui étant refusée, il était contrainte prendre les armes.
Il aurait fallu exposer à l'Esp igne, dans un langage ferme mai» mesuré, quelles étaient les exigences évidentes de l'intérêt de 1^*
France. Des déclarations analogues auraient été données aux cabinets étrangers, et ceux-ci se seraient certainement empressés d'offrir à la France un concours actif pour détourner cette cause de complication.
La Prusse, sans être prise directement à partie par la France, aurait probablement cédé, et la France aurait eu tout l'honneur et le profit de cette campagne. Si, contrairement à toute attente, la Prusse persistât à ne pas faire retirer au prince de Hohenzollern sa candidature, malgré les conseils de l'Europe, Ja guerre s'ouvn/it dans les conditions morales les plus favorables à la France.
Le Gouvernement français ne s'est pas conformé, dès le début, *u plan que je viens d'esquisser. Ses premières manifestations ne portent pas le caractère d'un action diplomatique; elles sont bien plutôt une véritable déclaration de guerre adressée à la Prusse en destermes qui jettent l'émotion dans toute l'Europe et lui font croire aisément au dessein prémédité d'amener la guerre à tout prix.
lie langage public des ministres français, suivi de préparatifs de gwieTTe immédiats, rend la retraite difficile aux Prussiens aussi bien qa*aai Espagnols, et ne facilite pas aux cabinets la tâcbe de s'interpos*cr en faveur des intérêts français. Nous aimons encore à espérer que l'affaire pourra entrer dans une voie plus conforme au point de vue diplomatique, et que la France n'en obtiendra pas moins un «iccès éclatant.
Cependant les itpparence s indiquent un p?u trop clairement qu'il y a désir, de la part de la France, de chercher querelle aux Prus- •tensetde tirer parti, dans ce but, du premier prétexte qui se pré- •^te. Les détails que me donnent vos rapports ne peuvent que con- «rmer cette appréciation, et j'avo:je franchement que je vois, dans ^^ manière dont cette affaire a été entamée à Paris, un motif sérieux Wur ne pas sortir d'une certaine réserve.
En effet, si c'est simplement avec passion qu'on aborde à Paris de cette façon la question de la candidature Hohenzollern, cette conduite n'est pas de nature à nous inspirer de la confiance dans l'avenir et à nous donner le défeir de nous embarquer sous de pareils auspices. Si ce n'est pas entraînement, il y a donc dessein préconçu de provoquer la guerre, et ceci est contraire à tout ce dont nous étions convenus. Dans ce cas, je comprendrais encore moins ] que Ton comptât sur notre concours.
On trouvera peut-être à Paris ce langage sévère, mais je le crois dicté par une sincère amitié pour la France, aussi bien que par ma sollicitude pour les intérêts qui me sont confiés. Précisez biet^; comme je l'ai fait, la portée de nos engagements ; assurez que noi^^ les tiendrons, mais ne cachez pas que nous nous sentons d*auta<^^ moins portés à les dépasser que nous ne pouvons approuver la pr^* (Mpitation avec laquelle on pose, sans nécessité évidente et en no»^' prévenant si peu, la question de guerre.
D'ailleurs, en dehors de ces considérations politiques, il y a d^^ raisons matérielles qui ne nous permettraient pas de prendre uneî^titudo belliqueuse. Le duc deGramont nous a vus de trop près po^* s'y tromper. Même si nous le voulions, nous ne pourrions pas m<= tr.^ aussi subitement sur pied des forces respectables.
fios sacritlces et les efforts que cela exigerait sont tels qu'il fi tirait, |x>ur les imposer au pays, dos motifs bien autrement s mis que ooux qu'on pourrait invoquer aujourd'hui.
Nous n'avons jamais dissimulé le besoin impérieux que nous avo ^ do la p\ix. Si la France trouve Toccasion actuelle favorable po^J'' onlivr on oampirno, si elle se sont en mesure de déployer dès à IMVsonl toutos ses forces, nous ne pouvons en dire autant pour notre ivirt, Oo n'ost jvts du joar au lendemain que nous pouvons passif ainsi .^ Taction. et Topinion du pays tout entier se soulèverait con-
ire le gouvernement, s'il se jetait tête baissée dans les périls d'une
guerre aussi imprévue. Il faudrait, en tous cas, que celte éventualité
se présentât comme une exigence indispensable de la situation, et
personne ne voudrait aujourd'hui admettre chez nous l'existence de
cette exigence.
