CHAPITRE XLV
Une crise intérieure imminente.
J*avaîs peu vu le comte Hohenwart à Salzbourg, mais j'avais ^^^ témoin auriculaire d'un bout de scène entre lui et Bismarck, l^cjviel lui avait dit, au départ : « Allons, bonne chance! » ^^s rapports avec le comte Hohenwart étaient plus tendus que J^^ïxais, ce qui était, en partie, la conséquence de la polémique * ^ti organe soutenu par le ministère cisleithan, de leiGazetie ^^irichierme, qui représentait le fédéralisme. Cette feuille, ré- ^^gée par un docteur Frese, venu du Nord et intime du ministre ^chaeffle, se plaisait à déprécier de toute façon l'entente avec * Allemagne parvenue à son expression concrète à Gastein et Salzbourg. De telles attaques de la feuille ministérielle me laissaient indifférent, mais elles-mêmes n'étaient point indifférentes, ^n tant que propres à faire naître des doutes sur la sincérité de ïa direclion politique adoptée à l'extérieur.
soi UËUCIIRES DU COUTE DE BEt'ST
Cet organe, qui était plutât celui de Schaefllu que deHohsDwarl, publiait alors de teoips à autre des iadîcations sur lecours de l'œuvre honnête : c'était ainsi que ce journal appelait les négociations que le ministre du commerce était appelé à engage: avec les personnalités eu relief du parti nalioual tchèque. La feuille en question était également inspirée par le comte Hoheawart; or, rien ne m'a paru plus inexplicable, h cette t-poque, que devoir le comte Holu'nwart, qui était mieux au courant que personne des questions intérieures autrichiennes, laisser à un professeur étranger le soin de les traiter. GrAce à Vœuvre honnête, et sans que j'en susse rien qu'ulléricuremeul, la Diète dei Bohême eut ù prendre connaissance, le 12 septembre, d'un res- — crit impérial, qui plaçait à cûté de la Constitution existante* la reconnaissance de la situation politique exceptionnelle du^ royaume de Bohème, la reconnaissance des droits politiques de ' ce royaume, et la promesse du sernifnt de couronnement ; te rescril invitait, en outre, la Diète à délibérer, dans un esprit de modération et de conctliatioD, sur la situation politique de la Bohème, afin d'offrir à la couronne la possibilité de mettre fin à la lutte constitulionnelle, sans violer les droits des autres royaumes et pays, sans violer, en particulier, les lois politiques fondamentales de 1861 et 1867. La Diète de Bohème alla au-devant de ce désir, dans le sens de la modération et de la conciliation, en présentante l'empereur les fameux articles fondamentaux d'après lesquels, s'ils fussent entrés en vigueur, il n'y aurait plus eu à Vienne ni Chambre des seigneurs, oi Chambre des députés, mais seulement un congrès temporaire
des royaumes et pays, et des conférences entre les ministres des diverses parties des constitutions de l'empire pourvues de gouvernements particuliers.
Cependant, grâce à la pression gouvernementale, les élec* lions pour la Diète — il n'y avait pas encore d'élections générales directes — avaient donné au gouvernement une majorité des deux tiers à la Chambre des députés. Que le gouvernement lui-même eût de la peine à adopter les articles fondamentaux, bien qu'avec des modifications, cela se vit à la séance du grand conseil de la couronne qui précéda la retraite d'Hobenwart, de même que, déjà auparavant, dans les pourparlers qui furent engagés au ministère des affaires étrangères contre le ministreprésident et les ministres impériaux.
Il se produisit alors une supposition, dont il est parlé dans quelques histoires et suivant laquelle le comte Andrassy aurait pris l'initiative d'une intervention, tandis que moi, je me serais Joint à lui. Encore une de ces a fables convenues v d'alors.
J'avais été élu, comme il a été mentionné à une occasion antérieure, membre de la Diète galicienne par la Chambre de commerce de Brody, et, après avoir été obligé de ne point quitter Vienne, Tannée précédente, à cause de la guerre francoallemande, je devais, cette fois-ci, occuper mon siège àLemberg. Si les conjonctures extérieures cependant m'avaient naguère ompècbé de siéger, c'était maintenant la situation intérieure. Après ce qu'on vient de voir, une explication ici serait superflue. Je m'excusai donc sur ce nouvel empêchement. Alors, un
matin » parut chez moi le comte Hohenwart, pour me dire qu'il avait appris ma résolution avec étonnement, car, bien qoB je ne fusse pas d'accord avec la direction du ministère, il bV tait pas, croyait-il, conforme à ma situation de faire une sorl^ de démonstration contre mes collègues. « Il n'est pas question de démonstration, répondis-je, mais bien d*ëviter une altitude, qui n'est point nécessaire, qui est en tout cas équivoque e^ également désagréable au ministère et à moi-même. » — « )^ dois vous dire, repartit le comte Hohenwart, que le comte kt\^ drassy s'est déclaré, dans nos conversations, favorable km^ conduite. » Dès que je fus seul, j'adressai un télégramona ^ chiffré au comte Andrassy à Pest, lui demandant si cette assej tion était fondée et le priant de me répondre immédiatement, comte Andrassy préféra venir lui-même, plutât que de \£li graphier. II débuta, d'un ton assez chagrin, par ces mots «c Laissez-moi donc tranquille avec cela, que m'importent le^ Tchèques ? qu'ai-je affaire de la Bohème? » 11 était assurément ^ tout à fait dans son droit en s'exprimant de la sorte; son successeur Tisza n'a-t-il pas pris et conservé, avec conséquence, la môme attitude à l'égard de l'ère ultérieure de conciliation Taaffe? Mais on ne peut être à la fois spectateur et champion. Ce ne futque plus tardque mes spéculations, que je renouvelai, en dernier lieu, par l'envoi à Pest du chef de section von Hofmann, décidèrent le comte Andrassy à s'unir à moi. J'adressai aussi au monarque, qui se trouvait à Ischl, une lettre où je lui exposais la situation tout au long.
