CHAPITRE YI
Mission de TAutriche en Orient. Mon programme contenu dans le premi livre rouge. — Ma dépôche du !«' janvier 1867. — Révision du traité Paris. — Évacuation de la citadelle de Belgrade.
En 1878, le diner accoutumé du lord maire eut lieu apr^^ le congrès de Berlin; lord Beaconsfield prononça un brillais "^ discours pour célébrer le nouveau pacte ; il insista notammetP- ^ sur ce que Ton avait fortifié la Turquie en la débarrassant d «-i souci de la Bulgarie et de la Bosnie. En sortant de table, je présentai cette observation au premier ministre : « La pensée qa^ vous avez exprimée est ingénieuse, mais elle n'est pas neuve ; on nous a tenu le même langage, après nous avoir débarrassés du souci de Tltalie ; il est vrai que, par suite, nous avons été débarrassés, quelque temps après, du souci de l'Allemagne, ce qui a complété notre délivrance. »
Le moment où nous venions d'être allégés de ce second fardeau fut celui de mon arrivée aux affaires. Le terrain où
nous n*étioDS pas encore sans souci, était l'Orient» et c'est lui qui attirait mon attention.
Avant d'être ministre d'Autriche, j'avais eu souvent l'occasioQ de m'occuper des questions orientales. J'en ai déjà parlé dans le chapitre XYI de la première série. Les considérations que j*y ai exposées m'inspiraient le programme si^ivant : Réviser le traité de Paris, en ajoutant un droit de contrôle à l'engagement de protéger Tempire ottoman ; observer une attitude bienveillante à l'égard des populations chrétiennes des pays turcs voisins, sans préjudice du maintien de l'empire ottoman, en principe et en fait ; combattre par cette attitude le monopole de la Russie parmi les populations slaves, amener la Russie à ce programme par une concession à bon marché et sans péril : savoir la suppression de ce qu'on appelait la neutralisation de la mer Noire, laquelle en excluait la marine de guerre russe. Que Ton veuille bien se reporter à ma correspondance de 1855 avec le comte Nesselrode, chancelier de Pempire ; j'écrivais qu'une restriction si contraire à la nature ne pouvait être de longue durée, et qu'il ne se passerait pas dix ou douze années avant qu'il se trouvât quelqu'un pour en demander l'annulation. Je ne soupçonnais pas que ce serait moi. En réalité, cette restriction ne pouvait avoir d'autre effet que de blesser le sentiment national russe, en laissant une rancune profonde et durable, d'autant plus compréhensible que cette prétendue neutralisation de la mer Noire, tout en s'opposant à la présence d'une flotte de guerre russe sur cette mer, n'empêchait pas la Turquie et d'autres États d'armer des flottes de guerre dans le
voisinage, ce qui détruisait, au détriment de Tune des parties Tapparente égalité de conditions.
Ce que Ton disait à Londres et à Paris au commencemeni de 1867 prouve bien à quel point était faible l'utilité pratiqu de ce traité. Dans ces deux villes, on se montait la tète au sou^ venir du sang répandu pendant la campagne de Crimée, mais lorsque je demandais si l'on recommencerait Ja guerre dan» le cas oti la Russie construirait peu à peu une flotte de guerre k Nicolaîeff, en dehors de la mer Noire proprement dite, on me ré-^ pondait catégoriquement non.
Deux actes résultèrent de l'exécution de mon programme z l'éloignement de la garnison turque de la citadelle de Belgrade et la dépèche au prince de Metternich, du i^' janvier 1867. Que de fois on m'a reproché de m'ètre prononcé pour l'évacuation de Belgrade ! Cependant il n'y eut jamais lieu de la regretter. Au contraire ! Si la minime garnison turque avait encore été là en 1868, il est plus que vraisemblable qu'il y aurait eu un conflit sanglant, lors de l'assassinat du prince Michel. Du reste, toutes les personnes qui connaissaient la localité m'avaient dit que cette citadelle n'était qu'un amas de pierres, complètement impossible à défendre, et que, par conséquent, la petite garnison qui s'y trouvait ne pouvait servir qu'à compromettre l'armée turque ou à amener une provocation inutile.
