CHAPITRE IV
isee (Oeralers mois.)
Ministère et corps diplomatique. — Le sentiment anti-prossien, à Vienne.
Si ma position de nouveau ministre en pays étranger était anormale, et, par conséquent, dirfîcile, cela tenait surtout à ce que, dans un département important, j'étais le chef d'un nombre considérable de personnes qui, appartenant aux cercles aristocratiques, pouvaient éprouver quelque répugnance à se mettre sous les ordres d'un nouveau venu, presque d'un intrus. Mais, en général, je dois le reconnaître, le personnel qui m'était subordonné m'accueillit, non seulement avec l'obéissance due à S. M., qui m'avait désigné, mais même avec prévenance. Il n*y eut qu'un diplomate qui ne cacha pas son désappointement. Sa réponse à ma circulaire se distingua des autres par des expressions quelque peu hautaines.
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D'autre part, une circoDstance qui me fut très favorable, c'est que, depuis des années, je connaissais plusieurs membres importais de la diplomatie autrichienne, et que j*étais même lié d'amitié arec eux. Je compte dans ce nombre surtout le prince Richard de Metternich. II avait été pendant trois ans ambassadeur d'Autriche à Dresde, où il avait débuté très jeune. Plus tard nous nous étions souvent rencontrés, et nous avions eu ensemble des rapports d'affaires, notamment à Foccasion de ma mission relatée dans le premier chapitre. Nous étions donc vérlta* blement camarades, et je n'ai eu qu'à me louer de lui, car, dans l'année critique 1870, je n'ai pas eu de mauvais vouloir à lui reprocher: — rien qu'un parti pris d'optimisme.
Le prince de Metternich a été mal jugé, et il n'a pas été ap* précié comme il le méritait. Il avait un sens droit, la routine des affaires, et remplissait ses fonctions avec beaucoup de 2èle. Sa grande faciUté à écrire en français m'était très agréable. Je n'ai jamais eu à me plaindre d'inobservance des formes. Son défaut était une indolence native qui l'empêchait devoir plus loin que la t&che qu'il avait à accomplir immédiatement, et de s'orienter en dehors des cercles officiels. C'est ainsi que l'attitude de la France en 1566 et la faiblesse de ce pays en 1870 ont pu le surprendre. Mais, 11 ne faut pas l'oublier, en limitant lui-même ses fonctions sociales, il était correct. Moi-même, étant plus tard ambassadeur à Paris, j'ai constaté qu'on ne prend pas impunément une plus grande liberté dans ses manières de voir.
Je connaissais également depuis longtemps le comte Apponyi,
ambassadeur à Londres. Dans notre jeunesse, nous nous étions rencontrés à Paris; plus tard nous nous étions retrouvés fréquemment, surtout à Londres, où j'avais eu une mission à remplir en 1859, et où je fus comme membre de la conférence sur les affaires du Danemark, en 1864. Nous restâmes bons amis, malgré des froissements inévitables provenant de la divergence momentanée existant entre les vues du cabinet autrichien et l'opinion que je représentais^ et qui n'était autre que Topinion publique allemande. Le comte Âpponyi appartenait à l'ancienne école diplomatique autrichienne, qui considérait comme le premier devoir d'une diplomatie correcte de s*abstenir de toute initiative en dehors des prescriptions des chefs, et de s'effacer totalement. Si, en 1864, il lui avait été possible dMnsister à Vienne sur les conseils que j'avais donnés et que, personnellement, il appréciait, la guerre de 1866 aurait été très certainement évitée.
Ce fut à propos de Taffaire du Luxembourg, en 1867, et du protocole de Londres de la même époque, que le comte Apponyi donna la meilleure preuve de cette tradition diplomatique dont j'ai parlé plus haut; et je n'en fus pas médiocrement surpris. Aucun cabinet ne s'était employé plus activement que celui d'Autriche pour la solution pacifiquedu conflit; le protocole final était surtout notre œuvre, comme en témoignent lespièces publiées dans le livre rouge; et cependant il arriva, par le fait du comte Apponyi, que, dans ce protocole, il fut question de toutes les puissances, excepté de TAutriche.
Un troisième diplomate autrichien que je connaissais bien et
(loQt j'étais même Tami, était le baron Kûbeck, jusqu'alors représentant de l'Autriche au Bundestag, à Francfort. J'avais fait sa connaissance longtemps auparavant, lorsqu'il était secrétaire délégation et que j'étais ministre résident de Saxe à Londres. Plus tard, au congrès des princes à Francfort, en 1863, et lorsque je fus chargé de pouvoirs de la Confédération germanique à Londres, je me trouvai souvent en contact avec lui, ce qui me permit d'apprécier la facilité de ses relations, sa courtoisie et ses prévenances.
