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CHAPITRE XXXV

^eatralitô et préparatifs militaires — L'attitade de la Russie. — Les actes

des neutres.

Dès que la déclaration de guerre fut connue, des séances du conseil uni des ministres, présidées par l'empereur, eurent iieu. Elles étaient nommées le grand conseil de la couronne. Les deux présidents des ministres, le comte Potocki et le comte Andrassy y prirent part comme les autres ministres. L'archiduc Aibrecht assista aussi à un conseil. Malgré la déclaration de i^6utralité, on se décida pour des préparatifs de guerre qui existaient la dépense d'environ vingt millions. Et c*est pour ces ▼iogt millions que je fus attaqué à plusieurs reprises en Hon- S^ie. Pendant la séance des délégations, qui eut lieu vers la fin ^® 1870àPest, le député conservateur Nermeny présenta une '^torpellation ainsi conçue : En vertu de quel droit le ministère

des affaires étrangères a-t-il pu dépenser ces vingt millions J'étais prêt à paraître devant le comité parlant la langue aile mande, mais je priai qu*on invitât de même le président de « ministres hongrois. On fut un peu déconcerté lorsque je répliquai que le ministère des affaires étrangères ne s'était jamais mêlé de cette affaire et que la dépense avait été décidée dans un conseil commun des ministres, auquel avaient pris part les présidents des ministres des deux parties de l'Empire. Mais je n'ajoutai pas ce qu'il y avait de plus important, c'est que les préparatifs de la guerre avaient été décidés par suite d'une motion du comte Ândrassy. En 1874, j'étais alors ambassadeur à Londres, le député Zsedenyi qui depuis longtemps avait des dispositions hostiles à mon égard, revint de nouveau à ces vingt millions en m'attaquant d'une manière injurieuse et en faisant l'éloge de mon successeur. Il est vrai que le comte Andrassy répondit d'une manière obligeante en priant de ne plus le louer aux dépens de son prédécesseur sur les traces duquel il marchait; mais lui aussi passa sous silence la genèse de la décision, et ce fut en vain que j'invitai mon chef à donner rexplicalion nécessaire, qui ne pouvait guère le gêner à, ce moment-là.

Celte proposition, qui me surprenait sans m'être désagréable ^ par des raisons que je vais encore expliquer, ne pouvait con-a cerner que la Russie, et des éventualités nous obligeant à ]M défensive et justiPiant nos précautions n'étaient pas tout à fa.^ impossibles à cette époque.

Le comte Potocki, qui, en sa qualité de grand propr»

^^re, était un juge compétent, a dit franchement que le soulèvement de la Pologne ne se ferait pas attendre si les Français s'avançaient en vainqueurs, et que la Russie ferait bien d'occuper rapidement la Galicie. Peu de temps après, Téventualité d'une guerre avec la Russie fut assez tangible par suite de la suppression du contrat unilatéral de Paris par la Russie. J'y reviendrai encore.

Il faut compter Tempëchement d'une action autrichienne par la Russie parmi les « fables convenues » qui embellissent d'une manière ineffaçable l'histoire de l'an 1870. Une telle intervention n*a jamais eu lieu et il ne se trouvera aucun document dans les archives de Vienne fournissant la preuve d'une me« i^ace ou d'un avis venant de la Russie. Je ne saurais nier que la Russie aurait attaqué l'Autriche si celle-ci avait préparé une ^lion contre l'Allemagne: mais puisqu'une telle action n'a jaiKiais eu lieu, pas plus qu'une intervention qui l'en aurait empêchée, je conçois à la rigueur que la Russie se soit vantée de ^n intervention prétendue en faveur de l'Allemagne, mais je ïie conçois pas qu'on y ait jamais cru. Le prince de Bismarck ^'ignorait pas, sans doute, où en étaient les choses; mais si l*oii se rappelle combien il était intéressé à cette époque à res- ^r en bonne intelligence avec la Russie et à populariser cette alliance en Allemagne, il est facile de comprendre qu'on ait Remercié d'une manière si démonstrative l'empereur Alexandre ^t son gouvernement.

