‹ Trois quarts de siècleChapitre 47 sur 66 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

»Tiite« — D eux « tJntoward Eyents ». — L'occupation de Borne et rannolation

du traité de Paris.

Si je dis « Untoward Events », c'est que, en général, les deux

mesures suivantes ne produisirent qu'une surprise rien moins

que sympathique, comme cela arrive d'habitude pour les actes

autoritaires exercés avec sans-gène, quelque soit le courant

momentané de Topinion publique.

Pourmoi il n'y avait là aucune surprise. Je puis m'attribuer

k mérite d'en avoir prévu la probabilité et de n'avoir rien né-

ifigédece qui pouvait servira temps à détourner IV inévitable»

•là le conduire dans une voie plus correcte. Ce qui était arrivé

00 ce qui concerne le traité de Paris il y a plusieurs années, a

étédéjk examiné dans un chapitre précédent et sera encore

analysé plus loin. Mais, en ce qui concerne l'occupation de Rome,

on coup d*œil dans le Livre rouge de 1870 et dans les commu-

nications sténograpbiques des séances des délégués ne sera p^ sans utilité.

Je vais briëvemeot raconter ce qu'on y trouvera en détail, était facile de prévoir, qu'après la déclaration de guerre, riod< pendance du pape, protégée jusque-là par une garnison frai çaise, serait mise en danger à l'avenir et cela même au cas c la guerre aurait une issue favorable pour la France, car Car baldi avait déjà une fois essayé la prise de Montana, quoiqu'el eût échoué grâce à l'intervention immédiate des troupes frai çaises; mais une autre attaque ne pouvait manquer de se pu duire, et avec plus de violence, et il aurait été, par suite, nëcei saire de renforcer la garnison française.

La guerre se terminant d'une f$tçoo non satisfaisante ou fi neste pour la France, les choses devaient nécessairement emp rer ; c'était clair. Une entente, à temps, d'uo côté entre la Franc et ritalie, et, de l'autre, entre la France et Rome, pouvaitameoc l'occupation d'une partie des Etals pontificaux et préserver ville. Dans ce cas, les troupes pontificales auraient suffi àgard' Rome, mais, de celte manière, il y aurait eu un terrain d'< tente entre Florence et Rome, si toutefois l'attitude de Tlt^ restait loyale. Mais mes propositions en ce sens furent mal çues à Paris,et on les mit, à la cour^ au compte du « Protestai!

Ainsi on n'aboutit à rien, sinon à un renouvellement de convention de septembre, après que TAutricbe se fut retirée l'affaire par suite de l'obstination du gouvernement français

1^ ^ne le gouTernement français ait protesté à Vienne, diaprés Mgr Greot e*est one inTenUon.

Après roccupation de Rome, des protestations et des demandes d'associations catholiques furent adressées au minislëre et à mol, auxquelles, comme on devait s'y attendre, le délégué Greuter donna un retentissement enthousiaste. J'avais une çme tranchante en main contre les reproches auxquels l'Aulricbe s'était exposée à cause de l'attitude passive du gouvernemeal: c'était l'annexion des Etats pontificaux, en 1860, contre laquelle, du côté de l'Autriche, on n'avait pas agi plus que maintenant, malgré, qu'à cette époque, les choses fussent plus favorables qu'à présent pour une intervention. Mon discours d'alors le montre clairement. Je n'y parlai pas de l'insinuation 'dite à Vienne par l'empereur Napoléon sur ma médiation. J'y disais entre autres :

L'honorable préopinant (Greuter) nous a d'abord renvoyés à Mazzini. C'est là une autorité: il est vrai qu'il nous l'a présentée plutôt pour nous effrayer. Mais on peut donner à sa pensée un tout autre sens, conforme aux circonstances. Tout ce qu'il vient de dire est Irèsjuste.