Le baron Kûbeck, lui aussi, quoique excessivement actif et zélé, obéissait au vieux principe d'après lequel il valait mieux faire trop peu que trop.
Ce fut pour moi un véritable plaisir de le proposer à Sa Majesté comme le premier représentant de l'Autriche près le gouvernement italien. Dans ce poste il a pleinement répondu aux espérances qu'il avait fait concevoir. Il sut se rendre sympathique sans compromettre sa dignité. Ce n'est pas après mon départ que les bonnes relations entre l'Italie et TAutriche, auxquelles je crois avoir quelque peu contribué, se produisirent, mais iongtemps auparavant; et les représentants italiens à Vienne, le marquis Pepoli et le comte Robilant, me prodiguèrent leurs éloges. Les missions Moring et Sonnaz eurent lieu également de mon temps.
En 1870, le baron Kûbeck fut nommé, sur ma proposition, au poste d'ambassadeur à Constanlinople, qui était devenu vacant par suite de la retraite du baron Prokescb. Actif et capable, le baron Kûbeck était bien l'homme qu'il fallait alors; la-
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borieux, tranquille, évitant tout froissement, il menait parfaite^ ment les affaires politiques qui lui étaient confiées. Je n'ai jamais su pourquoi le comte Andrassy arait annulé celte Domination. (La nomination du comte FraD2 Zichf n'eut lieu que quelques années plus tard, après un intérim confié au comte Ludolf.)Cequi est certain, c'est que cet acte eut pour conséquence la mort de Kûbeck. On lui ecmfia le poste d'ambassadeur près le Saint-Siège» et il succomba au climat de Rome.
J'arrive maintenant au baron, plus tard comte, Prokescb, que je connaissais aussi de longue date. *J*avais eu souvent affaire à lui lorsqu'il était ambassadeur à Berlin^ et la profondeur de ses vues, quoiqu'elles ne fussent pas toujours conformes aux miennes, m'avait attiré vers lui. Nous étions tont à fait amis, et il apprit ma nomination arec une réelle sympathie. Dans les premières années, nosrdations restèrent excellentes ; plus tard elles se troublèrent un peu, car son engouement pour la Turqiue ne pouvait se concilier avec nos idées modernes. Mais il a com« mis une grande injustice à mon égard, en me reprochant, jusqu'à sa mort, sa mise à la retraite. En 1869, lorsque j'étais avec l'empereur à Constantinople, nous le trouvâmes très changé; il avait alors près de quatre-vingts ans ; son affaiblissement d'esprit frappa l'empereur plus que moi, en sorte que Sa Majesté me parla de la nécessité de le remplacer. Je me prononçai contre cette mesure, en faisant valoir que Prokesch possédait & un haut degré la confiance d'Âli-Pacha, encore vivant. C^est ainsi que sa mise à la retraite fut encore prorogée de deux années.
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ka mmifiière mèo^e je ne trouvai pas moius d'ancienoes connaîssances ; je citerai notamment le baron Meysenbug et le baron Biegeleben. Ces deux personnages étairat très attaqués, en partie à ca«se des tendances ultramontaines qu'on leur attriboait, en partie à cause -du reproche qu'on leur adressait, surtout à M. de Biegeleben, de s'être toujours exprimés avec trop peade ménagements au sujet de la Prusse, et ce n'était pas sans raïKm^ae r«n lormulait ee r^roebe, car ce langage cassant Q'auitpaS|pea oûutrlbué à la rupture finale. Il m'aurait été facile d'obtenir Pautorisation de réformer complètement le perioanà. MaîB je re$H)ufisai toute suggestion de œ genre parce ^H eût été contraire à mes principes età ioes goûts de céder à 006 prévention contre qui que ce làt, €t de prêter la main à une mesure^qui eût Vmt d'une pereécotion^ Osa m'4 couvent n^liDcbé comme ime faiblesse ee trait de caractère, ^t, de fait, il m'tfkFOCuré plus de déboires que de profits, plus d'ingratittideque de jernerdements. Néanmoins je ne le regrette pas, car m, à un âge avancé, j'ai conservé ma «érénité, je la dois surtout à ce que j'ai consciance de n'avoir volontairement fait de mal à |ieraonne, même à mes ennemis*
JciEBCDnnais, du reste, ici^ qu'on ne >m'a pas causé de difficulté Ml palais du fiallplatz ; j'ai insisté sur ce point dans mon diBCDors d'adieu.
lie ministre des affaire étrangères se tcouv» encoj» lOn relalicKDS «avec mi .autre personnel, mais un rpersonnel dont la nomination ne dépend pas de lui : c'est le corps diplomatique étTBs^T. Jb rencootnai heureusement .d'aneieniies oonnais-
sanccs: Lord Bloomfield, le duc de Gramont, le comte Stackelberg, le chevalier de Werther, et divers représentants des petits États. Le corps diplomatique se trouva au complet à ma première réception, et Je me souviens que le baron Meysenbug, chez qui tout le monde s'était rendu après la réception, vint à mot eammdSatnt en français : « Grand succès smr êamÊÊ la ligne, »
Je ne dois pas oublier que le personnage qui me montra le plus de sympathie et de confiance ne fut autre que le nonce du pape, Monsignore Falcinelli.
