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CHAPITRE XXXIV

IHYO

Les échos de 1870 en 1873. — Thiers et Gramont.

Oq sait que M. Thiers, aussitôt après la constitution du gouvernement de la défense, entreprit un voyagea travers TEurope» pour essayer de gagner les grandes puissances à la cause de son pays si durement éprouvé. De Londres il passa une première fois à Vienne en se rendant à Saint-Pétersbourg, et il y fit une seconde halte quand, de celte dernière ville, il se dirigea sur Florence.

Personnellement M. Tbiers n'était pas un inconnu pour moi; je lui avais été présenté par le comte Walewski en 1839, en qualité de secrétaire de la légation de Saxe, et, à cette occasion, — j'en ai gardé le souvenir très vivant, — j'avais pu, en témoin auriculaire, constater comment le perspicace et brillant représentant du progrès politique professait en même temps les idées

les plus arriérées sur les questions d'économie nationale. On sait qu'il est resté jusqu'à la fin un protectionniste incarné, ce ijui, selon une opinion que Michel Chevalier m'exprimait, une fois, à Londres, causa sa chute en 1873» en jetant l'appoint du groupe libre-échangiste dans la majorité du 24 mai. A l'époque <iont je parle, en 1839, ce n'était pas sans étonnement non ' plus que je l'entendais soutenir très sérieusement que les chemins de fer étaient, au monde, la chose la plus inutile.

Trente ans s'étaient écoulés depuis lors, et naturellement je mne souvenais mieux de lui qu'il ne pouvait se souvenir lui- -même de moi; à Vienne nous renouvelâmes connaissance, et il 'ensuivit entre nous une série durable de relations amicales, e le revis ensuite quand j'allai à Londres, puis, de nouveau, à X^aris et à Versailles, où il était en train de combler de toute sorte d'honneurs et de prévenances le chancelier qui partait. J'ai d'autant plus regretté sa mort, qu'à mon retour de Londres à Paris, je l'aurais vraisemblablenàent trouvé président de la République pour la seconde fois.

On comprend que, moins j'étais en état de lui faire entrevoir un concours matériel, plus je devais avoir à cœur de lui faire un accueil sympathique. Il se montra très reconnaissant pour la seule démarche que je pus faire, et que je tentai loyalement, quoique sans succès, en proposant la médiation collective des puissances neutres. Sur un point il pensait comme l'empereur dont il était l'adversaire : il attendait le salut de la Russie. Il gardait encore cet espoir, même en revenant de Saint-Pétersbourg, où l'empereur et le pripce Gortschakow l'avaient ac-

cueilli par des démonstrations infiniment flatteuses» n: suivit trop tôt la désillusion, lorsqu'on connut l'accord, longtemps conclu, entre le comte de Bismarck et le Gortschakow louchant le traité de Paris. Un jour qu'il chez moi» à son retour de cette ville, je lui dis dans la cor tion intime que nous eûmes en sortant de table : « Mi ThierSy vous allez à Florence; on aura pour vous des bd rôles, mais rien de plus. » A quoi il fit celte jolie réponse : je ne suis pas gâté! »

M. Thiers a eu sa large part de l'ingratitude qui, ( temps» et particulièrement à notre époque, reste inhérei nature humaine. La conservation de Belfort à la France œuvre, de même que la libération hâtive du territoire, que la conclusion de la paix fût ardemment souhaitée pa les préliminaires n'en étaient pas moins une tâche ai pénible ; Thiers l'accepta et la mena à bien, ce dont ou n pas assez tenu compte, car ce n'est pas trop dire — et n tretiens avec le prince de Bismarck à Gasteinen 1871 m firment dans cette idée — qu'on on eût difficilement iroi autre que lui pour savoir en si peu de temps en finir ; chancelier allemand. Combien de fois n'ai-je pas enlen prêcher â M. Thiers d'avoir trompé la majorité monarch l'assemblée, laquelle, disait-on, ne l'avait pas chargé d' définitivement la République en lui confiant la direct rEtat! Ceux qui lui adressaient ce reproche oubliaient n'était qu'en promettant la République que M. Thiers pou' nir éloignés delà Commune les républicains raisonnables

dérés. Il me disait à Vienne : k Personnellement, f aimerais mieux la monarchie anglaise ^ mais elle est impossible, » Sa prédiction: « La République sera conservatrice ou ne sera pas » ne s'est que trop vérifiée, mieux que le mot: « La République est la forme de gouvernement qui nous divise le moins. »

Son malheur fut de s'exagérer le pouvoir dont il jouissait, et, plag encore, de laisser percer ce sentiment d'une façon imprudente, — une faute que Gambetta renouvela neuf années plus tard, brsque, se croyant tout-puissant sur la Chambre, il provoqua celle-ci par l'annonce prématurée du scrutin de liste. Je vis M. Thiers en février 1873, trois mois avant sa chute: «L'assemblée fait quelquefois mine cT être récalcitrante^ disait-il alors; et il ajoutait, en levant le doigt, mais je nai qu'à faire ceci. » I) autres personnes moins inoffensives que moi peuvent aussi î^voir entendu ces paroles.

