CHAPITRE XLVIII
Donec eris felix multos numerabis amicos.
Aujourd'hui que j'écris Tépilogue des souvenirs du temps de mon ministère à Vienne, il y a douze ans écoulés depuis ces^ jours de novembre où des éloges excessifs me furent accordés au sujet de mon œuvre, et où un excès de douleur éclata au sujet de mon départ subit. A une époque aussi fertile en événements et en transformations qu'est la nôtre, on aime vite, on oublie vite; et ce ne peut être pour moi une raison de m'étonner ou de me plaindre, que de voir que Ton pense peu ou point à ce qui s'est dit, écrit et imprimé lorsque j'étais encore suri» scène politique. Mais ce qui devait me toucher, sans pourtant faire naître d'amertume en mon cœur, c'est qu'il n'a même pas fallu des années pour amener cet oubli.
En 1871, j'avais exposé, devant la Délégation autrichienne, ,
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■^ Un discours détaillé, la politique adoptée par le gouYera»» >^Qnt, et la Délégation avait manifesté sa satisfaction en votant ^budget à Tunanimité, et sans qu*un mot de doute ou de blâme B fût élevé. Un an plus tard, il y a de nouveau session pour L Délégation, et l'on se montre ravi de la politique suivie par nouveau ministre, laquelle répond exactement à celle que ivais exposée, comme si cette politique du nouveau minise était la meilleure et, en même temps, tout le contraire de mienne. Cependant, on avait eu pour celle-ci un vote de con* ince absolue. Que de semblables transitions — je me sers d'une :pression parlementaire — fassent plus de tort à ceux qui les emplissent qu'à ceux contre qui elles sont dirigées, c'est de loi malheureusement on no se rend pas compte. S'était-il passé, ins l'intervalle, quelque chose qui fût propre à modifier la )nne opinion IQ[u'on avait auparavant de mes actes? Assurélent non, car l'incident avec Gramont, qui a été si fort exploité intre moi, et que je n'ai pu mettre en son vrai jour que dans 1 des précédents chapitres de ce livre, eut lieu un an après, 1 1873. En revanche, mes premières dépôches de Londres, qui raient été imprimées dans le Livre rouge, trouvèrent dans la resse un accueil favorable et distingué. Mais pourquoi chercher 18 causes d'un revirement, qui s'était produit depuislongtemps, on pas même des mois, mais des jours après ma chute ? Plus une fois, dans l'intimité, je me suis permis une plaisanterie msislant à montrer que, de fin octobre jusqu'à mi-novembre 171, en trois semaines, il se dégage de mon histoire trois ta- 3aux successifs tels qu'on en voit sur une scène de théâtre.
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Premier tableau. Beust a gagné, Hohenwart a perdu. Tm
Beust 1
Deuxième tableau. Quoi? Beust est aussi tombé ? Hélas 1 hélas I Qu'allons-nous devenir?
Troisième tableau. Quoi? Comment? Nous sommes dedansel nous en sommes débarrassés? Bravo t
Le ministère avait été nommé avant que je quittasse Vienne. Le prince Adolphe Auersperg — ierza riscossa^ — cette fois^i enfin réellement président, et à côté de lui Lasser, Unger, Stremayr, voilà qui changeait la situation. Et comment expliquait-on, ou plutôt comment explique-t-on la brusque transition ? Les moineaux criaient sur les toits qu'il avait fallu mettre fin au bruit inattendu et rien moins qu'agréable qui s'était ; fait autour de Beust; et cela réussit parfaitement. Dès lors, les lamentations des feuilles libérales cessèrent, bien qu'elles eus- ^ sent une raison de plus pour m'être reconnaissantes et honorer , ma mémoire. Et avec quelle rapidité ce changement ne s'opérat-il pas ! « Au moment où toute la population de l'Autriche s'empresse autour de Votre Excellence... » n'est-ce point ainsi que commence l'adresse que m envoya le Conseil municipal de Vienne? Lorsque je quittai la gare de TOuest, me rendant à Londres, personne ne s'empressait. J'avais bien prié qu'on ne fit point de démonstration à Toccasion de mon départ, mais cela n'empêcha pas que, huit jours avant, des centaines, des milliers de personnes m'auraient fait la conduite.
Au résumé, on m'avait cru indispensable ; dès qu'il fut prouvé que j'avais cessé de l'être ou, si l'on veut, de le paraître, l'en-
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ihousiâsme et la désolation disparurent en même temps et de la même manière.