Eq vérité on blâmait à Pétersbourg les préparatifs de l'Au- ^rtche (l'acquisition de chevaux, etc.) et l'empereur Alexandre,

Ml MÉMOIRES DU GOMTS DS BEU8T

comme le prince Gortscbakow, s'en plaignait hautement aa comte Chotek. En me rappelant les mots, cités pins haut, da comte Potocki, je ne pouvais tenir ces Màmes de la Russie que pour une justification de ce qui avait eu lieu. Pourtant il n'était pas question dans ces griefs, auxquels la Russie se croyait autorisée, d'un emploi menaçant des préparatifs incriminés soit contre la Russie, soit contre la Prusse, mais TobjectioD s'appuyait d'un côté sur le fait que la Pologne ne pouvait éviter de faire des préparatifs importuns à cause de la Russie, d'un autre côté sur l'opinion que les neutres seraient beaucoup plus à même de s'interposer à propos entre les cotf^' battants s'ils ne s'étaient pas préparés que s'ils l'élaieiv^ « Le moment viendra, dit le prince Gortscbakow au oona^ ^ Chotek, où la grande Europe interviendra sans cocarde. Deux mois plus tard je rappelais le chancelier de l'Empi^ russe à cette phrase eu écrivant au comte Chotek : « Le me: ment d'intervenir est peut-être venu et, en effet, je ne voispt^ de cocarde, mais je ne vois pas non plus d'Europe. » La r^ marque « je ne vois plus d'Europe » se trouve aussi dan: une dépêche publiée dans le Livre rouge de 1870, et on lu fait de temps en temps Thonneur de la citer comme un mot célèbre. Je me souviens d'avoir répondu plus tard, comme ambassadeur, à une personne qui me dit dans un moment de faiblesse surprenante de l'Europe: « Comme vous aviez raison de dire que vous ne voyez plus d'Europe ! » « Mais non, dis-je, à présent je la vois, mais dans quel déshabillé. » L'attitude des neutres durant la guerre allemande-française ne me

doonait que trop raison. L' Autriche-Hongrie était la seule puissance qui avait franchement et énergiquement parlé en fa- Yeur d'une action collective des puissances pour un arrangement pacifique, et c'était la seule qui n'avait ni cherché ni trouvé un avantage dans cette guerre. L'Italie a profité de llofortune de la France, à laquelle elle doit sa naissance, pour gagner Rome ; la Russie en a profité pour déchirer d'une manière contraire au droit international le traité de Paris; et les manufactures d'armes de l'Angleterre n'y ont rien perdu. Je me rappelle ici une circonstance connue de peu de monde. On sonda confidentiellement le grand-duc de Toscane, dont les ancêtres ont régné sur la Lorraine, pour savoir s'il accepterait le trône d-Alsace-Lorraine. La réponse fut un refus énergique.

On prépara d'abord une action des neutres, mai^ on ne la prit au sérieux ni à Pétersbourg, ni à Florence, et l'Angleterre fut déterminée à la même inaction à la suite d'une mission de Mingbetti à Londres. On créa donc, d'après la proposition de l'Angleterre (Lord Granville au comte Apponyi, 17 Bout 1870) une « ligue des neutres • ; les puissances non belligérantes s'engageaient à se communiquer leurs décisions et surtout à les porter à leur connaissance réciproque si l'une d'elles "Voulait sortir de sa neutralité. En somme cette convention n'avait d'autre but que de conjuguer le verbe : « je suis neutre, tu es beutre, nous sommes neutres. » La Russie et l'Italie ne lardèrent pas à accepter ce mode d'agir, et, quant à nous, il ne nous restait qu'à imiter les autres. L'action des neutres sur les belligérants était nulle; si^ comme

nous le demaDdioDs avec insistance, (livre Fouge de 1870, dé pèche à Londres 28 septembre, à Pétersbourg 12 octobre) on n'agissait qu*en commun, alors seulement il y avait chance de succès. On ne voulait d'action collective ni à Londres, ni à Pétersbourg; à Londres, parce qu*on croyait au succès d'une médiation séparée; à Pétersbourg, parce qu'on était engagé envers la Prusse à cause du traité de Paris, et qu'on avait créé la ligue des neutres non pour faire naître une médiation, mais plutôt pour l'éviter.