Les événements se sont présentés d'une manière qui justifie ^es suppositions et les jugements ; mais, réfléchissez-y; si la première idée de Cavouravait été exécutée: — celle delà confédération italienne ayant à sa tète le Saint-Père avec toutes ses possessions et ses territoires rendus inviolables et tout son prestige d'autrefois, — croyez-vous qu'aujourd'hui le Pape et ses affaires ne seraient pas dans une meilleure situation, et peut-être les nôtres aussi? Ce sont •Ues suites, non seulement d'une reculade devant la force, mais *U8si d'une négligence, pour n'avoir pas suivi à temps les voies qui

pouvaient éviter les coups de main. Je crois que c'est là un principe que rhonorable préopinant cherchera en vain dans le Livre rooge» mais que je voudrais volontiers y mettre et y trouver.

Il me disait hier: Où donc est ma vieille Autriche?

MessieurSyje puis bien aussi un peu revenir à cette vieille Autriche. Je voudrais rappeler à rhonorable préopinant et à tout son parti on axiome latin et un proverbe allemand qui s'appliquent admiraUemcnt à la cause qu'il défend, et même à la situation. Le premier est « Principes obsta »; l'autre « Le premier chagrin est meilleur que le dernier. » Est-ce donc quelque chose de nouveau que ce qui vient d'arriver ? Il y a dix ans, était-ce donc autre chose» ce qui arriva? Il y a dix ans n'y a-t-il pas eu une invasion des Etats pontificaux? Quelle différence y a-t-il donc à occuper les légations, TOmbrie, la banlieue, ou la ville toute seule? Et comment étalent-elles donc, à ce moment-là les relations avec nous ? Alors l'Autriche avait encore une possession en Italie, alors c'était la puissance qui commandait, à la tête de l'Allemagne, la confédération germanique, alors elle pouvait compter sur l'appui, pourvu que Ton sût l'utiliser, des États de l'Allemagne centrale; alors la France avait un gouvernement trèsbien disposé pour le pape, et qui avait même fait à l'Autriche la proposition d'upe intervention commune en faveur du Saint-Père. Ceci d'un côté. De l'autre, un gouvernement non italien mais piémontais^ dont les avant-postes ne dépassaient pas la frontière florentine, un gouvernement avec lequel nous n'étions non seulement pas amis, mais avec lequel nous n'avions pas de relations selon les droits des peuples. Eh bien, Messieurs, qu'est-ce donc qui a été fait dans cette situation à laquelle je vous laisse le soin de comparer celle d'aujourd'hui, et où nous ne sommes plus dans l'Allemagne, où, dans l'Italie, nous n'avons plus de possessions, où, en Espagne, il a été créé un tout autre ordre de choses, comme en France; et où, avec le gou-

'ornement italien, nous avons des relations amicales reposant sur Los intérêts importants?

Ifettez ces deux situations en face Tune de Tautre, et permettezmoi de lire une dépêche de ce moment-là, qui a eu la même cause ^ur objet.

Je l'ai fait traduire du français; elle est datée de Vienne, 30 septembre 4860, et est ainsi conçue :

«J'ai l'honneur de vous annoncer la réception des nouvelles inté- . rcssantes que vous m'avez adressées le 22 de ce mois, et qui m*ont été remises par le baron Gravenegg.

« Je n'ai pas besoin de vous renouveler Texpressio i de ma sym pathie aussi sincère que dDuloureuse pour les tourments que subit le Saint-Père par suite d'agissements du gouvernement pîémontais, sor lesquels je n'insisterai pas.

c( £t ces regrets ne peuvent qu'augmenter par Timpossibilité de pouvoir porter efficacement remède^ à cause de la complication de la situation générale, au mal qui pèse si lourdement sur le Saint- Père et sur ses sujets fidèles.

« Votre Excellence 4oit avoir puisé, dans mes instructions du 25 de ce mois, tous les arguments propres à démontrer qu'une intervention isolée en faveur du Saint-Siège serait exposer aux dangers les plus sérieux nous et la cause sainte que nous voulions défendre ; et que, d*un autre côté, le terrain pour une intervention européenne, dans le sens de la justice et des principes conservateurs, n'est pas encore suffisamment préparé.

« Quelque déplorable que soit cette situation, il ne serait pas seulement inutile mais même impardonnable de la méconnaître. Nous avons donc été heureux d'apprendre par vos rapports que Tesprit si éminent de Mgr le cardinal Antonolli, esprit habitué à juger les complications politiques au point de vue le plus élevé, sait parfai

tement apprécier, avec une justice absolue et un sang-froid rem» ^' quable, les difficultés qui paralysent en ce moment nos mcilleur^^^ intentions.

