CHAPITRE I
1891-lt«93
Arrivée à Londres. — Brouillard et pas de spleen. — Old England for ever. — Lord Granyille. — Corps diplomatique. ~ Comte BernstorfT et comte Munster. — La cour. — La reine. — Prince et princesse de Galles. — Duchesse de Cambridge.
Ce fut par une froide et triste journée de novembre que je
quittai Vienne et, qu'enveloppé de brouillard Je fis mon entrée
à Londres. Si je ne fus pas pris de spleen, c'est parce que je ne
marchais pas vers l'inconnu. J'avais déjà éprouvé sur moi*
même, et je l'ai mentionné à propos de mon premier séjour en
Angleterre, quelle attraction exerce sur les étrangers ce pays
parfaitement dénué de plaisirs et de distraction s. L'accueil
plus que bienveillant que j'avais reçu pendant ma mission de
sept ans à Londres ne pouvait qu'augmenter mes sentiments
d'estime et d'affection. Il était donc tout naturel que je conser^
Tasse un fidèle souvenir à cette vieille Angleterre que j'avais
tant aimée, et que je coatinuasse à lui rester attaché, au liei de m'en détourner, lorsque l'adversité et les malheurs com — mencèrent à obscurcir son horizon. Je dirai plus; ce ne fut pa^ sans un sentiment de profonde irritation, qu'à la suite de ce^ = changements, je vis se produire, surtout dans la presse libérale— ^ des opinions plus haineuses qu'indifférentes. De même qu'osa avait tourné le dos à la Russie après sa défaite en Crimée, d- < même on tourna le dos à l'Angleterre lorsque ses affaires allfe rent mal en Asie et en Egypte. Cela s'expliquait lorsqu'il s'agissait de la Russie, car elle était la personnification de l'absolutisme; mais était-il permis d'oublier si vite que l'Angleterre, depuis de longues années, avait servi d'asile aux émigrés politiques, et que, du temps^de la Sainte Alliance, sa neutralité volontaire avait été un oostacle inappréciable pour l'absolutisme aveugle? Mais, hélas, môme dans les cercles conservateurs, on ne se souvenait plus que l'Europe, sans les subsides de l'Angleterre et sans ses combats en Espagne, ne serait jamais venue à bout de Napoléon, en dépit du froid glacial de Thiver russe et en dépit de l'exaltation et de l'énergie de l'Allemagne. Autre considération. S'il y avait un pays qui eût le droit d'en vouloir à l'Angleterre, c'était bien l'Autriche. Si celle-ci avait perdu ses provinces italiennes, c'était plutôt l'Angleterre qu'elle devait accuser que la France. La situation de l'Allemagne était bien différente. On peut voir dans mes explications sur la guerr franco-allemande et sur la dénonciation du traité de Paris pa la Russie, combien l'Allemagne est redevable à TAngleterre. De môme quc,dans ma pensée, je ne me détourne pas de l'An-
rre, malgré sa faiblesse actuelle, de même je ne doute pas i régénération. Un peuple qui possède à un si haut degré ns pratique, saura, il est permis do Tespérer, profiter des is de l'expérience, et cessera enfin de régler sa conduite enles autres peuples uniquement en proportion de lear plus loins de succès. Cela ne se fera pas sans efforts, mais Fesie sacrifice ne fera pas défaut.
)n heureuse étoile voulut bien me faire retrouver un vieil dans le ministre anglais auquel j'eus affaire. Nous nous s connus à Paris, il y avait de cela trente ans, lorsque j'y
secrétaire d'ambassade et que son père y était ambassad'Angleterre. Autrefois lord Leweson, il était maintenant e Granville.Les rapports, soit d'affaires, soit de société, que avec lui, sont restés du nombre de mes plus agréables sou. •s. Il était un de ces hommes assez rares, chez lesquels une de capacité se cache sous des dehors très simples. Mais il
les défauts de ses qualités. La modestie, vertu respecta- 3St sujette à se laisser influencer par l'opinion d'autrui. ainsi que l'attitude et les paroles énergiques de lord Gran-
lorsque la Russie di5chira le traité de Paris, furent immément suivies d'autres paroles dans lesquelles on devina la de Gladstone. Dans le maniement des affaires il avait une ude qu'on ne saurait trop recommander à tous les minisics affaires étrangères. Après chaque entretien officiel, il nait par écrit tout ce qui avait été dit par le plénîpotenj étranger et par lui-même. {Count Beust called on me and ? the following statement^ etc.)