Pour s'expliquer la tiédeur à l'égard de la question de médiation, on faisait valoir les progrès des victoires de rAlle< magne, dont on tirait virtuellement la conséquence que h guerre était décidée et qu'il n'y avait plus deux parties cornbattantes. Ma dépèche au comte Chotek, au contraire, finissait par ces mots :

Qu elque prodigieux qu'aient été les succès remportés par les ar mes de la Prusse et celles de tes alliés, il y a toujours une France vis-à-vis de rAllcmagne. Sans doute il est peu probable que leî Français parviennent à mettre en campagne des forces capables d( tenir tête aux armées allemandes, mais tant que celles-ci ne seron pas parvenues à réduire deux places de premier ordre comme Parii et Metz, Ton ne saurait dire que la guerre a cessé. Il reste deux par ties contendantes entre lesquelles l'action médiatrice et modéra tricc de l'Europe a toute faculté de s'exercer.

« Je maintiens ce que j*ai dit dans une de mes dépêches ai comte Apponyi : ce n'est pas seulement à mitiger les exigences du vainqueur que devraient tendre les efforts combinés des Puissan-

ces; c'est encore à adoucir ramerlume des sentiments qui doivent

accabler le vaincu, et à faciliter à un peuple si cruellement éprouve

et si délicat sur le point d'honneur les résolutions que lui impose la

nécessité. Je suis confirmé dans cette opinion par ce que m'a écrit

récemment le Prince de Mettcrnich, qui pense que les conditions

qn'OQ dictera à la France, si dures qu'elles puissent être, seraient

bien plus facilement consenties si elles lui étaient recommandées

par la voix unanime des Puissances impartiales, que si elle avait

simplement à subir la loi du vainqueur. Un télégramme que j'ai

reça ces jours-ci de Tours vient également à Tappui de cette ma-

tiière de voir. Les avantages d'une action collective de l'Europe

neutre me paraissent donc hors de doute, et, dussé-je prêcher dans

'e désert, je ne me lasserai pas de les faire ressortir.

On voit qu'on avait donné beau jeu à la main de fer par laquelle les historiens allemands font échouer Tintervention de l'JEurope. La main de fer levée contre les neutres est la ^^ème vérité historique que le bras tutélaire de la Russie I^^ervant TAUemagne d'une intervention de l'Autriche. Je ne ^^cmteste pas du tout que si les neutres avaient pris les choses ^n sérieux, ils auraient subi les conséquences de la main de fer, ^xiais on avait permis à la main de fer de s'occuper de travaux plus pressants que la modération des neutres. Leur attitude si inoffensive s'explique par ce que je vieus de dire. Quant à la qaestioQ de savoir si Ton pouvait s'attendre à un succès d*ure action collective des neutres, à un succès avantageux aussi pour ies intérêts de l'Europe, il est plus difficile d'y répondre. Après Sedan il y avait des moments où Von n'était nullement rassuré au quartier-général prussien, je ne dis pas à l'égard de la fin

de la guerre, mais certainement à l'égard des sacrifices qu'elk allait encore coûter. Le prince de Bismarck m'a dit lui-même, à Tépoque de notre lune de miel à Gastein, que la conlinuatioi du siège de Paris aurait été douteuse si Metz avait pu se défendre encore quinze jours. Qui donc contesterait qu'une a^ tion des neutres, telle que je Texposai dans la dépêche à M. de Ghotek, aurait pu influer non seulement sur le vainqueur d'une manière calmante, mais aussi encourager le vaincu à la résistance, et peut-être donner une autre physionomie à TEarope après la guerre? — Une position prépondérante et trop impérieuse attribuée à un seul membre de la famille des Etats de l'Europe n'a jamais été regardée comme un bonheur. II est vrai que la sagesse de l'empereur Guillaume et de son chancelier a su éviter les faux chemins sur lesquels s'est perdu Na« poléon I®', et lempire d'Allemagne a justifié, jusqu'ici, la prétention d'être un empire de la paix. Mais l'avenir est incertain, quelque rassurantes que soient les garanties données par les personnages prédestinés sous peu au gouvernement; mais ] une intervention des neutres qui, en engageant solidairement

ces derniers, aurait exclu d'avance une participation activeel

* passive à une « revanche » française, aurait donné à l'Alle-

magne ainsi qu'à la paix de l'Europe une sûreté appréciable.

