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CHAPITRE V

L'empereur. — Le comte Belcredi. — La politique autrichienne en Allemagne, en Italie et en Orient.

Avant de parler de mes collègues d'alors, je ne dois pas ou*

biJer le personnage le plus important : l'empereur. Bien plus

tard, dans le discours que je prononçai au banquet de la co-

ionie autrichienne à Paris pour célébrer les noces d'argent de

S. M., j'ai donné cours à mes souvenirs de 1866. Je ne

puis que répéter ce que je disais alors : « Presque tous les

jours j'avais loccasion d'observer la constance avec laquelle le

monarque se livrait à ses travaux sans se laisser abattre par les

coups du destin, et^ si des liens multiples de reconnaissance et

de dévouement ne me rattachaient pas à lui, le souvenir de ces

jours-là suffirait à me remplir de la plus profonde admiration. »

Pour ce qui concerne mes collègues, je m'occuperai surtout

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de TuQ d'eux, le comte Belcredi, ministre d'État, car j'avais peu de points de contact directs avec les autres. Mes relations avec eux étaient agréables, et je ne me souviens pas qu'elles aient jamais été troublées.

J'ai déjà parlé du comte Beloredi. Ma nomination lui avait été désagréable ; mais la rupture qui finit par avoir lieu entre nous ne fut causée ni par des entreprises qu'il aurait dirigées contre moi, ni par des intrigues que j'aurais pratiquées contre lui. On ne manquait pas de nous exciter l'un contre l'autre. La presse libérale tout entière s'étonnait de ce que je me fusse décidé, et elle m'en bl&maitpresque, à entrer dans le cabinet, à côté du comte. Lorsque j'y fus^ on me pressa de divers côtés de me débarrasser de cette entrave qui paralysait mes mouvements. Un député de mes amis,auquel je faisais observer que M. de Belcredi avait de la valeur comme dialecticien, me répondit: « Vous pouvez dire qu'il est la perfection même, et c'est précisément pour cela qu'il faut qu'il s'en aille! » Si, avant la crise qui se termina par la retraite du comte, il y eut des tiraillements entre nous, ceux-ci furent provoqués par des subordonnés, et je ne le rends pas plus responsable de ses agissements que l'on n'a le droit de me rendre responsable des miens. Ainsi je ne considère pas comme ayant agi par ordre, mais comme inspiré par une basse flagornerie, le chevalier von Mayer * qui, dans le procès-verbal

1. Ce chevalier de Mayer fat an dea exemples Tirants de Tingratitade qui a récompensé ma bonté de caractère, qae j*ai mentionnée dans le chapitre précédent. Malgré le fait qae je Tiens de rapporter, et bien que Ton demandât son remplacement immédiat, je lui laissai son poste. U ne partit qn'après Tarrivée du ministère qu'on a appela le ministère bourgeois. En guise de remer*

du Conseil des ministres, omettait régulièrement ce que j'avais dit. Ce qui amena la rupture entre nous, ce furent des questions très coocrëtes, savoir le Reichsrath extraordinaire et le Compromis avec la Hongrie. Avant d'expliquer les événements dont quelques-uns ne se sont produits qu'en février 1867, et jusqu'à ma présidence du ministère, je vais rendre compte de ce que j'aiais fait jusqu'alors dans le département qui m*éiait confié. Je me dois à moi-même de donner ces renseignements d'autant plus qu'il y*a des personnes qui commettent une grande erreur à ce sujet : elles croient que je n'ai fait que me livrer au repos qui m'était commandé par la défaite de Sadowa, ou que je me suis aventuré sur un terrain inconnu. J'ai consacré mes premiers efforts à me rendre compte de la mission do l'Autriche. Il est vrai qu'il était indispensable d'étudier le passé et de le soumettre à un examen critique, remontant, au delà de mes prédécesseurs immédiats, jusqu'à Tépoque de Metternich.

A l'époque de la première guerre d'Orient, on a reproché au comte Buol d'avoir voulu maintenir l'influence de l'Autriche de

trois côtés à la fois : en Allemagne, en Italie et en Orient, et

d'avoir ainsi justifié le proverbe français : «qui trop embrasse

mal étreint >i .

Ce reproche m'a toujours paru inadmissible en tant qu'il s'a-

gissait de la légitimité et de la possibilité de cette triple position;

mais c'est une accusation grave et méritée, dès qu'il s'agit de la

manière dont on chercha à la conserver.

ciemeDi, U a accueilli dans ses mémoires une calomnie relaUve à un emprunt. dont je ne me sois jamais occupé.

