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CHAPITRE III

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Coup d'œil rétrospectif.

Avant de relater ici les souvenirs des cinq années pendant lesquelles j'ai eu Thonneur d'être [ministre en Autriche, prendrai la liberté de faire ce que je fis par la pensée en entrant en fonctions, c'est-à-dire de jeter encore un dernier coup d'œil rétrospectif sur l'époque qui précéda ce moment, sur mon passé de ministre saxon.

On fut bien étonné, et le déplaisir fut grand, malgré l'indifférence affectée, quand on vit ressusciter, soudain, ministre d'un grand Etat, l'homme qui était tombé sur le champ de bataille et que les journaux nationaux-libéraux croyaient avoir achevé, à coups de cpsse. En dehors des cercles qui m'étaient hostiles, il n'y eut pas de sympathie bien prononcée, au premier moment; il se manifesta plutôt un sentiment de défiance. Un a

bassadeur à Paris (cen'était pas Tambassadeur d'Autriche) avait laissé échapper ces mots : € Il a enterré la Saxe, il a enterré la Confédération^ il va enterrer F Autriche », et un éminent oUaborateur de la Revue des Deux Mondes, avec qui je me liai d'amitié plus tard, écrivait à quelqu'un de ma connaissance : « Il est fâcheux qu*il n*ait pas la main heureuse. » Partons de là.

Si cette époque n'avait pas été si triste pour ma Saxe, qui m*e$l restée si chère, rien ne m'aurait plus diverti que les mélancoliques reproches des journaux nationaux-libéraux au sujet de ma conduite si « funeste » pour la Saxe. En réalité, l'état de chosds pour le maintien duquel j'avais combattu était-il tel qu'uQ ministre consciencieux eût ou non le devoir de le défendre, même en courant le risque d'une guerre?

La Confédération germanique était-elle réellement quelque chose de si odieux? Cinquante années durant, elle a assuré à l'Allemagne la paix intérieure, et préservé l'Europe de la guerre. Si l'Allemagne ne fut pas entraînée dans la guerre de Crimée, c'est uniquement à la Confédération germanique qu'elle le doit, et la guerre d'Italie, préparant celle de 1866, aurait été évitée, si, à Vienne, on avait su mieux apprécier, et si, à Berlin, on avait su mieux respecter la Confédération.

Sous quel faux jour n'a*t-on pas présenté cette idée de la « triade », dont j'étais lechampi on ! II est singulier que cette combinaison, que l'on identifiait mèma avec des idées de Confédération rhénane, n'ait pas rencontré de sympathie bien ardente à I'étrang3r, Sirtouten Franca. On y reconnaissait très bien qu'il

n'y avait rien à faire avec le troisième groupe, que ce serait 1^^ meilleure sauvegarde de TAllemagne contre les alliances par — ticulières avec Tétranger, par exemple contre Talliance prucso — italienne, parce qu'alors le troisième groupe se mettrait immé — diatement du côté de l'autre grande puissance. On a exploité l^s prétendue analogie que Ton cherchait à y trouver avec Tltalie - €t Ton a dit que les mêines^causes devaient produire les même^ effets.

Mais la situation en Italie Aait tout autre qu'en Allemagne Làiûs divers États n'étaient poiat réunis en une confédération chacun d'eux dépendait plus ou moins de Pétranger; le Piê- — mont lui-même, jusqu'en 1847, dépendait de PAatriche ; kitf États secondaires étaient naturellement subordonnés à l'empire-!^ Naples dépendait tantôt de TAutriche, tantôt de la Ftbsïob.

Et que voyait-on dans les divers États de la Confédëratiocp germanique? T en avait -il un seul sur lequel Gladstone eût .piE trouver prise? Entre 1870 et 1880, je me trouvais en Saxe pour fort peu de tenxps; c'était le moment où le .prince de Sîsmarck faisait ses premières tentatives pour faire passer entre les j mains de l'empire les chemins de fer de l'Etat qui existaient dans les divers pays. 11 se produisait une forte opposition contre cette mesure, et un journal national «libéral le déplorait en nés iter* mes ^ « Ce j[)articularisme rappelle les pins manval joitrs de r^^qne de fieust ». — « Voyons-les donc un ^peu^ oes mauvais «temps I « dis-je à un vieil ami. Le Saxon n'avait pas alors lorgueil d*AVOLr <»Hiqaifi TAlsaoe; par contre, l'industrie alsacienne ne faisait pas concarrence â l'industrie aaxoame ;