Je ne dis pas que telles éventualités ne puissent se présenter qui nous amènent à intervenir dans une lulte engagée sur une question d'influence entre la France et la Prusse; mais, à coup sûr, ce n'est pas au début de la lutte qui s'engage aujourd'hui qu'on trouvera l'empire austro-hongrois disposé à y entrer. Une attitude bienveillante pour la France, la résolution de ne pas s'entendre avec une autre puissance, voilà tout ce que le gouvernement de l'empereur peut promettre aujourd'hui, s'il ne veut pas être démenti par le sentiment général.
Pénétrez-vous bien des considérations que j'expose dans cette lettre. Je m'en remets à vous avec confiance pour les faire valoir auprès de qui de droit. Il ne faut pas qu'on s'abuse sur ce que nous voulons et surtout sur ce que nous pouvons faire. On est en train de s'engager à Paris dans une bien grosse partie. On s'est peut-être <^é]k trop avancé pour reculer, et, dans ce cas, votre tâche principale doit être de veiller à ce qu'on ne se méprenne pas sur nos in- ^ntions, qui sont sincèrement amicales pour la France» mais qui 'estent sans doute au-dessous de ce qu'on espère sans trop de motif. Nos services sont acquis dans une certaine mesure, mais cette mesure ne sera pas dépassée , à moins que les événements ne nous ï portent, et nous ne songeons pas à nous précipiter dans la guerre ^iquement parce que cela conviendrait à la France. Faire accepter ^Ue situation à l'empereur Napoléon et à ses ministres, sans provoipier leur mécontentement, voilà la difficulté qui nous attend et **t je compte sur votre zèle et votre influence personnelle pour
triompher. Il ne faut pas qu'un accès de mauvaise humeur contre l'Autriche prépare une de ces évolutions subites auxquelles la France nous a malheureusement un peu trop habitués.
C'est là un écueil dangereux qu'il s'agit d*éviter. Faijtesdonc sonner aussi haut que possible la valeur de nos engagements, tels qu'ils existent réellement, et notre fidélité à les respecter, afin que l'empereur Napoléon ne s*entende pas tout à coup à nos dépens avec une autre puissance, ce que, d'ailleurs, nous croyons impossible, puisque ce serait contraire aux engagements réciproques. Insistez sui la réciprocité en ce qui concerne ce point, et ayez en outre les yeui bien ouverts. C'est là ma dernière et ma principale recommandatioa
(Signé) Bbust.
Cette dépêche était destinée à être insérée dans le Livre roug< qui M présenté aux délégations réunies à Pest à la fin de 1870 Un sentiment bien compréhensible et certainement respectable me décida à la retirer au dernier moment. La France battu< faisait alors les derniers efforts de défense nationale, et Paris soutenait héroïquement le siège. La publication de la dépècbi aurait eu alors incontestablement une grande importance poui la monarchie austro-hongroise et spécialement pour le minis tèredes affaires étrangères; mais était-il chevaleresque, étaili même juste, était-il même compatible avec la stricte notion d neutralité, de produire ainsi une accusation contre le vainci une justification pour le vainqueur ?
J'ai, du reste, payé cher cette inspiration généreuse. Si la d pêche avait paru dans le Livre rouge à la fin de 1870, tous 1 journaux français, sauf la presse bonapartiste alors silencieus
Tauraient reproduite, et, en 1873, le duc de Gramont n'aurait pas osé s'avancer comme il le fit, car le souvenir de cette assertion du cabinet de Vienne aurait été encore tout récent daLS la mémoire des Français. Dans sa réplique de 1873, Gramont déclare, à propos de cette dépêche: «M. l'ambassadeur d'Autriche ne nous l'a jamais montrée. »
S'il ne l'a pas montrée dans le sens propre du mot, s'il ne Ta pas lue au duc de Gramont, cela s'explique par l'existence de quelques passages, notamment de celui où il est ques ion de certaines difficultés intérieures, puis d'évolutions subites auxquelles la France nous a accoutumés. Mais le prince de Mctternich aurait-il, eu quelque sorte, mis la dépèche dans sa poche et u'aurait-ilpastenule langage quilui était prescrit? Sa constante fidélité à son devoir et sa loyauté suffisent pour réfuter une pareille hypothèse. Ces mots « ne nous l'a pas montrée» doivent donc être pris au pied de la lettre : ils signifient que l'ambassadeur, tout en parlant de la dépèche, et conformément à la dépêche, ne l'a pas présentée ^ Il aurait mieux valu certainement ' que le prince Metternich l'eût prise sur lui. Cependant il est bien excusable de n'avoir pas dépassé le texte de ses instructions dans un moment si critique; ce qui est certain, c'est qu'il s'est conformé à celles-ci. Lorsque Ton connut les assertions dirigées par Gramont contre Thiers,- assertions relatives à une entente franco-autrichienne avant la guerre, et que la nécessité
1 L« dac de Gramont, qui était un diplomate expérimenté et non improTisé^ n'aurait pas dit :al*Ambas8adeurnenou8a pas montré la dépêche, mais • Tarnbttisadear ne nons a pas communiqué cette dépêche. »
d'une rectification se fit sentir, je conférai avec le prince d Metlernich (je me trouvais alors en permission à Vienne) < nous parcourûmes ensemble les documents mis à notre (lisp< sition par le ministre des affaires étrangères. Ce fut lui qui nr signala cette dépèche du 1 1 juillet.
