‹ Trois quarts de siècleChapitre 50 sur 66 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Le ministère Hohenwart.

L'hiver de 1870-71, l'hiver de la guerre fraDCO-alIemand^^ -^ * fut rigoureux et particulièrement neigeux, comme on sait. U^ *^ beau jour de février, je causais avec le ministre Banhans, '^ l'entrée du Stoeckel, à Pest, lorsque je reçus tout à coup uc:^ choc formidable sur la tête. C'était un énorme glaçon qui, tom — bant d'un toit, avait complètement aplati mon chapeau. Je ren- ^ ^ trai chez moi, avec de mauvais pressentiments, et j'y trouvai ^^ Tordre de me rendre chez Sa Majesté. J'y courus, et appris de la -^ bouche de l'empereur la nomination du nouveau ministère.

Il ne m'avait point échappé que cet événement était proche, « ^ mais je ne m'étais pas inquiété de la composition du nouveau cabinet éventuel, n'ayant nul goût pour ce qui ressemble de près ou de loin à l'esfûonnage. D'après la ligne de démarcation

<ios compétenceSjtirée un peu auparavant par les chefs du parti corislitutionnel, je n'avais pas qualité pour une immixtion anticipée. Cependant, je n'avais pas négligé, chaque fois que Tocca^sion s'en trouvait, de représenter à Sa Majesté que la forman d*un ministère du genre du ministère bourgeois, mais plus périmenlé et moins cassant, se ferait sans difflculté, et j'avais me nommé les personnes. J'avais pensé à Schmerling comme Pi'ésident, et je suis encore aujourd'hui d'avis que la résolution, ^^on plus que la force, ne lui aurait fait défaut à ce moment, l-*a.ccueil silencieux fait à mes ouvertures ne me permit cependant aucun doute relativement à la solution déjà adoptée en Secret.

Il était visible que l'empereur avait peine à me faire Tinéluc- ^sible communication; il la fit, en se référant aux attaques dirigées même contre ma personne, au sein du Reichsrath, à cause de mon immixtion dans les affaires intérieures, attaques qui devaient m'être épargnées à l'avenir. Quoique de telles raisons ^arquassent plus de bienveillance que de franchise, je vis tout de suite que les choses s'étaient passées de manière à éloigner ^ute pensée de plainte sérieuse de ma part. J'ai expliqué en détail, dans les précédents chapitres, dans quelle situation d'es- Pfil j'avais trouvé les Délégations, etquels rudes assauts j'avais ^U à soutenir avec elles. Il se concevait très bien, dans ces conditions, que l'empereur eût considéré un échec, de mon côté, ^mme plus que vraisemblable, et Sa Majesté devait se souvenir ^ussi d'une parole que j'avais prononcée moi-même à plusieurs l'éprises, faisant ressortir qu'il y avait une certaine défectuosité

dans le mécanisme constitutionnel des Délégations, en ce sens que, les choses étant prises rigoureusement, un ministre devrait se retirer chaque fois qu'il y subit un échec, attendu qu'il n'est j pas en son pouvoir d'en appeler aux électeurs.

Il se comprend qu'avec une pareille perspective, Tempereur -^ put considérer ma retraite comme quelque chose d'indépendant ^^ de son opinion personnelle et, à raison de cela, aussi bienc:^^ que dans l'espoir que mon successeur entretiendrait de meU- J^j leurs rapports avec le parti constitutionnel, s'arrêtât à h combinaison Hohenwart. Cette combinaison était cependan\ arrivée à maturité, lorsque, contre toute attente et contre m propre espérance, la session des Délégations se termina d'uoc^ n manière tout à fait satisfaisante par un vote de confiance à mod^» oi adresse. Dès lors, tout n'était plus que contradiction. D'ailleur-r^n-s, l'empereur avait daigné m'assurer que, comme ministre d*^ ^Ses affaires étrangères, je possédais son entière confiance. Un int^^cident sur lequel je reviendrai plus loin m'apporta, quelque tem^^ps après, la confirmation de ces paroles.