Oui, on aurait pu jouer ce rdle grandiose si Ton avait eu la compréhension de ce qu'il exigeait. Quelques observations suffiront pour montrer combien peu il en était ainsi. La phrase de Metternich : « L'Italie est une expression géographique » pouvait soulever une clameur à Tépoque où elle fut connue; en 1847, trente ans, vingt ans, dix ans plus tôt, elle eût produit l'impression d'un fait connu et incontesté. II n'y avait pas d'Italie politique. L'Autriche était en possession d'une partie considérable du territoire; une autre partie importante était entre les mains de princes delà famille impériale; il y avait deux royaumes (je parle des anciens temps) qui n'étaient que des annexes de la puissance dominante, et les souverains pontifes reconnaissaient en elle leur meilleur appui. Pour qu'une telle situation prépondérante put être perdue, il n'eût pas suffi de soulèvements nationaux; ils auraient été victorieusement refoulés; il n'eût pas suffi qu'un des souverains de l'Italie attaquât l'Autriche en temps de paix : cette attaque se serait terminée par la défaite de l'agresseur ; enfin, il n'eût pas suffi qu'une guerre avec une grande puissance eût une issue malheureuse pour l'Autriche. La catastrophe n'aurait pu se produire, si, à Vienne, on n'avait pas traité les choses avec une sérénité olympienne, et si l'on s'était dit, au contraire, que, pour conserver cette suprématie, il fallait plus qu'une surveillance de police et que des envois de troupes. Lorsque les rois de Sardaigne et de Naples se sentaient encore sous la dépendance de l'Autriche, on pouvait et l'on devait les tenir franchement en tutelle, non seulement en s'opposant aux tendances révolutionnaires, mais

eo empêchant à temps les systèmes de gouvernement qui, par leurs abus, devaient pousser à la révolte. On fit précisément le contraire, non seulement à Naples et en Sardaigne, mais même dans les États de second ordre : on laissa faire les provinces: On laissa le duc de Modène se conduire en petit despote, le grand-duc de Toscane en dilettante de libéralisme; et, quand ils finirent par se faire chasser, l'Autriche fut assez bonne pour envoyer ses troupes chez eux et pour assumer, avec les sacrifices de sang et d'argent, tout le côté odieux de l'intervention. Il est singulier, en outre, que l'on n'ait pas été instruit par l'expérience t On peut mettre la générosité de No« Tare en parallèle avec la générosité d'Olmûtz. Quelle puissance alors aurait pu empêcher l'Autriche de tirer parti de sa victoire ? Geo'est pas la Prusse, où, comme j'en ai pu témoigner, on s'enthousiasmait pour Radetzky, où l'on ne jurait que par lui. Les 75 millions d'indemnité de guerre paraissent presque ridicules aujourd'hui.Et ce fut tout ce que l'on réclama. C'était le moment de faire ce que fit Bismarck en 1866 avec les gouvernements du sud de l'Allemagne : les ménager, mais les maintenir dans une dépendance garantie par des traités.

Que l'on ne m'objecte point que l'Autriche ne trouvait pas en Italie ce qui aida à fonder la puissance de la Prusse en Allemagne : l'élément national. A la vérité, cette objection est fondée si l'on veut tenir compte de ce facteur depuis 1848. Mais il s'agit de savoir ce qui pouvait se produire de 1820 jus* qu'à 1830, 1840 et même jusqu'à 1850. Il fallait satisfaire les revendications légitimes des pays et des populations de l'Italie,

oi MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST

et empêcher réclusion de l'idée nationale qui, là comme en Allemagne, servit, dès l'abord, de levier à tous les mécontents et à tous les ambitieux. Mais, de la façon dont on procédait, l'Autriche n'était que le caporal et le préfet de police ; et, cependant, son administration était tellement exemplaire, qu'aujourd'hui encore les Milanais, — en repoussant, bien

entendu, l'idée d'un retour à l'ancien état de choses,

regrettent, avec une douleur muette, l'époque autrichienne,*, époque de prospérité.

En 1849, après Novare, il était encore temps de s^engager' dans une autre direction. T/empercur d'Autriche avait, à cett» époque, octroyé une constitution. Si, au lieu de commencer par^ la suspendre, pour la retirer deux ans plus tard, on l'avait^ mise en vigueur, on aurait paralysé les menées du Piémont; oibaurait, en outre, évité le contraste entre le constitutionnalism^ piémontais et le retour de l'absolutisme autrichien. Au lieu d^ cela, on conclut le concordat, et l'on mit ainsi entre les main^ de Cavour l'arme la plus puissante contre l'Autriche.