11 est impossible que le prince de Metternich n'ait pas doni suite à la dépêche du 1 1 juillet ; c*est ce qui résulte d'une lett privée que je lui ai adressée le même jour. La voici in extenso
Au Prince Metlernich à Paris.
Vienne, le 11 juillet 70.
Mon cher ami,
En observant ce qui se fait autour de vous, je me demande si j( suis devenu imbécile, que cela me passe.
Je me fais cependant l'effet d'avoir ma léte à moi. ExamiDom donc les choses de sang-froid et arrêtons-nous à deux considérations,
Parlons d'abord de notre coopération.
Gramont ayant, à ce qu'il paraît, dtudié notre dossier secret, parle de certaines stipulations comme si elles avaient passé de l'étal de projet à l'état de traité. D'abord elles sont restées à l'étal de projet, et il n'y a pas de notre faute si telle est la situation. Mais lors môme qu'elles auraient force de traité, quelle singulière application on s'imagine pouvoir en faire ! On était convenu — toujourÉ à l'état de projet — de s'entendre partout et toujours sur une action diplomitique commune. Aujourd'hui, sans nous consulter, sansseiilemont nous prévenir, sans crier gare, on va hardiment en avant on pose cl résout la question de guerre à propos d'une question qui iï<
nousregarde en aucune façon, et on présume, comme une chose qui. 6'entend, qu*il nous suffit d'en être informéspour que nous mettions notre armée sur le pied de guerre et réunissions un corps d'armée
assez considérable pour paralyser Tarnaée prussienne. Et, àrheurequ'il est, on ne nous a pas seulement dit où et cornr ment l'armée française compte opérer.
Ensuite on nous pirle du bon terrain ob Von se serait placé en
abordant la question de gU3rre dans une question qui ne saurait
intéresser ni exciter la nation allemande. J'ai été le premier à le reconnaître au début de la discussion.
Mais je vois avec un profond regret qu'à Paris on fait son possible
poar changer ce bon terrain en un très mauvais terrain, et qu'on va
toQt droit à mettre contre soit l'esprit public en Allemagne aussi bien
ÇQ'eo Espagne.
Je vous l'ai déjii dit^ il fallait, selon moi, s'attaquer à la candidatore Hohenzollern mais pas à la Prusse. Et si on voulait absolument exiger du roi Guillaume qu'il renonce à la candidature du Prince Léopdd et qu'il l'empêche, il fallait user de tels procédés qui l'eussent mis dans son tort^ en cas de refus, vis-à-vis de l'Europe et de TAUemagne en particulier.
Assurément l'Allemagne tout entière ne comprendra pas qu'elle k>it se battre pour la Prusse voulant à toute force introniser un Mnce en Espagne ; mais elle défendra ses frontières si on l'atta- [ue, et elle comprendra tout aussi peu qu'une puissance étrangère oit dans la nécQ3sité de lui faire la guerre, parce que le Roi, chef le la Confédération du Nord, sous le coup de menaces, refuse d'y éder, et abandonne aux Cortès espagnoles le soin de s'arranger omme elles voudront.
Il est possible que je me trompe dans mes appréciations. Peutitre réussira-t-on, par la pression soutenue par les autres puissan-
CCS. Je ne demande pas mieux. Vous savez que nous aussi nousy apportons notre contingent. Mais si on n*y réussit pas, qu*onne nous rende pas solidai.cs de toutes les mauvaises chances que je signale et qu'on fait naître.
M. Ile amitiés.
Beust.
Je reviendrai plus tard sur la correspondance échangée entre Gramont et moi en 1873. Je n'en ai extrait ce qui précède que parce que cette citation devenait nécessaire à propos de 1& dépèche du 11 juillet.