Pour ce qui concerne le projet d'une révision du traité de Paris, cette pensée se trouve développée dans la première annexe à ce chapitre, la dépèche adressée au prince de Metternich le
{"'jaDvier 1867. Quant à Tattitude qui devait être observée par le cabinet impérial et royal, au sujet des questions intérieures de l'empire ottoman, elle est exposée dans la deuxième annexe qui reproduit la partie de l'introduction au premier livre rouge, traitant de la question d'Orient, Ces deux pièces ne soDt pas sans intérêt historique ; elles sont devenues pour moi des documents jusliQcatifs, car cette introduction au premier livre rouge présente les fils de la politique orientale qui a ^té suivie depuis, même après mon départ; et les événements ont doublement donné raison à la dépêche du l^' janvier ' i867, puisque, d'une part, la guerre de 1877 entre la Russie et la Turquie a montré l'inanité de la protection assurée à l'empire ottoman par le traité de Paris et que, d'autre part, la I Russie, en 1870, a annulé de sa propre autorité, pour ce qui concerne la mer Noire, la condition que, à Paris et à Londres, on ne voulait pas abandonner, mais qui aurait été utile si, comme je le proposais, on en avait fait un moyen de compenalion.
L'échec de mon entreprise d'alors fut, du reste, en grande partie, le résultat d'une circonstance fortuite : une dépêche lestinée à sonder les intentions fut divulguée prématurément :iar suite d'une indiscrétion inexpliquée, ou même d'une négligence, celle-ci étant vraisemblablement le fait du ministère le Paris. Une des conséquences les plus notables de cette dirulgation fut que le projet qu'on imputait à tort à une entente ivec la Russie ne fut pas accueilli favorablement à Pétersbourg, » qui se conçoit, car le prince Gortschakoff se réservait d'agir
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luî-méme. On m*a même dit qu*il ne m'avait pa» pardon d'avoir essayé de lui enlever cette gloire. Cette attitude du chj celier n'était pas de nature à faire disparaître la mauvaise d p^ition de Paris et de Londres à Tëgard de cette mesure.
Annexe I au chapitre VI
Le Baron de Beust Mr frmce de Meiiemich à Paris.
Vienne, le 4" janvier 1867.
Pendant \ê séjour que vous venez de faire à Vienne, je vous ai entretenu, mon Prince, de nos graves préoccupations par rapport auxaiïaires d'Orient, et de notre intention de nous ouvrira ce sujet en toute confiance au Cabinet des Tuileries.
La situation où se trouve en ce moment la Turquie mérite en effet l'attention sérieuse des Cabinets. Toutes les nouvelles s'accordent à faire pressentir que Tinsurrection de Candie, bien comprimée dans la majeure partie de l'tle, n'en continuera pas moins à couver jus- <iu*au printemps. Dans la plupart des autres parties de TEmpire ottoinan habitées par des chrétiens tout est préparé pour une levée de Ruchers; les excitations venant de Grèce alimentent sans cesse la ^"^rmentation dans les provinces limitrophes, et il est tel point du territoire turc oh l'agitation s'est déjà, à l'heure qu'il est, traduite ^n lutte ouverte.
Nous n'avons pas à analyser ici les causes qui ont déterminé cet entraînement soudain des esprits, ni à examiner les fautes qui
peuvent avoir contribué à Taccélérer ou les moyens par lesquels il eût été possible d'arrêter les progrès du mal.
Ce qu*i] y a de certain, c*est que cet état de choses est de nature= à faire surgir de graves dangers pour la paix de TEurope, si lei^ Puissances ne s'appliquent, en temps opportun, à prendre des me — sures cfQcaces pour les prévenir.
Il est impossible de se dissimuler que les remèdes à l'aide des — quels on a cherché, dans le cours des dernières années, à mainte — nir le statu quo en Orient, se sont montrés insuffisants à maltriseKT des difficultés que chaque jour est venu accroître.
£a effet, la marche des événement^ qui ont ensanglanté l'île d^ Crète semble dénoter un certain amoindrissement dans la force dc^ résistance dont dispos? le Gouvernement du Sultan, puisqu'un ter — ritoire d'une étendue peu considérable, dont, il est vrai, la position» insulaire augmente Timportance, est en état de tenir si longtemps en échec la puissance musulmane.