11 ne me reste que p3u de chose à dire sur la fin de l'ère Ho- —
henwart. Ma lutte dans le conseil des ministres, assemblé sous la présidence de l'empereur et avec la participation des ministres d'empire, était le contraire de celle que j'eus à soutenir, en 1867, contre Belcredi. Si j*étais alors rempli d'admiration pour la défense, mon étonnement, cette fois, fut grand au sujet de sa faiblesse. Le comte Hohen^art était visiblement sous l'impression d'une cause déjà à demi perdue, et, ce qui devait le décourager encore plus, c'était que les ministres d'empire allaient trouver un allié parmi les membres de son propre cabinet.
Xe baron de Holzgethan» très honorable type du fonctionnaire 2élé et consciencieux, avait passé du cabinet Potocki dans le ca.l)inet Hoben^rart ; on l'avait exigé, et il n*y avait pas lieu, pour lui, de refuser, puisqu'il était en dehors du Parlement et d^s partis. L'administration des finances n'a pas souffert sous ^*-^S. D avait aussi gardé une attitude passive au regard de Tacti <:^n politique du ministère, jusqu'à ce qu'il arrivât enfin à la ^^^^^xiviçtion qu'il était de son devoir de protester. Ses déductions ^^^* r les articles destructeurs^ ainsi qu il nommait les articles '^^^^^«idamentaux, étaient parfois divertissantes, à cause de sa *^^^ anière de parler et de s'exprimer, qui était sèche ; et lorsqu'il ^^1 : « Nous n'avons pas une médiocre quantité de pays panes; songeons qu'ils se nourrissent tous aux mamelles de la «ate et de la basse Autriche ! », ces paroles provoquèrent une ^^ ^^plosion d'hilarité, même là où Ton avait le moins envie de rire. Si je m'étais senti le vaincu après la séance où s'était résolue question Belcredi ou bien Beust, cette fois-ci, j'étais bien ^<lr de la victoire, d'une victoire à la Pyrrhus, il est vrai.
CHAPITRIî XLVl
r la brêclie, — Raisons de »anLé o( a
Le comle HohoDwart et ses collègues, à l'exceplio» du baron Holzgethan, ne doonëreut leur démission que quelques jours sprès le conseil de la couroane dont il vient d'être question. Le baron Holzgethan ne ût pas partie du nouveau ministère, mais passa au ministère d'empire. Pendant son court interrègae parut, le 31 octobre, contresigné par lui, un second rescrit i la Diète de Bohème, Tort différent de celui du 12 septembre. H n'était désormais pas plus question de la situation particulière du royaume de Bohème que d'un couronnement, mais bien d'une prise en considération sârieuse de toute réclamatioD l^~ gale; une double leçon découlait de là : la première, que l'accord avec la Hongrie ne pouvait subir une modification que dans la voie tracée par elle-même, celle d'un compromis eDire
Reichsrath autrichien et le Reichstag hongrois ; la seconde, Le la situation politique des royaumes et pays autres que la )ngrie avait trouvé son règlement par les lois fondamentales
la monarchie.