Si Ton avait pu nous adresser un reproche fondé à l'égard de ce qui se fit à cette époque, cela aurait été plutôt celui d'avoir trop déconseillé la guerre ; mettons que l'on nous eût écoutés ^^ que la guerre n'eût pas eu lieu, combien de fois ne nous aurait' on pas reproché d'avoir priv4 la France et de nous être privés nous-mêmes d'une chance favorable I
Mais ce qui me poussa à tenir le langage décidé de cette dépêche, ce fut l'inconstance du chargé d'affaires français, qU me dit une fois, sous l'influence de la mauvaise humeur causé^ par ma réserve: « Vous me faites Teffetde gens qui perdent lea^ argent à petit jeu »; ce à quoi je ne pus m'empêcher de répon' dre : « Si nous perdons notre argent, c'est nous seuls que celfl regarde. »
Mes bons conseils, du reste, ne se bornèrent pas à cette dépêche. Aussitôt que fut connue la renonciation du prince de HohenzoUern, je fis parvenir au prince Metternich un long té-
légramme, dans lequel je conseillais d*une manière pressante de se contenter du succès diplomatique incontestablement obtenu, et d'en tirer parti.
Le duc de Gramont, qui se trouvait par hasard en Angleterre, lorsque j'y pris possession de mon poste à la fin de 1871, s'en souvint très bien, et il me fit observer qu'il avait parfaitement reconnu tout ce qu'il y avait de bien fondé dans mes paroles, mais que l'empereur Napoléon avait été d'un autre avis. Gramont avait résisté aux idées de guerre^ mais le maréchal Lebœuf était entré dans une violente colère quand on avait douté de la certitude de la victoire, et il avait même jeté «on portefeuille à terre ^
Gramont était alors d'humeur très gaie*. Je ne puis omettre
1. OaoB ses Mémoires, récemment parus, lord Malmesbury raconte un en- ^ien quMl eut également après la guerre. Cet entretien diffère de celui que fai npporté: Tempereur Napoléon aurait eu, au contraire, Tintention d*accep- ^ U renonciation du prince de Hohenzollem, mais ses ministres auraient at- ^ le feu. Parmi ses ministres, celui qui avait le plus le droit de parler en <^ occurrence, c*était surtout le ministre des affaires étrangères. Je crois 4voir tofSsamment démontré la mobilité d'imagination du duc de Gramont. 11 Q'est donc pas impossible quMl ait lui-même donné deux versions différentes. ^ n'oobliera pas qu*il serait très invraisemblable que le duc de Gramont se '^spontanément déclaré responsable de ce qui fut si fatal à son pays. D*antre Pvt, je ferai observer que j'ai pris note des paroles de Gramont, bien pins ^Qi^ressantee pour moi que pour Malmesbury.
2. n est étrange que les mêmes faits se reproduisent partout. En 1859, après ^ fin de la guerre d'Italie, j'allai à Vienne, et j'y rencontrai le comte Buol. «Que voulez-vous? me dit-il. J'étais contre la guerre. Mais tous nos généraux distient que nous étions invincibles. Pouvais-je les empêcher de la faire ?» Je dois, du reste, rendre justice au comte Buol : s'il avait eu les mains libres, la goerre d*Italie n'aurait pas eu lieu. D'autre part, après la retraite du ministère Manteuffel, il ne se montra pas du tout opposé au ministère prussien de l'ère loovelle; il se montra au contraire très prévenant à son égard.
de mentionner que, lors de sa visite, il me déclara de lui-mèr que ni lui, ni son pays n'avaient quoi que ce soit à nous repr cher. Il cita à ce proj^s les paroles qu'il avait adressées à Ter pereur Napoléon, à Metz, après les premières victoires du prin impérial allemand, lorsque l'empereur avait parlé de l'aide ( l'Autriche : « Sire, est-ce qu'on 8*allie à un battu? » Voilà & paroles textuelles. H en résulte qu'on n^ s'était pas allié à FAi triche avant dètre battu '.
Le prince Napoléon, qui ne m'a jamais pardonné sa déco venue matrimoniale à Dresde, de laquelle, au surplus, j'éta bien innocent, fit paraître en 1878, dans la Revue des Det Mondes un article dans lequel il disait que je n'étais pas un e prit sérieux; et, pour le prouver, il rappelait qu'avant l'expl sion de la guerre j'avais conseillé par plaisanterie au gouve nément français de faire prisonnier le prince de Rohenzoller
Voici l'histoire :
L'empereur Napoléon, qui, jusqu'au dernier moment, espéi aveuglément l'assistance de la Russie, était persuadé que TA lemagne du sud ne prendrait point part à la guerre. Un ra] port inséré dans le Livre bleu anglais prouve combien je m'< tais efforcé de lui ôter cette illusion ; ce rapport était adres< par l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne, lord Bloomfield, à so gouvernement. Ce fut aussi à cette époque que j'écrivis un joi au prince Metternich sur un feuillet in-S*" (en français) : « Gri mont veut-il ma recette ? La voici : Ne pas s'attaquer au roi c Prusse, traiter la question en question espagnole, et si, à Mj