♦ « S'il y avait à Rome des esprits superficiels et malveillants qu > seraient disposés à soupçonner celte intention, vous ne devriez, Moibsieur le Baron, avoir aucune peine à réfuter ces opinions ostensi blement au cas où elles se manifesteraient, w Agréez, etc. »

Maintenant cette dépêche est signée par un ministre auquel on ne peut pas reprocher des serftiments anti-catholiques; elle avait été rédigée par un homme qui peut, lui aussi, supporter tout jugement comme catholique. C'était le secrétaire d'État baron Meysenbug, et elle était adressée à Son Excellence le baron Bach. Je crois que ces circonstances excluent parfaitement toute influence franc-maçonnique et toute substitution. {Grande hilarité.)

Oui, Messieurs, cette dépêche n'est-elle donc pas comme une ima^ reflétée par un miroir, tant elle ressemble à celle qui a été expédit^e dernièrement? La différence entre les deux consiste dans les circonstances qui caractérisent les deux époques, de sorte que la première s'exprime plutôt en blâmant les agissements du gouvernement pîémontais, avec lequel on n'avait pas de relations diplomatiques selon le droit des peuples. Pour le reste, je crois que cette attitude a eu ses bonnes raisons d'être ainsi et pas autrement, aussi je ne là blâme pas le moins du monde.

Mais, dans tous les cas, il a été fait bien moins à ce moment qu'aujourd'hui en vue d'une action, quoique la situation fût plus favorable que maintenant; et certainement je n'ai pas exhumé ce document pour faire du bruit ici. Il me paraissait utile, parce que jepo'j' espérer avoir contribué à inspirer une certaine tranquillité relalivr des deux côtés.

MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST Ht

Ceux qui sont satisfaits de ce qui a été fait et de ce qui n*a p-ùs

été fait, seront encore fortifiés dans leur opinion, et ceux qui avaient

une opinion contraire adouciront, je crois, un peu leur jugement, ce

qui De laissera pas qu3 d'apaiser un peu les consciences, je Tespère

du moins, quoique ce soit un peu risqué de ma part.

L*éniotlon peut, en tout cas, être un peu calmée par la preuve que l'on s*est trompé et que ce ne sont pas des influences personnelles^ confessionnelles, qui ont fait pencher la balance. Je l'ai dit souvent autre part^ et je puis le soutenir : Je n*ai jamais eu de la répugnance, depuis que j'ai l'honneur d'être ici, à me prononcer pour ce que je croyais absolument indispensable, mais je n'ai jamaiç perdu de vue 'fis ménagements et l'estime que j'ai précisément à observer dou- Wement comme protestant. » (Bravos à gauche,)

Celte manière d'agir, correcte et sans parti pris, dont je pus ^e vanter à bon droit, trouva plus de reconnaissance à Rome <lU'à Vienne. J'avais dit dans un passage de ce même discours :

« Il faut que je dise aussi à Thonorable préopinant qu'à Rome on ^ toujours eu plus de conception pour la politique que n'en ont ceux lue veulent s'instituer ses défenseurs, et Ton y a très bien compris cette pensée (l'occupation partielle des États pontificaux), et on a eu ^Ui jugement bien moins sévère pour le gouvernement impérial et

ï'oyal. Cela se manifeste par tout ce qui m'en a été dit jusqu'à ce

ïûoment. »

On peut examiner dans le Livre rouge de 1870 ce qu'on pensait de nous à Rome, (rapport du chargé d'affaires chevalier de Palomba, du 21 sept.) quand le cardinal Antonelli chargeait

Tambassadeur d'Autriche de transmettre ses vifs remero^ements au comte Beust. Si nous nous étions refusés à produire un manifeste ou une protestation qui ne pouvaient ayoîr d'^^fet sans appui matériel, mais qui auraient diminué notre i^' fluence à Florence, nous nous efforcions du moins, ayec succè^' d*user de notre influence en faveur du pape après Toccop^^ '

tion.