D'un autre côté, depuis la signature du traité de Paris de 1856, la condition générale des États europc^ens a subi des modifications notables et, grâce aux succès remportés par le principe de nationalité en dehors de la Turquie, le désir d'obtenir des triomphes pareils a dû se faire jour avec un redoublement de vivacité au sein des populations chrétiennes de cet Empire, même indépendamment de toute impulsion de Tétrangor.
La physionomie de l'Orient, prise dans son ensemble, se présente donc aujourd'hui sous un aspect essentiellement différent de celui qu'elle avait en 4856, et les stipulations d» cette époque, aussi bien que les conventions spéciales dont elles furent suivies, dépassées qu'elles sont, sur plus d'un point important, par les événements survenus depuis, ne suffisent plus aux nécessités de la situation actuelle.
Ajoutons que, tout en reconnaissant la Conférence de Paris comme virtuellement existante, l*on ne saurait disconvenir qu'elle s*est Inontrée au-dessous de sa tâche ou, tout au moins, que les circonstances ont tourné de façon à lui en rendre raccomplissement impossible. La Conférence a été amenée, par la force des choses, à enterrer plus d'une des dispositions capitales de TActe de 1856. C'est ainsi qu'elle a donné le coup de grâce à celle qui consacrait la séparation des Principautés danubiennes, en autorisant rétablissement d*un corps politique unitaire. C'est ainsi que, tout récem-^ , ment encore, à la chute du dernier Hospodar, elle n'a pu faire . respecter les traités pour la nomination de son successeur. En plus d'une occasion le rôle de la Conférence de Paris s'est borné à don- , ner, après coup, sa sanction à des faits accomplis en dehors de son action el qui étaient en désaccord avec les conventions placées sous sa sauvegarde.
U y a là plus de motifs qu'il n'en faut pour faire faire aux Cabi-
I nets de sérieuses réflexions, et pour les engager à se demander ce
I (ju'il y aurait à faire dans le but de préserver l'Europe des codvul-
f sfons 0 j la jetterait l'écroulement subit de la domination ottomane,
et si le moment n'est pas venu de procéder à une révision du traité
de Paris du 30 mars 1856 et des actes subséquents, à opérer de
commun accord par les Puissances qui les ont conclus, le Royaume
d'Italie prenant aujourd'hui la place du royaume de Sardaigne.
Cette révision aurait, ce nous semble, à se proposer un double but.
Le traité de Paris a laissé dans le vague la pensée de ses auteurs en ce qui concerne les droits des populations chrétiennes sujettes du Sultan. En mentionnant expressément le llat-houmaïoum, le traité a donné, il est vrai, une consécration indirecte aux disposltioos de cet acte^ mais les généralités dans lesquelles se i enferme
ir. o
le firman, qui ne fait qu*ébauchcr les institutions destinées à pro t^ger les raïah, sont loin de leur offrir des garanties sérieuses. L — première tÀche de la Conférence de révision consisterait donc dissiper ces incertitudes, cause incessante de mécontentement poi^ les chrétiens de la Turquie. Toutes les Puissances intéressées ai—a raient à s'occuper soigneusement de cette question, chacune d'ell^^ mettant en lumière le point de vue auquel elle est portée à Venv 5 sàger suivant sa position particulière, et ces points de vue dives ' seraient ensuite discutés en Conférence. Cette manière de procéd^^ nous paraît offrir le meilleur moyen d'arriver à un résultat qui, un» * fois obtenu, serait présenté à la Sublime Porte, avec toute TautoriC* qui appartient à un avis unanime de l'Europe.
En nous prononçant dans des termes aussi positifs, nous n'enten dons nullement antieiper sur la forme qu'on jugerait convenable* d'adopter pour faire agréer au gouvernement ottoman les propositions delà Conférence. Il va sans dire que cette forme devrait être de nature à ménager autant que possible l'autorité de la Porte et i faciliter son consentement. Mais, en présence du danger qu'il s'agit de conjurer, le but qu'on se propose d'atteindre serait manqua d'avanc3 si le moindre doute devait subsister sur Tefficacité de cette intervention de l'Europe.