On ne saurait nier que les tendances de l'humanité se faisaient valoir dans cette question. Que de sang précieux qui fut •versé aurait été épargné, ainsi que le tort laissé à la prospérité, suites inévitables delà guerre, etdontTAllemagne a plus soufi'ert que la France, malgré les milliards !

Il est assez intéressant, du reste, de se rappeler certaines insrventions venant de la Prusse pour déterminer les neutres à ne pression sur le gouvernement français, et il ne me parait 18 mal à propos de citer ici une autre dépêche adressée à 3rlin, et qui se trouve de même dans le Livre rouge.

épêche au comte de Wimpfen à Berlin, le 13 octobre 1870.

Jusqu'ici les lettres circulaires publiées au quartier général de S. le roi de Prusse par le comte de Bismarck n'avaient pas donné a à une déclaration quelconque. Quelques-uns de ces documents, bliés sur-le-champ,étaieDt adressés aux gouvernements allemands rticipant à la guerre, et quoique le général deSchweinitz ait conré avec moi sur ces déclarations, il ne me parlait pas d*une ma- ^re qui m'aurait autorisé à supposer qu'on s'attendait à Berlin à le réplique sur ces communications, données sous forme d'avis. D en est de même à Tégard d'un mémoire du comte de Bismarck, ititant des conséquences terribles qui ne se feraient pas attendre près une résistance opiniâtre de la capitale de la France, habitée ir deux millions d'hommes, une résistance non rebutée par le anque de vivres. Mais puisque M. l'ambassadeur prussien nous la remis une copie, également jointe à votre rapport du 10 de ce lis, il me faut la prendre pour une invitation à y faire attention, cela d'autant plus qu'elle n'a pour but que de détourner du gournement prussien toute responsabilité des éventualités terribles prévues.

En considération de ce que je viens de dire, je ne puis réprimer erainte que l'histoire demandera compte un jour aux neutres de idifférence qu'ils ont montrée à l'aspect d'un malheur inouï. Il

me faut donc inviter Votre Excellence, poanru qu'on vous parle i^ ce sujet, à exprimer franchement nos regrets de ce qu'on ait maDÎ festé énergiquement Tintention de fefùser toute influence persofi nelle des tierces puissances, dans une situation où le gouvernemef royal prossiea m pvém les estaslrophes telles qa'dles sont présf gées dans ce mémoire, tout comme s'il fallait craindre d'ayiiM le reproche que la Prusse ait versé en vain le sang précieux c l'Allemagne, et qu'on veuille se soustraire au devoir, assez avanti geuxdu reste mais peu agréable, de faciliter aux vaincus, en méni géant leurs sentiments, Tacceptation de dures conditions.

CSette intention ne peut être le moyen d'éloigner les horreui exorbitantes que la Prusse voudrait épargner à l'ennemi pour ra son d'humanité.

Pour ne pas encourir la responsabilité des fautes commise par le gouvernement tombé, les chefs républicains sont décidés ac résolutions les plus extrêmes.

Ce n'est pas par égard pour ses propres intérêts que le gouve: nement Austro-Hongrois regrette qu'il n'y ait pas d'infliiem paciflque des puissances neutres, maintenant que les choses < sont venues à ce point. Mais il lui est impossible d'approuver de recommander l'abstention absolue de l'Europe non intéressée la guerre, comme on le fait de nouveau de la part du cabinet Saint-Pétersbourg. Au contraire il se sent obligé de déclarer qu croit encore à des intérêts universels de l'Europe et qu'il préfê une paix amenée par l'influence impartiale des neutres à l'anée tissement d'autres centaines de mille hommes.

Hais, je le répète expressément, ce que je viens d'écrire -% d'autre but que de donner occasion à Votre Excellence de s ex^ quer sur le sujet en question. Notre intérêt est compatible a^ l'abstention la plus parfaite, et ne souffre guère de la longue dm^

des hostilités. Nous sommes donc loin de donner des conseils ou de foire des offres. Mais, en tant que les regar Js sont tournés vers les puissances neutres, il nous importe de présenter l'état des choses ions son vrai jour.

Recevez, etc.

Beust.

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