La reine avait accordé à lord Granville, après la mort du duc de Wellington, la dignité de Lord Warden of the cinque porU [cinque et non five)^ qui avait appartenu au duc de la Vicim Cette dignité donnait droit à la jouissance du château de Calmer, qui s'élève sur un petit cap au-dessus de la mer, non loin de Douvres, près Doal,et où était mort le vieux duc de Weliiog* ton. Je fus souvent l'hôte de lord et de lady Granville, dans | cette poétique demeure. *
Gladstone était premier ministre à cette époque. J*eus alors ; peu de rapports avec lui, mais, quelques années plus tard, nous ^ eûmes maintes conversations intéressantes. Parmi les autres ministres, je connaissais déjà le très honorable Fortescue qui devint lord Carlingford. Il était le mari de la veuve du comte Waldegrave, laquelle, selon l'usage anglais, avait conservé le titre de son mari défunt. Dans la première partie de cet ouvrage, en parlant de ma mission à Londres en 1861, j'ai consacré un reconnaissant souvenir à son hospitalier château 'ie Strawberry llill, près de Twickenham.
J'eus la chance de trouver plus d'un vieil ami dans le corps diplomatique : entre autres, mon collègue allemand. Dans mes souvenirs sur la conférence danoise, j\ii eu l'occasion de louer ses services, qui ne furent pas toujours appréciés convenablemont à Rerlin. — Le comte Bernstorff était de mes amis. Malheureusement je no lo conservai pas longtemps comme collègue, ' car il mourut en 1873. Je ne tardai pourtant pas à contracter avec son successeur une amitié qui fut durable. La nomination du comte Munslor à Tambassade de Londres causa d'abord
{uelque étonnement, car non seulemoDt il était Hanovrien, oiais, avant la catastrophe de 1866, il avait été diplomate au service du Haoovre. Il n'y avait pas lieu de craindre que la cour fit la moindre objection à ce choix, car il était de tradition que la parenté ne jouât aucun rôle en politique. Il était toat naturel que les membres de la famille royale qui appartenaient à la maison Cambridge eussent pour lui des sentiments peu sympathiques, mais il faut avouer que le duc sut parfaitement se contenir. Sous tous les autres rapports, le comte Munster était l'homme qu'il fallait pour ce poste. Il était fils du oomte Munster, si souvent nommé dans Thistoirede l'Allemagne et qui avait été « adlatus » du roi de Hanovre à Londres; étant Dé et ayant été élevé en Angleterre, il connaissait à fond la langue anglaise; de plus il était sportsman; enfin, il était allié )ar son i&ariage à l'aristocratie anglaise. Nous fûmes bienlrt mis et n'eûmes jamais à nous plaindre l'un de l'autre. J^ai, du reste, une raison particulière pour penser avec plaisir mes bons rapports avec l'ambassade allemande. Ils formaient n contraste frappant avec les soupçons que les journaux allemands, aussi bien que les journaux russes, faisaient de temi>s ti temps sur moi en m'attribuant diverses menées et en mac- Usant de fournir des inspirations à la presse, ce qui fit dire ne fois au Standard : « il faudrait que le comte Beust eût cent laîns pour pouvoir écrire tout ce qu'on lui fait écrire en Al- )mague et en Russie. » Je sais que le comte Munster s'en était laint lui-même, et qu'il avait écrit à Berlin « qu'on devrait se écider à laisser cet homme tranquille. »