Combien notre langage et notre attitude étaient appréciés L^^ Florence, cela ressort d'une dépèche qui vaut encore aujourd'hui la peine d'être lue. Elle est adressée par M. Visconti Venosta à M. Minghetti, ambassadeur à Vienne, le 21 septembre 1870 (livre rouge iï9 159). Ceci n*a pas empêché, qu'à la première session qui suivit ma retraite, un député delà Styrie, le docteur Rechbauer, qui ne m'était nullement hostile, manifestât sa satisfaction que nous fussions enfin en bons rapports avec ritalie, de même qu'un autre dëputéde la Styrie, le chevalier de Carneri, dit, comme je l'ai déjà mentionné, qu'il était satisfait de voir enfin la direction des afi'aires étrangères en des mains moins frivoles.

Quinze ans plus tard, un ambassadeur des Etats-Unis de l'Amérique du nord fut refusé à Vienne parce qu'il s'était montré alors très indigné de roccupation deRome^ aussi indigné qu'on l'avait été à Vienne. Ceci peut servir à illustrer le vieux proverbe : « Ah! comme les temps changent ! »

Maintenant au deuxième Untowart Evefit : la dénonciation par la Russie dos clauses du traité de Paris qui restreignaient sa puissance maritime sur la mer Noire.

A ce propos, je puis bien dire que je n'ai pas manqué de prëjrance.

Dans un autre chapitre j*ai prouvé que j*ai reconnu, dès 'igine, comme complètement fausse cette idée principale du igrès de Paris; la neutralisation de la mer Noire, qui ne pout avoir comme unique conséquence qu'un froissement prod du sentiment national et une restriction anti-naturelle is un pays de 80 millions, c'est-à-dire une situation intenaà la longue,

^our prévenir une collision fatale, il n*y avait qu'un moyen: iser le traité de Paris, moyen que j'avais déjà proposé au imencement de 1867 , c'est-à-dire trois ans auparavant, is le double but d'annuler celte restriction, et d'établir un trôle européen dans les affaires intérieures de la Turquie, ^orsque la Russie fit son pas en avant en 1870, on se montra, étersbourg, très surpris que, du même lieu oùl'idée première la révision avait été agitée, venait une opposition énergi- 3, en ignorant volontairement que mon initiative avait eu ir base la modification d'un traité suivant le droit des gens, is rintérèt des doux parties, et que maintenant il s'agissait la dénonciation d'un traité par une seule des deux parties, LS motif et contre le droit des gens.

^ cabinet de Vienne ne fut pas seul à s*y opposer sévèrç-i nt. La première réponsedu cabinet anglais était conçue dans même ton. Il est vrai que la première dépèche, exprimant )inionde lord Granville, fut suivie d'une seconde qui, bien e signée Granville, respirait l'esprit de Gladstone.

Plus que jamais mon mot; je ne vois plus d Europe ^ de.vf>^ une réalité. Aussi où aurait^on pu la irourer ailleurs qa'^^ Angleterre et en Autriche? Peut-être auprès do la Prusse, qv^^ avait été gagnée à Tavance, ou auprès de Tltalie qui, moinsqa^^ jamais en ce momeni^Ià, tenait au principe d'un oonlrdle euio- ^ péen, ou en6n auprès de la France qui se débattait et succombait dans une lutte inégale? Si, du cdté de l'Autriche, on a blâmé sincèrement cette rupture flagrante d'un traité, cela prouve, d'après moi, en son honneur; que notre voix n*ait pas trouvé d'écho, ce seront peut-être d'autres qui s'en repentiront. Dans un ouvrage récant : « Thistoire de la guerre franco-allemande »par Jftger, j'ai trouvé la phrase suivante destinée à m'écraser: « Il n'y a qu'un politicien borné p#ur être surpris que la Russie ait profité de ce moment-là pour déchirer le traité I »

La morale de ce point de vue en ce qui concerne l'Alsace me semble moins prise en considération^ Comme je suis d'avis qu'il peut être plus tard utile de ne pas oublier cette énergique opposition, je joins ici le texte de la dépèche adressée au comte Ghotek à Saint-Pétersbourg, le 16 novembre 1870.

Le Comte de Beusi au comte de Chotek à Saint-Pétersbourg.

Vienne, le 16 noTembre 1870.