Le travail que les puissances assumeraient de cette manière est, nous le savons, loin d'être facile ; il Test d'autant moins qu'elles devraient se garder surtout de tailler sur un seul et même patron des combinaisons qui auraient à s'appliquer à des contrées si diverses entre elles sous le rapport de la religion, de la race, du degré de civilisation et des intérêts matériels.
Pour cette même raison, il faudrait examiner mûrement la question de savoir quelle serait la marche la plus convenable à suivre pour s'enquérir des besoins de chaque province. Selon nous, le
mode qui s? recommanderait de préférence serait d'en charger desorganes de chacun des gouvernements intéressés, lesquels, afin (l'ôlre bien renseignés, devraient consulter des hommes spéciaux^ appartenant au pays, et dont Timpartialité et la rectitude de jugement leur seraient connues.
A côté de cet objet principal qu'une révision du traité de Parisdoit avoir en vue, il on est un autre, non moins important à nosyeux: celui de s'assurer du concours loyal et sincère de toutes les. parties intervenantes. A ce point de vue on ne saurait nier que le traité de 1856 n'a pas atteint complètement son but. Comme cetraité était destiné à terminer une guerre que la Porte et ses Alliés avaient soutenue avec succès contre la Russie, il devait paraître indispensable d'y introduire des clauses restrictives de la libre disposition d'une partie des moyens d'action que cette dernière Puissance pourrait, daii^ un cas donné, vouloir diriger contre l'Empireottoman. On s'y sentijt d'autant plus disposé que, pour tout le reste, on entendait épargner à la Cour de Saint-Pétersbourg des conditions trop onéreuses. Aussi fut-elle ménagée en ce qu'on ne lui demanda qu'une cession de territoire de peu d'importance, et le prix de la lutte se résuma dans les entraves imposées aux mouvements^ de la Russie du côté de la Turquie. On espérait, par là, garantir VEurope, pendant un long délai, des complications dont la menaçait la question d'Orient. Tout en rendant justice aux motifs qui^ à celte époque, ont dicté les déterminations de l'Europe, on ne sau-^ rait dissimuler que c'est aller contre la nature des choses que d'in- ^rdlre à un Etat d'une étendue et d'une population aussi immense sa liberté d'allures dans le cercle de son action légitime. Une pal'aille interdiction était peu propre à détourner, à la longue, lescom- P^icalions que l'on avait à cœur d'éviter. Toute compression excessive a pour effet de provoquer l'expansion de la force compri-
mée dans une autre direction et, de toute manière, en agissant comme on Ta fait, on a rendu difficile au Gouvernement russe de prendre de bon cœur sa position dans le concert européen nouvellement établi pour les affaires d*Orient.
Autant qu*il s'agit donc des restrictions dont nous venons de parler, il importe de distinguer ce qui est possible de ce qui ne l'est ^ pas. A notre avis, il y a lieu de tenir compte, dans une mesure convenable, du rôle naturel qu'assure à la Russie en Orient la com — munauté des institutions religieuses, et de se ménager, par un^ attitude conciliante, le concours sincère de cette Puissance dans les affaires du Levant.
La question que nous traitons ici mérite, croyons-nous, d*étreprii en considération le plus promptement possible. Il serait à désirer, selon nous, qu'un concert nouveau pût s'établir dans des formes différentes de celles qui ont présidé jusqu'ici à Taction de la Conférence de Paris. Des dissentiments regrettables ont trop souvent paralysé cette action et il nous semble préférable d'entrer, sans hésiter, dans une voie nouvelle pour assurer l'entente des Puissances.
Si les Cabinets partageaient les vues que nous venons d'exposer, nous proposerions que chacun d*«ux voulût bien,, par les moyens indiqués plus haut, se procurer les informations nécessaires au sujet des vœux et des besoins des différentes populations chrétien- . nés soumises à la Porte, etquo les matériaux ainsi recueillis fissent l'objet des délibérations d'une Conférence composée des plénipotentiaires de toutes les Cours garantes.