C'était l'ambassadeur de Prusse, on le conçoit, vu mes antécédents, qui devait attirer particulièrement mon attention. Il se trouva que le baron Werther était un cousin-germain de ma Temme. Je lui fis visite le jour de mon arrivée, et j'eus avec lui un entretien très satisfaisant. Le baron était nommé, mais il n'avait pas encore remis sa nouvelle lettre de créance. Il me pria de lui dire sincèrement si l'on ne désirerait pas un autre choix; je n'admis point cette pensée. Néanmoins ce n'était pas d'une inspiration heureuse que de l'accréditer à nouveau après les événements de 1866. On étaitparti, à Berlin, d'une idée fausse, bien qu'appuyée de bonnes intentions: on croyait qu'un ambassadeur dont le caractère conciliant était connu à Vienne serait agréable dans cette ville. On avait oublié que, dans les circonstances actuelles, un nouveau visage, n'importe lequel, serait plus agréable que celui de l'homme auquel on avait eu affaire avant la défaite subie.
M. de Werther ne put jamais éviter d'être l'objet de préven-
lions injustes mais compréhensibles, non point de ma part, car il n'eut, en aucune occasion, à se plaindre de moi. Un sentiment d'amertume bien naturel troubla ses jugements, et ne
contribua pas midiocrement aux malentendus des années sui-
vantes, malentendus qu'il provoqua lui-même, notamment par la fameuse dépèche de Pest, à propos du couronnement, bien que, de mon càté, je fisse tout mon possible pour faire oublier le passé et pour établir de bonnes relations.
Je me bornerai à dire ici que, lorsqu'en 1867, le comte Wimpfen prit congé du comte de Bismarck, celui-ci lui dit : « Saluez cordialement le baron de Beust de ma part ! »
A Berlin ma nomination produisit le même etkm que devait proroquer, douze ans plus tard, ma nominaticnliu poste d'ambassadeur à Paris : on commença par jeter lêB hauts cris, puis on en arriva petit à petit à une parfaite Indifférence. Pour ma part, je fis immédiatement avertir k« journaux officieux de n'engager aucune polémique avec leê journaux du pays ou de l'étranger, à propos d'articles hostiles contre moi.
Mais, pendant que mes débuts restaient ainsi exempts de toute action ou de toute manifestation agressive contre la Prusse, la presse indépendante, et surtout la presse favorable à l'Allemagne, publiait fréquemment des articles acerbes et mordants contre Berlin.
Les personnes qui se souviennent de cette époque n'affirmeront pas que ces attaques aient été inspirées par moi, car si l'on voulait se donner la peine de parcourir la Neue Fteie Presse des derniers mois de 1865. on trouverait que le ton
du journal à mon égard était, à tout le moins, très froid, pour ne pas dire hostile. Si je rappelle les articles de ce journal, ce n'est pas pour adresser des reproches à cette feuille dont je n'ai jamais méconnu l'importance, et dont j'ai eu souvent à me louer plus tard. En jetant un coup d'oeil sur les autres journaux de Vienne, de cette époque, on découvrirait certainement beaucoup d'articles analogues. Cela ne prouve qu'une chose, que j'avais intérêt à mettre en lumière, et que voici : les tendances prononcées en faveur de la Prusse et de l'Allemagne, le facile abandon du traité de Prague, la glorification de Bismarck, tout ^ celan'est venu en Autriche que beaucoup plus tard. -^ ImmÀ — diatement après Sadowa et Nikolsbourg, l'opinion prédomi — nante était, à la vérité, paisible et résignée, mais nullement^: sympathique, nullement exempte de rancune et de méfiance^ Les provocations à la Prusse, quand il s'en produisait, ne par — talent pas du Ballplatz.
Oa se fait une idée fausse, quand on s'imagine que vûa bomination a été bien accueillie en France^ et qu'elle y a mèaie 4^ patronnée. La première impression à Paris fut, au coDlraire, plutôt défavorable. L'empereur Napoléon craignait isies idées de revanche, et les complications, inopportunes et eoibarraSisaiiAes po^ lui, à cette époque, qui en seraient résultées.
Les bonnes relations ne se rétablirent que peu à peu.