L'Envoyé de Russie m*a remis il y a quelques jours copie d*une dépêche dont vous trouvez également une copie ci-annexée.

' 1. Monseigneur Greuter •*e8t montré, dans les délégations, très surpris de ce que, au moment où nous déclarions le concordat comme déchu, nous repro-

Je me suis empressé de la placer sous les yeux de l'Empereur et Aoi, notre Auguste Maître, et c'est d*ordrede Sa Majesté que je vous charge de porter les observations suivantes à la connaissance de M. le Prince Gortschacow.

Voici ce que porte l'article 14 du traité conclu à Paris, le 30 naars 1856 :

• « Leurs Majestés l'Empereur de toutes les Russies et le Sultan, ayant conclu une convention à rclTet de déterminer la force et le nombre des bâtiments légers, nécessaires au service de leurs côtes, qu'elles se réservent d'entretenir dans la mer Noire, cette convention est annexée au présent traité, et aura même force et valeur qne si elle en faisait partie intégrante. Elle ne pourra être ni annulée ni modiOée sans l'assentiment des Puissances signataires du présent traiCé. »

Le dernier paragraphe de cet article, par ses termes positifs, acquiert une valeur particulière en ajoutant expressément et excep- ^onnellement une stipulation qui, de tout temps, a été regardée <^OQime sous-entendue dans chaque transaction internationale.

Nous ne saurions' donc concevoir ni admettre un doute sur la force ^solue de cet engagement réciproque, lors même que l'une ou l'autre des parties contractantes se croirait dans le cas de faire valoir Jes considérations les mieux fondées contre le maintien de telle ou telle disposition d'un traité qu'on est convenu de déclarer d'avance ^e pouvoir jamais être ni annulé ni modifié sans l'assentiment de toutes les Puissances qui l'ont signé.

C'est uniquement pour ne pas manquer aux égards dus au Cabinet de Saint-Pétersbourg que, sans nous arrêter à ce simple renvoi

^^ntà la Rasiie d'en faire autant avec le traité de Paris. La différence est Poortani bien claire, car, arec le concordat, il ne s*agit pas d*un jugement

inttmAtinniiI

qui résume toute notre pensée sur l'ouTerture qa'il vient de dou faire, nous entrons dans un examen ides arguments sur lesquels impose cette communication.

La dépêche de H. le Chancelier de Russie commence par reterv une certaine inégalité ou iniquité dont les diqpositions du traité seraient entachées, en ce qu'elles limitaient les moyens de défense de la Russie dans la mer Noire, tandis qu'elles permettaient à la Turquie^d'entretenir des forces navales illimitées dans TArchipel et les détroits.

n ne nous appartient pas de discuter ni l'origine ni la valeur d'oa arrangement qui n'a pas été passé entre la Russie et nous, maisqt^î est commun à toutes les Grandes Puissances. Nous nous permet' trons seulement de faire observer à H. le Prince Gortschaoow qa^ réflexion pareille peut empêcher la signature d'un traité^ et qu'»^ près la signature elle peut servir de base à une demande de mo^ diflcation, mais que j(iima|8 elle ne peut autoriser une solution ar bitraire. Nous dirons p|a|.'Lres raisons que le Gouvernement de Russic met en avant pour justifier un acte unilatéral^ loin d'en atténuer la portée^ ne font qu'ajouter à la gravité des considérations qui s*y rattachent. La maxime qu*il lui plattd*adopter compromet non seule« ment tous les traités existants, mais encore ceux à venir. Elle peut contribuer à les rendre faciles; elle ne servira pas à les rendre solides.

Cependant le Cabinet de Saint-Pétersbourg rappelle des dérogations auxquelles le traité de 1856 n'aurait pas échappé.

Il est question de révolutions qui s'étaient accomplies dans les Principautés danubiennes et qui, contrairement à l'esprit et à la lettre du traité et de ses annexes, avaient conduit à TUnion des Principautés et à l'appel d'un Prince étranger.

Qu'il nous soit permis de faire ressortir un f oint qui nous semble capital.

Les Principautés de Moldavie et de Valachie n'étaient point parlie contractante du traité de 1856. Elles se trouvent sous la suzeraineté de la Porte ottomane.