en outre, le Saxon n'avait pas lorgueil de posséder une flotte de guerre; par contre, les produits de son industrie s^en allaient sur les mers bien plus qu'aujourd'hui, et Tabsence d'une Hotte de guerre ne leur était guère plua préjudkiaUe qu'aux produits de l'industrie suisse; il n'avait pas non plus l'orgueil d'èlre vassal de la piemière des puissances militaires; par contre, il avait à meilleur marché l'innocente satisfaction de faire attendre la voix de la Saxe, ou de voir le ministre de Saie [Hrendre part à une conférence européenne. Il a maintenant à fournir un contingent de 60000 hommes. Ce qu'on exigeait de lui autrefois ne dépassait guère le tiers de œ BOfflbre; cependant la sécurité et la paix du pays n'étaientpas <^nipromises. Enfin il était encore un autre orgueil que le Saxon n'avait pas : s'il lui arrivait d'être molesté à Buenos- Afrcs, un vaisseau cuirassé ne venait pas chùtier ses tourmenteurs. A la vérité, pareille aventure lui arriva rarement, mais il avait souvent besoin d'être secouru et aidé à Paris, à Londres, et à Saint-Pétersbourg. En pareil cas il était toujours assuré d'un accueil bienveillant auprès des ambassadeurs de Saxe, qui avaient du temps et des fonds à lui consacrer. Actuelle-» ment, à l'ambassade d'Allemagne, il est confondu avec tout le monde, et, comme il y a beaucoup de solliciteurs, il reste peu de chose pour chacun. Les petites ambassades, au contraire, avaient le souci de justifier Tallocation de fonds qui leur était faite sur le budget des affaires étrangères, afin d'éviter les interpellations aux Chambres K

1. On dit aujonrdliai que la guerre de 1870 a démontré la nécessité de réunir

Je répète ce que j'ai dit dans le premier volume. Si je fais valoir les beaux côtés et les avantages de l'ancien état de choses, ce n*est pas pour chagriner mes contemporains au sujet du nouveau ou pour le leur rendre odieux. Je ne fais que répondre à la question : Ai-je eu raison de combattre, pendant dixsept ans, pour le maintien de ce qui existait? Et je crois avoir le droit de répondre affirmativement à cette question en prouyant que ce qui est aujourd'hui le passé était supportable et certain, tandisquece qu'il s'agissait de mettre à la place avait, d'abord, besoin d'être conquis, et qu'un insuccès pouvait être profondément nuisible. Le prince de Bismarck avait deux puissants leviers à sa disposition : un rare génie et un bonheur inouï. Il était maître du premier; il n'était pas maître du second. — Si, en 1866, la fortune lui avaitété contraire, — et Tondit qu'il avait un revolver en réserve pour cette éventualité, — il aurait préparé à l'Allemagne un avenir dont il est difficile de se faire une idée. Cette fois il n'y aurait pas eu, comme en 1850, un empereur Nicolas pour commander halte, et la Prusse ne s'en serait pas tirée sans d'importantes pertes de territoire. Le léger échec d'Olmûtz n'était rien, comparé à la transformation qui se serait opérée. Comment donc la Prusse, qui n'avait pu prendre son parti d'OlmUtz, aurait-elle accepté une transformation? C'était la guerre en permanence entre les deux pays frères. Combien

en un faisceau les forces de TAlIemagne ; on peut répondre que, sans 1866, il n*y aurait évidemment pas eu do/ 1870. Personne ne songeait à déclarer la guerre à la Confédération germanique; et, en cas d'attaque de la France, toute TAUemagne aurait été unie, comme elle le fut en 1870.

(le fois ai-je entendu des Autrichiens exprimer celte opinion, complètement fausse, que Bismarck avait reconnu, dès le début, qu'il faudrait tôt ou tard en venir à une lutte décisive entre la Prusse et l'Autriche, et qu'il fallait que l'une ou l'autre restât victorieuse. Ceux qui parlent ainsi oublient que les enjeux de la partie n'étaient pas égaux, de part et d'autre. La Prusse victorieuse pouvait écarter de l'Allemagne sa rivale vaincue; l'Autriche victorieuse ne pouvait pas en faire autant. D'après tout ce qui précède, on peut dire que j'ai succombé, mais non que je me suis trompé.

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