L'on a trouvé mauvais alors, en plusieurs endroits, qu'ap^^ès cette surprise, je n'eusse pas préféré donner ma démissi^cDD. C'est surtout dans les rangs du parti constitutionnel qu'on en a jugé ainsi, et cependant, comme je m'en vais tout de s«^jjte l'expliquer, c'est précisément ce parti qui avait toute sortes de raisons de se féliciter de mon maintien au pouvoir. Je ne fa/s pas au parti constitutionnel l'injure de croire qu'il ait eu la pensée que je songeais principalement à moi et à mon poste. Si cette considération m'avait guidé, mes efforts auraient dû

tendre logiquement à appuyer le nouveau ministère, à l'empêcher de commettre des fautes, et si j'avais suivi cette voie, on peut être assuré qu'il n'y aurait pas eu de rescrit de septembre sur les affaires de Bohème ni de changement de ministres. Quand je dis que le parti constitutionnel avait lieu de se féliciter de mon maintien, cette conviction se base sur une tout autre considération.

D'abord, je ne veux point omettre de rappeler ce que j*ai nientionné précédemment, savoir les circonstances dans lesquelles l'empereur pouvait se déterminer à nommer le nouveau ministère à mon insu et sans ma coopération. Je dois aussi, à cette occasion, appeler Tattention sur un point. Même au temps où il était parlé d'un Beust tout-puissant, indispensable, je ne nae suis jamais laissé aveugler par la popularité qu'on cherchait à faire naitre autour de mon nom, je n'ai jamais oublié que j'étais uii serviteur appelé de l'étranger par le monarque -autrichien. Il n'y avait donc de décisif pour moi que la question de savoir si, dans les conjonctures nouvelles, je serais en ^lat de rendre des services signalés. Je pouvais répondre affîr- '^ativement à cette question, et, encore une fois, le parti consti- ^U^tionnel a eu moins que tout autre le droit de s'en plaindre. Il aurait eu d'autant plus de sujet de plainte, si je me fusse *^Btiré, chose qui, soit dit en passant, n'aurait pas été pour moi ^n trop grand sacrifice. Au cours des deux dernières années, pendant lesquelles je m'étais fort surmené, j'avais eu plusieurs 'ois la pensée de me faire nommer ambassadeur, et je me rappelle qu'un jour l'empereur, exprimant Topinion que les ser-

vices du comte Apponyi devenaient déplus en plus nuls et qu'il serait urgent de le remplacer, ajouta en souriant: « Ah I j'oubliais qu'il faut laisser quasi vacant le poste de Londres! » Mais, si je me fusse retiré, le comte Andrassy devenait indubitablement, déjà à cette époque, mon successeur. Celui-ci n'aurait pas pris place à côté du comte Hohenwart, il se serait eoleodu avec lui, et aurait mis à sa disposition d'importantes troupes auxiliaires. En politir{ue extérieure, il n'aurait pas autrement agi que moi, mais, pour les questions intérieures, il n'avait point de passé à Vienne ; il se serait laissé guider par des consid'rations d'opportunité hongroise, aussi se serait-il joint à Hohenwart, et, avec sa routine parlementaire il n'aurait pas fait un mauvais conseiller , mais aurait consolidé le ministère. Mes notes sur les derniers mois de 1871 contiennent sur ce point d'intéressants éclaircissements.

Les symptômes de la candidature Andrassy pour Vienne, qui s'étaient déjà produits en 1869, quoique timidement, s'accentuèrent partout davantage après la nomination du ministère Hohenwart, et acquirent dans la presse cis et transleilhane une telle importance, que je ne pouvais différer d'éclaircir la situation et d'assurer par là la continuité du service. Je rédigeai pour le Wiener Abendpost un démenti non équivoque» disant qu'en haut lieu on n'avait jamais songé à un change^ ment dans la direction du département des affaires étrangères» et je me rendis à Ofen, où résidait à nouveau l'empereur. L»^ démenti placé sous les yeux de Sa Majesté fut agréé sans dis-" cussion, et l'autorisation de le publier télégraphiée aussitôt ^

le. Le lendemain, on le lisait dans les journaux du matin. t, on fut peu satisfait, mais je quittais Pest pour n'y plus s revenir.