Etait-ce bien celle-ci qui était responsable des changements survenus dans ces pays et qui, aux yeux du Gouvernement Impérial de Russie^ constituent une infraction aux traités ?

Est-ce bien elle qui a demandé qu'on les sanctionnât^ et n'est-ce pas elle qui aujourd'hui doit accepter une infraction éviJemment préjudiciable à ses droits et à ses intérêts?

Reste l'entrée de quelques bâtiments de guerre étrangers dans la mer Noire. Ces faits nous sont inconnus, à moins qu'il ne s'agisse des bâtiments de guerre désarmés qui servaient d'escorte à des souverains. Ces apparitions, le Cabinet de Saint-Pétersbourg ne Tignore pas, avaient certes un caractère bien inolTensif. Rien d'ailleurs n'empêchait le Gouvernement de Russie de porter plainte du moment où elles lui paraissaient incompatibles avec les dispositions du traité.

Le Gouvernement de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique n'a donc pu apprendre qu'avec un pénible regret la détermination que nous annonce la dépêche de M. le Prince Gortschacow et par laquelle le Gouvernement Impérial de Russie assume sur lui une grave reqponsabilité. Il lui est impossible de ne pas en témoigner sa profonde surprise et d'appeler la sérieuse attention du Cabinet Impérial sur les conséquences d'un procédé qui non seulement porte atteinte i un acte international signé par toutes les Grandes Puissances, mais qui se produit encore au milieu de circonstances où plus que jamais l'Europe a besoin des garanties qu'offre à son repos et à son «Tenir la foi des traités.

Tous donnerez lecture de la présente dépêche à M. le Prince Gortschacow et vous lui en laisserez copie.

Recevez I etc.

Le Comte de Beusi au Comte de Chotekà SaùU-Pétersboitrg.

Vienne, le 16 novembre 1870.

Après m*aTOir communiqué la circulaire dq 19-31 octobre dernier . à laquelle ma dépêche N® 1 de ce jour sert de réplique, M. l'Envoyé de Russie m*a donné lecture de quelques passages d*une autre dépéche de son Cabinet, relative à la même affaire, mai s portant un caractère confidentiel.

Dans cette pièce M. le Prince Gartschacow, faisant appel à nos sentiments d'amitié pour la Ciour de Russie, exprime Tespoir de nous trouver d*autant plus disposés à juger avec faveur sa détermination de s'affranchir des stipulations réglant la neutralisation de la mer Noire que le Gouvernement I. et R. avait lui-même, dès le mois de janvier 1867, pris Tinitiative d'une proposition dont l'effet eût été de dégager la Russie des restrictions que lui imposaientces mêmes stipulations.

J'ai répondu à M. Novikow que, sans nul doute, nous avions toujours témoigné le plus vif désir de consolider nos bons rapports avec le Cour de Saint-Pétersbourg et que Tinitiative rappelée par le Prince Gortschacow avait été l'expression la plus éclatante peut-être de ce bon vouloir de notre part ; mais que je ne pouvais me défendre d'un sentiment de regret en reportant mes souvenirs sur la démarche dont il s'agit, et en me retraçant Taccueil plus que froid qu'elle avait rencontré auprès de ceux-là même qui eussent dû s'y montrer les plus sensibles. M. le Chancelier ne peut avoir oubUé qu'au lieu d'éveiller dans son esprit un écho sympathique, elle ne provoqua de sa part que des reproches que nous ne nous attendions certes pas & voir se produire de ce côté.

^e prédécesseur de Votre Excellence ne put que nous mander alors e le chef du Cabinet russe trouvait notre manière d^agir précipiî ; que, dans son opinion^ elle avait suscité sans nécessité la méiDce du Gouvernement français, et que Tidée, mise en avant par )us, d'une conférence pour le règlement des questions à résoudre nOrient, lui semblait peu propre à assurer un résultat satisfaisant, .coup sûr, cette manière de répondre à une avance aussi loyale que ieDveillante était faite pour exciter notre surprise. La Russie pouait contester l'opportunité de n3tre proposition, à laquelle l'adhésion e la France et de l'Angleterre avait fait défaut; mais la pensée qui avait inspirée, pensée toate bienveillante pmr la Russie et favorale à ses vœux, n'en constituait pas moins une preuve manifeste de os bonnes dispositions qui méritait d'être mieux accueillie.