Une question à examiner serait celle de savoir s'il conviendrait d'admettre à cette Conférence un représentant de la Sublime Porte. Nous sommes loin de méconnaître que le respect dû à l'indépendance de la Turquie conseillerait de la faire intervenir dans ces délibé-
rations. Mais, plus les dangers qu'il s agit de conjurer sont graves et imminents, et plus on doit être pénétré de l'urgence qu'il y a d'avoir recours aux moyens les plus efficaces; or. Ion ne saurait disconvenir que la participation de la Porte rendrait on ne peut plus difficile aux Puissances d'arriver à une entente avec toute la promptitude commandée par les circonstances. On devrait donc, ce nous semble, s'attacher à démontrer au Gouvernement ottoman que son propre intérêt, loin de souffrir de son absence de la Conférence, exigerait au contraire qu'il restât étranger à s?s travaux. L'attitude d'abstention pleine d'égard dont toutes les Cours ont fait preuve dans la questions de Principautés, dans celle de Candie et même dans celle de Serbie doit éclairer la Porte sur les véritables intentions de r£urope à son égard. D'un autre côté, elle ne peut fermer les yeux aux sinistres lueurs qui traversent aujourd'hui 80Q Empire et doivent lui faire craindre un embrasement gênénd. Nous ne mettons donc point en doute que )es Cabinets réussiront à la convaincre de l'impossibilité de conserver désormais, Sins modification, le régime d'administration actuel, et à lui donner confiance dans les vues aussi désintéressées que bienveillantes qui inspireront leurs propositions. Nous pensons aussi que la Porte accueillera avec reconnaissance les mesures que les Puissances garantes jugeront propres à créer un ordre de choses durable dans la presqu'île des Balkans.
En revanche, et c'est par là que nous complétons l'expression de notre pensée, il nous reste à énoncer un vœu dont l'accomplissement aurait, à notre avis^ pour le gouvernement ottoman, infiniment plus de valeur que sa participation aux travaux de la Conférence. Dans notre opinion, il serait aussi injuste qu'imprudent d'imposer une pareille intervention à la Turquie sans la mettre à Tabri des mouvements insurrectionnels qui la menacent. Si les Puis-
rsances s'engagent dans la voie que nous venons d'indiquer, elles doivent le faire connaître aussitôt à l'Europe entière et, partant, aux populations chrétiennes de la Turquie, mais, en même temps, elles doivent hautement manifester l'intention de ne pas souffrir »qu3 la révolte vienne traverser leurs délibérations. Ces popula- .tions doivent être prévenues que ce n'est qu'en rentrant dans Tordre et en girdant une attitude parfaitement calme qu'elles peuvent ^Dmpter sur une intervention en leur faveur, et qu'autrement (l'Europe avisera aux moyens de les contenir.
Veuillez, mon Prince, donner lecture de la présente dépêche à Monsieur le Marquis de Moustier et lui faire connaître notre intention de transmettre une commimication analogue aux Cabinets de Berlin, de Florence, de Londres et de Saint-Pétersbourg. Mais avant de faire cette dernière démarche, nous serions heureux que le Gou- •vernement de Sa Majesté l'Empereur des Français voulût bien nous communiquer sa manière de voir, disposés que nous sommes à tenir •compte des modifications qui lui sembleraient utiles.
Recevez, etc. etc.
{Signé) Beust.
Annexe n au chapitre VI.
Introduction au Livre rouge de 1868.
Affaires d*Orient.
Le principe de l'indépeadance et de Tintégrité de Tempire otloluan, fondé sur le besoin de la paix universelle en Europe ainsi ' que sur les intérêts de l'équilibre public, a été solennellement reconnu, dans le traité de Paris du 30 mars 1856, par rAutriche, la France, la Grande-Bretagne,' la Prusse, la Sardaigne et la Russie. Ces puissances oat placé sous leur garantie l'obligation d'observer ce principe, et elles ont déclaré que toute menace à l'état territorial de la Turquie les intéressait également. Dans l'article 9 de ce traité «lies avaient proelamé qu'elles étaient sympathiques à l'amélioration liu sort des populations chrétiennes en Orient, mais, en même temps, elles avaient reconnu qu'elles n'avaient pas le droit de s'immiscer (ians les rapports du sultan avec ses sujets ou dans l'administration intérieure de son empire. Jusqu'alors sur le pied d'égalité, les puissances, cependant, à un autre point de vue, n'étaient pas sor-
lies dans une situation identique des négociations de i856. Tandis que les articles 13 et 14 du traité de Paris imposaient certaines restrictions au déploiement de la puissance maritime de la Russie dans la mer Noire, rAutriche, la France et la Grande-Bretagne concluaient un autre traité, le 15 avril 1856, pour s'engager plus^ particulièrement à intervenir activement dans le cas oïli les dispositions de Tacte de paix viendraient à être violées.