Thiers commit une faute décisive — encore une suite de la présomption — lorsque, se croyant nécessaire, il se retira après le vote du 24 mai, au lieu de traiter ce vote au simple point de Vue constitutionnel en appelant de nouveaux ministres; comme ^ô fut de môme une faute de M. de Mac-Mahon, lorsque, après ^'étre incliné sur les élections de 1877, et avoir consenti à se sou* lettre àdJï& toutes les formes, il quitta son poste avant Texpira- ^*ou du septennat, sur la question actuellement déterminante des coùimandements militaires, alors que son maintien ne pou- ^^it qu'être utile au pays et à l'armée, et que lui seul pouvait ^'ïïpêchep bien des choses dont son successeur lui-môme a dû ^^douter la réalisation.

On voudra bien me pardonner cette courte digression sur M. Thiers; elle présente peut-être quelque intérêt, et il m*eùt été difficile de la placer ailleurs. J*y ai été amené par le fait que ce fut la déposition par M. Thiers devant la commission d'enquête parlementaire, sur son séjour à Vienne en 1870, qui provoqua, entre le duc de Gr amont et moi, l'échange de lettres dont j'ai à m'occuper maintenant. D*après ce passage de Tenquète, on aurait dit à M. Thiers que le duc de Gramont, alors qu'il était ambassadeur à Vienne, et avant qu'il ne fût question de la candidature du prince de HohenzoUern, avait été prévenu que « 51 le gouvernement français s'engageait dans la (sic) guerre* f Autriche ne ty suivrait pas. n {finquéte parlementaire de IS"? '^ nM416.)

On ne comprend pas comment un homme d'esprit aussi 1^ cideque M. Thiers se soit exprimé de cette sorte. Ce qu'il a pcet, peut-être, ce qu'il a voulu dire, c'est qu'il ne fut jama

donné au duc de Gramont l'assurance d'une action commui:::^ en cas de guerre. Ces mots « on a dit au duc de Gramont qir jamais on n'entreprendrait de guerre de concert avec la France=^ ne devaient avoir d'autre sens que celui-ci : « jamais on n*a d à M. de Gramont qu'on ferait la chose », et telle est en effet fl vérité dans sa réalité historique *.Dire que nous ne concluront jamais d'alliance avec tel ou tel pays, et que nous ne iio\M joindrons jamais à lui pour une guerre, ce serait, dans la bou-

1. M. Thiers lui-même me disait, lorsque je le vis à Paris, en 1873: nTaiété désolé devons avoir causé tous ces ennuis; ces comités d'enquête sont absurdes: ils vous interrogent à tort et à travers, et on répond de même. >»

he d'un ministre des affaires étrangères, une sottise; c'est, par dessus le marché une boutade, qu'on ne s'avise pas de jeter à la face du représentant de ce pays.

Si le duc de Gramont, comme il eût été correct et même . habile de sa part, sans parler même de nos relations personnel* les, pourtant très cordiales, — si le duc de Gramont m'avait i écrit pour me demander si jamais j'aurais fait la déclaration que H. Thiers disait avoir entendue, je lui aurais aussitôt répondu que je n'étais pas capable d'avoir dit une chose qui constitue une telle bêtise dans la bouche d'un ministre des affaires étrangères. M. de Gramont préféra s'adresser directement àH. Thiers, qui répliqua parunearfirmation contraire, c'est-àdire en disant qu'une promesse d'alliance avait été faite.

D'après ce que m*a dit M. Thiers, lorsque nous nous retrouvâmes en 1873, on peut supposer que le besoin de se justifier Ae fut pas le seul mobile de la conduite de M. de Gramont, mais Qu'il y eut une intervention plus haute. Peu de temps après, Napoléon III mourait, à Chilshurst, des suites d'une opération dangereuse; or l'empereur ne s'était résolu à cette opération ^ue parce que le moment pouvait être proche où il lui faudrait peut-être se montrer à cheval. Un fait certain, c'est qu'on préparait alors un retour de l'Ile d'Elbe mutatis mutandis^ dont Vautrée en scène était fixée au 20 mars. Les espérances d'une restauration napoléonienne persistaient encore à cette époque, comme je pus m'en convaincre dans les visites que je faisais de temps à autre à Chilshurst. Maintes fois l'empereur mit ma diplomatie à l'épreuve en me posant des questions captieuses^

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