A l'Allemagne maintenant I — Ici, on ne pouvait pas dire "=i< Fuori i Tedeschi », car le noyau de la monarchie autrichienne était allemand; la capitale était surtout allemande. Quiconque n'a pas perdu complètement le souvenir du passé conviendra que l'époque n'est pas encore très éloignée où les Autrichiens rencontraient bien plus de sympathie que les Prussiens, chez les Allemands du Sud et du Centre, et même jusqu'à la Baltique. Que fit-on de ce capital? Pour le rendre productif, il suffisait cependant de bien peu de chose : une attitude pas-

sive. On préféra prendre la haute direction de la police et iracailler pour le roi de Prusse^ dans les deux sens. Sous le gouvernement de Frédéric-Guillaume III, la Prusse voulait évi* ter toute agitation constitutionnelle, d'autant plus que, là, il y a?ait promesse de constitution ; TÂutriche, qui n'avait rien promis, et qui avait beaucoup moins à redouter pour elle-même un contre-coup des États moyens de l'Allemagne, fit à la Prusse le plaisir de se placer au premier rang du Bundestag, dans cette question de Fimmixtion, et de prendre ainsi sur elle-même ce qu'il y avait d'odieux dans cette conduite; elle en prit même la responsabilité avec tant d'éclat que, à une époque plus agitée, entre 1840 et 1850, elle apparut au peuple allemand comme le principal fauteur de la réaction, tandis que la Prusse, ajant l'air de n'avoir été qu'une alliée contrainte et forcée, était saluée comme le Messie de l'avenir.

J'ai conservé, de mes premières années dans la diplomatie, le souvenir de ce croquemitaine de Metternich. On craignait d'exprimer, au courant de la conversation, quelque idée libérale qui aurait pu être rapportée à Vienne, car une telle imprudence aurait brisé votre carrière.

Il est singulier qu'à Vienne on ait considéré la présidence du fiundestag de Francfort comme une sorte de continuation de la présidence de l'ancien Empire Germanique, que Ton s'y soit attaché avec tant de jalousie, et, cependant, que l'on ait fait si peu pour transformer ce droit honorifique en un droit utile; Dans le projet de réforme que j'ai présenté en 1861, je proposais l'alternance. Peu de temps après j'étais à Vienne, et j^entrete-

nais de ce sujet l'empereur et le comte Rechberg. L'empereur était pour, le comte hésitait. Le baron de Biegeleben, qui était malade, et auquel on ne demanda son avis que plus tard, se prononça catégoriquement contre, et son vote l'emporta. Une note que le cabinet de Vienne avait envoyée à Dresde, disait que ce serait comme s'il y avait deux présidents aux États-Unis. On oubliait que l'Autriche avait la présidence du Bundestag^, mais qu'elle n'avait pas celle de la Confédération,

Si la présidence du Bundestag était une telle perle de la couronne impériale autrichienne, n'avait-on pas le droit de penser que le gardien de ce joyau devait être l'objet d'un choix particulièrement attentif, et qu'il fallait rechercher dans toute la monarchie autrichienne l'homme le plus capable de prendre la direction de la Confédération germanique ? Je ne veux pas faire de personnalité, mais il est permis de se demander si, parmi les envoyés au Bundestag, sans préjudice de leurs capacités, il s'en est trouvé un seul qui ait été à la hauteur d'une telle tâche ; je ne fais d'exception que pour Schmerling qui ne vint que pour sa clôture.

Mais, à Vienne, ce qui concernait la Confédéralion était traité comme accessoire. Puisque l'on avait des chancelleries de la Cour pour la Hongrie, pour la Bohème, pour la Croatie, il aurait fallu avoir un ministre pour les affaires d'Allemagne, de même qu'un ministre pour les affaires d'Italie, appelés tous deux à rester constamment en contact avec le pays de leur ressort spécial.

Reste l'Orient. — Ici les choses se présentent autrement.

L'Autriche n'avait pas de mission à remplir, comme en Italie et en Allemagne. Certainement MetterDicb se plaçait à un point de vue politique exact quand il pensait que la Turquie ne pouvait plus devenir une voisine menaçante, et quand il estimait qu'elle était préférable à tout ce qu'on pouvait mettre à sa place; mais, là paiement, il était inutile d'attribuer le rdle odieux à TAu triche. Son attitude, lors des guerres de l'indépendance hellénique, n'a pas arrêté ces guerres ; elle a placé le royaume de Grèce sous la protection des puissances, à l'exclusion de l'Autriche; elle a, pour longtemps et jusqu'à ces derniers jours, nui à l'Autriche dans l'opinion européenne.

Seulement, de même qu'en Italie on laissait faire les princes italiens par égard pour le principe de la légitimité, de même, par égard pour le principe, on laissait le sultan agir à sa guise. C'est ce qui eut lieu encore davantage lors du traité de Paris et après ce traité, ce qui m'amena à dire, peu de temps après mon arrivée en Autriche : a En Italie nous nous sommes identifiés avec le principe de la légitimité; un beau jour il a été jeté par dessus bord, et nous avec ; — en Allemagne nous nous sommes identifiés avec le Bundestag ; un beau matin on s'en est débarrassé, et de nous aussi ; — attendrons-nous que le Turc, avec lequel nous nous identifions également, soit à son tour congédié, et qu'en Orient également nous n'ayons plus rien à dire ? »

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