En présence de la situation qui vient d'être ainsi esquissée àt grands trails, le gouvernement de l'Autriche, si intéressée, comme puissance voisine, aux événements de la péninsule des Balkans, s'est placé aux points de vue suivants.
Les obligations de droit des peuples contractées, les bonnes relations existant avec le gouvernement du sultan, le devoir de prévenir des complications s'é tendant au loin, et dangereuses pour la paix, tous ces motifs devaient absolument empêcher le gouvernement de Sa Majesté de fournir à l'insurrection candiote une assistance matérielle ou morale. Il a, du reste, autorisé le commandant de Tescadre impériale à transporter en Grèce les refuges crétois en tant que cela paraîtrait une œuvre d'humanité.
D'autre part, le cabinet de Vienne, en présence de l'engagement des puissances de ne pas intervenir dans les affaires intérieures de la Porte, ne pouvait croire que les puissances auraient renoncé à prendre un profond intérêt à la tournure que prendraient les rapports entre le gouvernement turc et les populations chrétiennes de la Turquie. Si cet intérêt est déjà justiQé au point de vue de toute puissance européenne, il Test d'autant plus pour la monarchie autrichienne, par la sympathie toute naturelle que l'on éprouve pour les populations chrétiennes dans les pays voisins de l'Empire et qui, jusqu'à un certain degré, fait même paraître comme un point d'honneur qu'une légitime satisfaction ne soit point refusée aux
aspirations des peuples de même souche^ tendant à développer L'ur hien-élre matériel et moral, dans le sens du progrès, conformément à la marche de la civilisation européenne. Lorsque les peuples frères, de l'autre côté de notre frontière, émettent des vœux <lont raccompliss3ment peut contribuer à les calmer, sans diminuer la puissance effective delà Porte, le gouvernement de l'Empereur •"t Roi ne peut se refuser à présenter amicalement ces vœux à la Porte avec tous les égards dus à l'indépendance de la Turquie. Et autant on doit reconnaître assurément que le Sultan et ses conseillers se sont efforcées de remplir sérieusement et loyalement tous les devoirs d'un gouvernement éclairé et bienveillant, autant il est permis 4le voir un double avantage aux conseils des puissances «uropéaDoes en ce qu3 ces conseils, d*une part, assurent un puissant a{q[>ui moral aux tendances réformatrices de la Porte, et en ce que, d*autre part, ils empêchent les populations chrétiennes dont l'Europe se souvient de recourir aux actes pour améliorer elles-mêmes leur situation.
Ainsi le g(^uvernement de Sa Majesté a manifesté sa vive sympathie pour le Monténégro pir la médiation active qu'il a recommandée à rintemonciature impéri île et royale à Constantinople^ cette médiatio:! devant être exercéa en Vue de dénouer les questions controversées entre le prince Nicolas et le gouvernement de la Porte.
C'est aussi dans ce s[?ns quj le ^sriMnet de Vienne, en com-
mut) avec d'autres puissances, s'est employé efficacement pour le fttrait des garnisons turques des forteresses de la Serbie, et qu'il a knéme donné l'impulsion décisive pour assurer ce résultat.
I^ but important: favoriser des réformes dans Tinter ieur de l'empire ottoman, sans susciter les difficultés incommensurables que Ton comprend sous la désignation de « question d'Orient », ce
but semblait au gouvernement de Sa Majesté d'autant plus facile à atteindre que toutes les grandes puissances européennes y visaient d*un commun consentement et avec la même résolution, et qu'il r.e formait pas obstacle à leurs intérêts particuliers. A ce point de vue, le gouvernement Impérial et Royal, considérant la siluation £aus aucun parti pris, a cru reconnaître que les garantiesde paixseraieat [>lus fortes, si la position de la Cour Impériale russe vis-à-vis de la Turquie était dégagée des dispositions restrictives mentionnées plus haut, et plus ou moins illusoires, de manière à se raj piocher d» celle des autres puiss mces. Débarrassée de ces conditions gênantes, la Russie pourrait d'autant plus facilement et plus complètement mettre si politique d'accord avec l'intérêt général, qui exige le maintien de l'intt^grité de l'empire turc. Enfin, pour prévenir, autant que possible, toute diveri^ence des puissances, ainsi que pour éviter les oscillations et les inégalitis qui, même en présence d'un accord sur les principes, sont inséparables des conceptions particulières et des actions individuelles de tant de Cabinets, il a semble utile que, en ce qui cjncerna les événements d'Orient, il existât une entente sur les décisions des puissances européennes.