:ette époque parut, dans la capitale hongroise, une broà propos de laquelle la Nouvelle Presse libre dit : « Cette ure contient des allusions et des communications relatives faits qui n'étaient connus que des privilégiés; et l'éloge restriction du comte Andrassy, la confiscation de tout ce 'autres ont fait de bon en Hongrie, de tout ce que notre jue extérieure peut se flatter d'avoir imaginé de sensé, au du comte Andrassy, cela n'a pu être fait qu'àTînstigation dernier. » Je ne prétends pas cela et je le prétends d'aunoins, que le comte Andrassy est incapable de se vanter 16 il a été vanté dans la brochure en question. Le comte issy ne s'est pas permis, à l'occasion du tir fédéral de e, la moindre ingérence, ni personnellement, ni par écrit, le peux pas supposer qu'il ait inspiré les articles malveilparus dans les journaux de Pest après les fêtes du tir; , non plus, fait aucune démarche à Hietzing, à cause des nts hanovriens; il ne s'est jamais inquiété delà question icordat, laquelle n'a nulle importance en Hongrie môme; ite Andrassy est resté tout à fait étranger à mes démar- . propos de l'attitude des neutres pendant la guerre francoinde. Le rapprochement avec l'Allemagne s'est effectué à e, sans que le comte Andrassy fût présent ni se mêlât de le même qu'il n'est jamais intervenu dans notre politique ne. II n'y a pas plus de fondement dans les allégations,

46i MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST

désignées comme des faits irréfutables par la brochure, que le chancelier autrichien fût empêché par les menaces verbales du général Schweioitz d'envoyer une dépâche pour intervenir sérieusement en faveur de la France, et ensuite que le comte Andrassy a obtenu la suppression de plusieurs dépèches francophiles de Beust,qui avaient déjà été sanctionnées parrempereor. Je n'admets donc pas que le comte Andrassy se soit vanté de tout cela et ait même inspiré une publication à ce sujet. Mais il est remarquable, au point de vue du patriotisme et du caractère du peuple hongrois, que celui-ci déprécie et même cherche à anéantir, au profit d*un Hongrois, un homme qui n'a jamais fait que du bien à la Hongrie et dont ce pays n'a jamais eu à se plaindre. Je n'ai pas mis les Slaves au pied du mur, comme ils croyaient, mais je leur ai ouvert la porte en vain; seulement, avec eux j'étais en lutte. J'ai rendu de nombreux et importants services aux Allemands, leurs attaques n'étaient pas justifiées, et néanmoins ils élevaient de temps à autre la voix pour se plaindre; mais pour la Hongrie, d'où jamais ne vînt une seule plainte contre mes actes, je me rappelle, en pensant à ce pays, le mot du roi Philippe II devant le cadavre de Posa: « Que l'Europe me maudisse. Quant à celui-ci, j'ai mérité sa reconnaissance. » Le baron Orczy le sut bien confirmer dans son allocution, lorsqu'on novembre de la même année je pris congé du personnel du ministère des afl^aîres étrangères. J'ai prouvé à Londres, comme à Paris, que je n'en avais jamais voulu aux Hongrois. Que l'on demande aux membres dés cdo* nies magyares de ces deux capitales qui a plus fait pour eux,

MEMOIRES DU COMTE DE BEUSt 465

des ambassadeurs de nationalité hongroise ou du « sot Al-nand » !

L'attitude que j'avais, en principe, à adopter envers le nouau ministère, je la précisai, au retour à Vienne, par ces pales que j'adressai à l'empereur :

c( On a été dans le doute si j'avais eu connaissance ou non ! la formation du nouveau ministère. La vérité est que je ne ivais rien, et déjà, par cette raison, je l'ai confessé ouvertelent. Il est certain que la considération attachée à mon poste ivait en souffrir, mais je me place aisément au-dessus de lia, Votre Majesté m'ayant assuré de sa haute confiance. Mais, 1 revanche, ce que je ne puis accorder ni laisser croire, c'est ne j'aie su ce qui se passait, car je ne saurais accepter le reoche que j'ai soutiré des millions à une délégation, allemande ms sa majorité, pour la remercier par la surprise que lui a \ causer l'avènement du nouveau ministère. » Ces paroles, peut-être plus que franches — car elles pouvaient re considérées comme visant de plus hauts personnages que loi — aussi bien que l'assurance que je ne serais d'aucune utité auprès des Slaves, mais bien, peut-être un jour, auprès ^ Allemands, l'empereur les accueillit d'une manière non 'ulement clémente, mais encore si cordiale, que j'en avais les rmes aux yeux lorsque je quittai son cabinet. Ma conduite envers le ministère fut telle que j'avais dit. La (uation que j'y adoptai était strictement distincte, mais non ^vale, et encore moins hostile ; elle demeura expectante, jusqu'à ^ que de l'action de ce ministère naquissent des faits que,

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