J'ai signalé, en outre, à M. l'Envoyé de Russie la différence essenielle qui existe entre la combinaison suggérée p:ir nous en 1867 et i déclaration que son Gouvernement vient d'émettre.

Aux termes de notre projet, les entraves apportées à la liberté action de la Russie dans l'Euxin devaient être écartées dans les rmes déterminées par le traité même et non par un simple acte Ulatéral. De ce que nous avions recommandé l'abrogation légale, ononcée par l'unanimité des Cours signataires, il ne s'ensuivait ilement que nous dussions approuver une annulation arbitraireînt et isolément signifiée par la partie obligée. L'article 14 du iité du 30 mars 1856 porte, en toutes lettres, que la Convention conle le même jour entre les deux Etats riverains de la mer Noire

pourra être ni annulée ni modifiée sans l'assentiment des Puis- •nces garantes, et je ne comprendrais donc pas que le Gouvernement russe, en suivant aujourd'hui, pour se libérer des charges de stte Convention, un mode de procéder diamétralement opposé à la •Uuseque je viens de citer, pût nous taxer d'inconséquence, lorsque

c'est précisément rapplication de cette clause qui formait la base d* notre program me .

Enfin, ai-je fait observer à M. Novikow, la marche proposée s. cette époque par le Cabinet I. et R, n*était aucunement de nature = entraîner les dangereuses conséquences qu'il y a lieu de redoute : de l'acte récent du Cabinet de Saint-Pétersbourg. En obtenant, d« Taveu de TEurope, le retrait de Tinterdiction qui empêche le déve loppement de ses forces navales dans la mer Noire, la Russie recoix vrait la position qui lui est due dans ces parages, sans qu'il eût falla en concevoir des alarmes. Il n'en est pas ainsi aujourd'hui. La dé marche qui vient d'être faite ne saurait manquer d*exciter les plu sérieuses inquiétudes. Dans l'Europe occidentale, elle produit déj& une irritation des esprits fort préjudiciable à la cause de la paix ; danr le Levant, cet essai de la Russie de se faire justice elle-même sera envisagé sans doute comme une preuve que cette Puissance a jugé le moment venu de prendre en main la solution de ce qu'on est convenu d'appeler la Question d'Orient. Les imaginations si ardente: des peuples chrétiens de ces contrées y trouveront un stimulant dei plus actifs. L'exemple frappant d'un Etat dont le prestige est s grand à leurs yeux leur semblera désormais, nous le craignons justifier toutes les agitations et toutes les violences.

Le Chancelier russe ne saurait disconvenir qu'il y a là de quo nous préoccuper, et il ne s'étonnera donc pas que nous prenions trè au sérieux la surprise qu'il a ménagée au monde politique. Noui voyons, dans l'attitude prise par le Cabinet de Saint-Pétersbourg non pas un3 menace directe à l'Europe, mais une cause de perturbation fâcheuse, mettant en péril son repos et sa sécurité.

Je n'ai jamais fait mystère de ma conviction que les transactions de 1856 ont placé la Russie, sur la mer Noire, dans une situation peu digne d'une Grande Puissance, en amoindrissant le rôle qu'elle

MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST 42r

esl appelée à jouer dans les eaux qui baignent son territoire, et je û'ai rien négligé, je puis le dire, pour faire partager cette conviction aux antres Cours garantes. Aussi^ n*en ai-je été que plus peiné de ^oir le Gouvernement Impérial recourir, pour le redressement (ie ^s griefs, à un moyen qui, sous tous les rapports, me parait le QioiDs heureusement choisi.

Tel est le langage que j'ai tenu à M . Noviko w en cette circonstance.

«''ai cru utile de le reproduire dans la présente dépêche, dont Votre

fixcellence voudra bien donner lecture à M. le Prince Gortschacow

et dont elle est même autorisée à lui laisser copie s'il en témoignait

le désir.

Recevez^ etc.