Les vues sur ce sujet ont été d'abord communiquées confidentiellement au gouvernement impérial français au commencement de 4867.
Cette communicalion n'avait d'autre objet que de soumettre provisoirement à l'appréciation du Cabinet Impérial Français les vues essentielles du gouvernement de Sa Majesté sur les devoirs des puissances européennes dans les affaires d'Orient. Lorsque, plus tard, cette démarche eut été divulguéeet présentée sous un faux jour, on adressa aux missions impLTiales et royales une analyse de la dépêche confidentielle envoyée à Paris le 1" janvier de la même amiée, pour les mettre en état d'y conformer leur langage.
MEMOIRES DU COMTE DE BEUST lo
Il n'y A point à oierquece document caractérisait une nouvelle attitude prise par le gouvernement impérial et royal dans les affaires d'Orient, puisque, à la place du système, fréquemment employé au* paravant et critiqué quelquefois à juste titre, qui tendait à remettre les questions embarrassantes ou à y appliquer des palliatifs insufQ- ^ «iDt8, on s'efforçait maintenant de substituer une conduite énergique et préservatrice.
Le cabinet de Sa Majesté considéra dès lors comme étant d'une politique non seulement plus digne, mais encore plus efficace, de I regarder en face la situation menaçants qui se révélait dans Tempire ' ottoman, et de prendre, pour écarter les dangers créés par elle, une initiative opportune et large, plutôt que de suivre les événements pas à pas et de gaspiller sa force en essais de guérison isolés, ap* pliqués à des plaies qui se manifestaient successivement, tentatives •àTaide desquelles on peut Eiouvent produire un soulagement instantané, mais qui sont impuissantes à produire une amélioration durable. 3Le gouvernement de Sa Majesté croyait ne pouvoir attendre cette amélioration que de la coopération de tous les grands États^ et c'est îi rendre celle-ci possible qu'était destiné le document citi plus baut. L'action commune des puissances européennes, telle qu'elle y est envisagée, devait, du reste, tout en ayantpour but suprême la consolidation du trône ottoman, exercer sur la Porte une pression amicale, gênante néanmoins ; seulement l'ennui d'une apparence de tutelle aurait été largement compensé par le sentiment de sécurité plus profondequ'aurait éprouvé le gouvernement du Sultan, n'ayant dès lors à redouter aucune entreprise violente delà part de ses sujets nan musulmans; car l'attitude et les conseils sévères des puissances réunies pour favoriser leurs intérêts auraient ôté h ceux-ci 4oute occasion et tout prétexte d'insurrection. Malheureusement le résultat de l'invitation faite par l'Autriche ne
répondit pas aux espéraoces que l'on avait conçues. U est rema quable que les principales objections qu'elle rencontra dans les coià occidentales se rapportaient aux avantages qui résulteraient pour Ruâsie de son adhésion; il est même permis de mentionner qa*o laissa entrevoir un soupçon étrange et sans aucun fondement : i plan du cabinet de Vienne aurait eu pour origine une entente préa lable avec la Russie.
£n présence des hésitations suscitées par cette pensée, le gouvernement de SaMajesté renonçaàen poursuivre l'exécution. Mais ce qui indique qu'il a eu raison de signaler les défauts et les inconvénients d'actions isolées dans les questions orientales, ce qui prouve q l'une proposition de mettre en œuvre la force totale de la solidarité earopéenne pour résoudre ces questions difficiles, aurait mérité une réception moins réservée, c'est la série, ininterrompue depuis lors. de négociations et de démarche toujours variées, toujours vaines, qui constituent l'histoire diplomatique de 1867, relativement l l'Orient.