Je répète ce que j'ai dit tout à l'heure : l'amertume n*a point de place en mon cœur, et les élucubrations poétiques insérées dans Tappendice prouvent que je n'ai pas perdu ma gaieté. Je iuis philosophe, et je prends les hommes comme ils sont, mais je conserve plutôt la mémoire du bien qu'on m'a fait ^ue celle da mal dont j'ai été victime. Mais précisément parce que je me sens exempt de tout esprit de rancune et que je suis resté Iwn Autrichien après comme avant, je n'hésiterai pas à dédier i mes chers compatriotes des considérations qui leur seront peut-être désagréables» mais dont la méditation pourra leur être utile.
Dans un précédent chapitre, je me suis étendu sur la délicate question des Allemands en Autriche après 1866 et 1870. En rappelant ce que j'ai dit à ce sujet, je voudrais bien, eu bon patriote qui ne peut désirer une Autriche forte qu'avec sa population allemande, m'interposer entre les Allemands d'Autriche et les citoyens de l'empire allemand. Aux uns, je dirais : « Restez où vous êtes, vous regretteriez le troc et tourneriez Uentâty mais trop tard, des regards d'envie vers les pots de ^ande d'Egypte; » aux autres : « Laissez-les où ils sont; tels qu'ils sont, ils peuvent vous servir de fidèles alliés, mais ils n'entrent pas dans votre cadre. Vous trouvez là-bas beaucoup de sentiment, d'intelligence, de diligence, d'amour du travail, de capacité et de bravoure, ainsi que l'esprit ouvert aux arts et ^Qx sciences, mais le mot qui, chez vous, renferme tout: la rai*
deuFy on ne la trouve là-bas que ^ous la tunique du soldat. .
« Mais, entends-je dire, par la pensée, à quelque lecteur appartenant aux gauches réunies, est-ce que notre parti a manqué de discipline, et qui donc est-ce qui nous a engagés au renoncement? » Un mot, s'il vous plaît, honoçé monsieur, et peutfètre ancien collègue. Honneur à la résistance opiniâtre des Allemands ! Si je n'avais pas tenu leur cause en si haute estime, je ne Taurais pas défendue à plusieurs reprises. Mais quand il s*agit du triomphe d'une question constitutionnelle, il y a deux manières de persister; l'une consiste à rester à la place où l'on est d'avis que la pluralité doit venir, sans s'occuper si elle y viendra ou non; l'autre fait qu'on ne recule pas devant l'ingrate et pénible besogne consistant à amener les autres où Ton veut. J*étais partisan de cette dernière méthode, et si, au lieu de me suspecter et de me combattre, on m'avait tendu la main, les gauches réunies ne se trouveraient pas aujourd'hui dans la minorité.
Je me suis souvent posé la question que voici : Supposé que Bismarck eût fait pour l'Autriche ce qu'il a fait pour rAllemagne, lui serait-on resté aussi înviolablement fidèle ici qu'on l'a été là-bas sans interruption, malgré des prétentions parfois un peu fortes? Je laisse à d'autres le soin de répondre, mais je prie qu'on soit sincère.
Parmi les suppositions erronées que j'ai rencontrées plu^ d'une fois dans les journaux et dans les histoires, relativement à ma personne et à mes actes, se trouve aussi celle qui concerne mon impuissayitc rivalité a,yec Bismarck. L'idée de cette riva-
. lité D6 m'est jamais venue à l'esprit. La raison en est que j'ai ; iOTijours accordé, sans arrière-pensée, à mon prétendu rival une supériorité qui s'étendait même aux forces physiques, puisque je ne possède pas sa nature herculéenne, et, d'ailleurs, tout parallèle entre nous n'est-il pas exclu d'avance, à cause de la diversité de la matière que chacun avait à travailler? Une armée bien préparée, une unité politique et nationale, avec cela un mouvement d'expansion nationale dans une seule et même direction, cela revient à conduire à quatre chevaux, dont deux, autimon, seraient robustes, et les deux autres, tenus à la bride, pleins de feu. Le cocher, dans ce cas, ne doit pas être moins iabile que d'autres, et je suis bien éloigné de croire que je ^'aie élé davantage, à la place dont je parle. Mais ce dont je ^e donne la liberté de douter, c'est que mon prétendu rival eût '^it, avec mon attelage, plus de chemin que je n'en ai fait.
Je conserve Tespoir que les historiens impartiaux et conscien- 'ieux, dans leur jugement de mon passage de cinq années au mnistère, en Autriche, sauront trouver, de môme, que, moi Lussi, je suis toujours resté dans la modération, un juste miieu entre l'apothéose dont j'ai été, quelque temps, le héros, et es malédictions dont on m'a rendu ensuite victime.
« Paix à sa cendre, justice à sa mémoire! » Tels senties nots que je veux pour épitaphe. Puisse un jour cet appel n'être )as vain!