Mèaie aujourd'hui je ne regrette pas le ton un peu acerbe de ce document. S'il a froissé à Saint-Pétersbourg, ce n'est pas, ::24Dmme dans bien d*autres cas déjà, à l'Etat, mais à moi qu^on ^*'€n prenait. Mon successeur, aux yeux de qui je n'avais pas ^Eé assez énergique, a été comblé à Pétersbourg d'honneurs ^E d'éloges; et moi, en guise de punition, fort maltraité à Lon- ^j*es par l'empereur Alexandre qui, pour expliquer cette façon ^'étre, disait à son beau-frère, le prince Alexandre deHesse^ ^ue<c j'étais le plus grand ennemi de la Russie. » Ma conscience est tranquille là-dessus. Mais il est possible que cette Conviction ait été inspirée par d'autres circonstances moins ^H)anues.

J'ai dit dans un autre chapitre que la reconnaissance témoi» Snée après la guerre par l'Allemagne à la Russie était très peu ■méritée. Où l'on avait plus de raisons d'adresser ses remercie-

meuts, c'était à Londres. Au lieu d'envoyer à Versailles I ^^^ Odo Russell, aussi sympathique que dévoué au prince K^y^. marck, on pouvait et devait charger un vrai fils d'AIbioa de demander simplement si, oui ou non^ le gouvernement prussiea désapprouvait la démarche de la Russie, si, oui ou non, h Prusse se joindrait à une contre-action collective.

Si oui, la Prusse (l'empire allemand n'existant pas encore) s'unissait à TAngleterre et à l'Autriche-Hongrie pour une opposition énergique, et le prince Gortschakow était forcé de rebrousser chemin.

Si non, la Prusse étant, dans cette question, l'amie de la Russie, devenait l'ennemie de l'Angleterre, et devait s'attendre à ce qu'on la traitât comme alliée de la Russie.

La situation de l'Autriche-Hongrie était alors la même, e^^ on était aussi sur desHongroisquedes Allemands, du moment^ qu'on se tournait contre la Russie.

Il ne faut pas oublier combien les moments décisifs se suivaient. Lors des pourparlers d'Ems qui précédèrent la guerre, la Russie s'était assuré l'assentiment de la Prusse à la dénon* ciation du traité de Paris, qui devait s'effectuer après la guerre, mais le prince Gortschakow, qui savait peut-être mieux que d'autres comment le prince de Bismarck avait rempli, après la campagne de 1866^ les stipulations convenues avec Benedetti au sujet de la délimitation des frontières à Saarbruck, avait jugé prudent d'agir avant la fin de la guerre.

Cette action eut lieu dans le moment le plus critique de 1 guerre franco allemande, et je sais de la meilleure source qu

Bismarck entra dans une colère effroyable contre Gortschakow. G*est le moment où vint Odo Russell et où un autre aurait pu venir. Il était possible alors que la guerre franco- allemande prit une autre tournure. Il est probable que le prince de Bismarck, sous l'impression dont je viens de parler, et par suite de la précipitation de la Russie à rencontre de ce qui avait été convenu, se serait rangé du cAté des autres puissances, que la circulaire russe n'aurait pas eu de suites, et que le traité de Paris aurait été maintenu.

Je sais, en effet, — et cela après la première note anglaise énergique — que j'ai exposé la même idée à lord Bloomfield, ambassadeur d'Angleterre à Vienne, et j'ai entendu dire que sa dépêche, s'y rapportant, avait paru dans ie Livre bleu. Je n'ai pu constater si cela a été réellement fait, mais il ne s'ensuit pas <]ue la dépêche n'a pas été écrite, et il parait, en tout cas, qu'on ^n a eu connaissance à Saint-Pétersbourg.

Cependant, Gladstone était premier ministre, Odo Russell le

Convenu à Versailles, et les efforts tentés contre les agisse-

snents russes se terminaient par le Protocole de Londres, qui

sanctionnait l'acte de la Russie, en proclamant à nouveau le

^principe qu'un traité ne pouvait être modifié que du consente*

ment commun des parties contractantes, ce qui ressemble à peu

près à un arrêt judiciaire qui déclare défendu de se faire justice

oi-même, mais qui a accordé, à celui qui s'est fait soi-même

justice, ce qu'il a acquis.

Page 1