Le chemin jusqu'alors suivi ayant été abandonné, la clarté
ce rescrit impérial était une nécessité de la situation, à Dins qu^on n*eùt voulu semer la défiance des deux côtés» lis il n'en était pas moins dur pour l'empereur de donner ux fois sa signature, en Tespace de six semaines, la première ur dire blanc et la seconde pour dire noir. Je le sentais proidément, bien que je n'eusse pas rédigé le rescrit, n'étant s d*ailleurs en situation de le faire. Non seulement par cette son, mais aussi parce que j'étais guidé par la pensée que, as les nouvelles conjonctures, le ministère à former devait e strictement constitutionnel, et non pas un ministère ac- [tué de parti, si l'on voulait s'engager avec succès dans la e indiquée par le second rescrit, je me permis de profiter de )casion de mon audience suivante; me souvenant de la pae impériale, d'après laquelle je devais toujours dire sans citation ma façon de penser, je m'exprimai dans ce sens, n que je n'y eusse pas été convié, et je caractérisai mon itiment en avançant que même l'ancien gouverneur de Bone, le général baron KoUer, serait accueilli avec confiance Qme ministre-président du conseil. De même que, un an plus , après la chute du ministère Potocki, mes ouvertures relatinent à une seconde édition du ministère bourgeois, corrigée is le sens de la modération, mes paroles furent encore ac-
cueilli^ cette fois par un silence significatif. Hais immédiatement après, il se passa un incident remarquable. Comme je revenais de Taudience en question, je trouvai dans mon aniichambre le député Rechbauer. Je l'invitaj à entrer aussitôt, et que me dit ce député appartenant à la flraction la plus avancée du parti constitutionnel ? c Je suis venu pour vous dire que nous n'élevons aucune prétention de participation dans la formation du ministère, et que nous sommes maintenant tout à fait satisfaits, à condition que Ton gouverne constitutionnellement. »
Bientôt après, j'appris deux chosQS : la première, que le baroo Kellersperg avait été appelé à former le nouveau ministère; la seconde, que le comte Andrassy se trouvait de nouveau à Vienne. Ce dernier ne se montra pas chez moi; il vint me voir seulement après sa nomination au poste que j'occupais pour me dire combien sa situation était pénible et comme il lui serait dur de changer sa résidence à Pest pour celle de Vienne. Le baron Kellesperg, lui, me fît visite avant sa nomination; i mon grand étonnement, car notre dernière rencontre ne le faisait pas prt^sumer, il fut très cordial; et comme je lui disait qu'il n'aurait pas à se plaindre de l'insinuation du chancelier impérial dans les affaires intérieures, il répondit que son in* tention était, au contraire, de me convier à toutes les séances importantes du ministère. Je pus, en conscience, lui donner l'assurance que le chancelier impérial ne se mêlerait pas des affaires intérieures, car je savais déjà, par ce qui se passait autour de moi, que c'en était fait du chancelier impérial ; et l«
ron Kellesperg savait peut-être aussi qu'il n'y avait pas de ril à me dire de si belles choses.
L'heure des éclaircissements ne tarda pas à sonner. C'était spectacle émouvant de voir le conseiller d'Etat de Braun, i, en 1866, m'avait transmis la nouvelle inattendue de ma minalion, m'apporter aujourd'hui la communication opposée, edevais, — telles étaient ses paroles, — faciliter la voie àTemreur»,cequi ne pouvait signiQer autre chose sinon quejevouise bien donner ma démission. Comme raisons, le baron Braun avait deux à alléguer : la première, que le titre de chancelier périal suscitait des difficultés, la seconde, que j'avais trop nnuis. Par contre, le baron Braun fit allusion à certaines •oies do l'empereur, qui me furent un nouveau témoiîge de la noblesse de son caractère et me firent du bien, empereur avait dit: « Il est redevenu populaire; donc il lui a plus facile de se résigner »; et il avait ajouté : « Il me sera •éable qu'il soit mon ambassadeur, parce qu'alors il me resa ». Je me rendis le lendemain chez Sa Majesté, sur le déqu'elle m'en avait fait exprimer. L'empereur vint amicalentàmûi, me serra la main, et dit: « Je vous remercie d'avoir ani la difficulté ; j'ai beaucoup lutté avec moi-même, mais il it que je renonce à vos services. » Voilà la stricte vérité sur qui a été réellement dit, et si j'en parle, c'est pour montrer vanité des racontars qui mentionnaient des scènes, de l'émo- •n, etc. Puis, l'empereur m'offrit un siège et parla encore de fférentes choses; mais il ne prononça pas une parole relative la cause de ma retraite, et conséquemment ne dit rien qui
eût rapport aux grandes questions acctuelles. Je recommandai ces paroles au Lloyd de Pest^ à propos de l'insinuation faite plusieurs années après sur la cause de ma retraite. Par contre, Tempereur me fit Thonnour de me rendre visite, quelques jours après, et resta avec moi une demi-heure. D'une part qui ne m'était point favorable, on chercha à atténuer cette marque de faveur en disant qu'il s'agissait de la restitution de documents, comme si Tempereur avait eu besoin pour cela de venir lui-même à ma demeure ofGcielle!
Cependant j'avais envoyé ma démission, et je reçus bientôt d^ Sa Majesté la lettre autographe que voici :
Cher comte Beust,
En vous relevant, sur votre prière, basée sur des raisons de santé, de vos fonctions de chancelier impérial et de ministre de la raai^^ de Tomporeur ot dos affaires étrangères, je tiens à vous exprii^^^^ ma reconnaissance pour le dévouement constant et désintéressé c»^^ lequel vous avez rempli vos devoirs. Je n'oublierai jamais les ^^^ vices que, durant cinq années fertiles en événements, vous avez^'^^ dus à moi, à ma dynastie, et à TEtat.
François-Joseph m. p.
Vienne, le I" novembre 1871.
En même temps eut lieu ma nomination de membre à vi^ de U Chambre des Soigneurs et d'ambassadeur à Londres.