‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 13 sur 61 · LES RELATIONS DE TURQOT · texte numérisé non relu

LES RELATIONS DE TURQOT

Galiit Mlle de L'Espinasse et beaucoup d'étrangers detous les pays, qui n'eussent pas cru avoir vu Paris s'ils n'avaient été admis chez Mme Geoffrin. » Sur cette dernière liste il faut ajouter le nom de Turgot, qui ne cessa de professer pour Mme Geoffrin une sorte d'attachement reconnaissant *. « Je plains cette pauvre

1. Il est tristement curieux de retrouver chez les hommes dis* tingués que réunissait k sa table Mme GeofTrin, les mêmes sentiments de sympathique admiration pour la Prusse, qu'ont bruyamment professés de nos jours les gens de lettres qui, en matière de politique et de liberté, faisaient, à la yeille de Sadowa, les ardélions et les entendus. « Après nos dîners chez Mme Geoffrin, écrit MoreUet, nous nous rendions souvent aux Tuileries, d'Alembert, Raynal, Uelvétius, Galiani, Marmontel, Thomas, etc., pour y trouver d'autres amis, apprendre des nouvelles, fronder le gouvernement et philosopher tout à notre aise. Nous faisions cercle, assis au pied d*un arbre dans la grande allée, en nous abandonnant à une conversation animée et libre comme Fair que nous respirions. Nous mettions un intérêt tendre aux succès du roi de Prusse, consternés quand il avait fait quelque perte, et radieux quand il avait battu les armées d'Autriche. Nous étions indignés dé cette réunion des puissances européennes contre un roi . que nous appelions philosophe, çt qui était en effet plus favorable qu'aucun autre de ses frères les rois, à rétablissement des vérités que nous regardions comme utiles, et que nous nous efforcions de répandre. La bonne femme démêlait parfaitement nos dispositions malévoles pour le ministère qui avait fait déclarer la guerre à notre cher Frédéric ; elle en était alarmée, et comme elle contenait chez elle notre pétulance, elle voyait bien que nous allions quelque autre part fronder en liberté. Quand nous la quittions, Raynal ou d*Alembert, d'Alembert ou moi : Je parie, disait-elle, que vous allez attx Tuileries faire votre sabbalj et que M, Turgot ou Vabbé Bon vous y attendent; je ne veux pas que vous vous en alliez ensemble; et elle en gardait un. Puis elle se ravisait : Bon! que je suis sotie! Je ne gagne rien à vous retenir; il vous attend sûrement au bas de r escalier; et cela était vrai, et nous lui en faisions Taveu, et de rire. — Ce détail la montre comme elle était en effet, un peu méticuleuse et timide, obséquieuse envers le gouvernement, ménageant les gens en place et les gens de cour, sentiments bien excusables et bien naturels chez une femme âgée) qui soignait avec raison sa vie, et ne Voulait pas en com-

byGoogk

Mme Geoffrin, écrivaitpil en 1777 non saiH» injustice a Gondorcet, je plains cette paavre Mme Geoffrin d'avoir ses derniers moments empoisonnés par sa vilaine fille. » Il s'agissait de la marquise de la Ferté-Imbeanlt, à laquelle Gondorcet avait faussé compagnie, après avoir été introduit par elle dans le grand monde. Femme sin-> gulière, mais bonne, et qui ne manquait ni de savoir ni d'esprit, la marquise s'efforçait de protéger le lit de mort de sa mère contre l'influence des Encyclopédistes et des philosophes, dont elle détestait, pour sa part, les opinions anti-chrétiennes, et auxquels elle reprochait, en outre, d'avoir extorqué à Mme Geoffrin, ponr l'Encyclopédie, cent mille écus.

C'était, au contraire, une grande affinité d'idées qui, de bonne heure, avait rapproché Turgot des Encyclopédistes et des philosophes. Un des premiers avec lesquels il avait noué d'étroits rapports était Gondorcet. Et déjà nous avons eu à mentionner plus d'un passage de la correspondance qu'ils entretinrent. Si l'on en croit les biographes de Gondorcet, qui était, suivant l'expression de d'Alembert, « un volcan couvert de neige », et que la géométrie n'avait, pas plus que d'Alembert, préservé de l'atteinte des passions, Turgot se serait même, à un certain moment, employé à détourner du suicide Gondor* cet désespéré. Ge qui est constant, c'est que Turgot ne cesse de rappeler Gondorcet aux termes de la modération

promettre la douceur et la tranquillité. » — Qui cependant, ajouterons-nous, était le plus patriotiquement sensé, « de la méticuleuse et timide » Mme Geoffrin. ou de ses commensaux superbes, qui « mettaient aux succès du roi de Prusse un intérêt si tendre »; de la maîtresse de maison, « obséquieuse envers le gouvernement », ou des écrivains français salariés, qui célébraient à Tenvi dans Frédéric « TAuguste 4a siècle »?

byGoogk

LES RELATIONS DE TtTRGOT 43

et de la décence. C'est ainsi qu'il le traite de « mouton enragé », pour lui faire honte de ses violences ou grossièretés de langage contre ceux qui ont eu le malheur de lui déplaire. Ou c'est ainsi encore que, tout en déclarant « qu'en morale, s'il est grand ennemi.de l'indifférence, il est grand ami de l'indulgence dont il a souvent besoin autant qu'un autre », il repousse non sans véhémence cette assertion de Gondorcet « qu'en général, les gens scrupuleux ne sont pas propres aux grandes choses ». De son c6té, tandis que, malgré tout, Turgot languit à Limoges, Gondorcet se montre auprès de lui un correspondant empressé, qui non content de lui demander fréquemment des nouvelles « de sa goutte et de son orteil, » Tinforme de tout ce qui se passe à Paris d'intéressant ou concerne leurs amis communs. > Mais ce fut surtout après l'élévation de Turgot au ministère que son commerce avec Gondorcet prit un caractère particulier d'intimité. Gondorcet ne se bornait pas à féliciter le nouveau ministre ; il s'empressait aussi de lui adresser des conseils de gouvernement. « Votre entrée dans le ministère est un coup de foudre, lui écrivait-il en juillet 1774... Prenez garde aux dévots! Imbéciles ou fripons, il n'y a pas de milieu dans ce siècle pour ceux qui n'ont pas toujours été confinés dans une eapucinière; ils trament des méchancetés ou servent d'instruments aux méchants. » Et peu après : « On commence à savoir dans le monde que le clergé ne paye point la corvée, et on en est un peu indigné. On vous accuse de faiblesse, ce qui n'est pas juste. Vous pourriez, pour réparer cela, faire imposer à la taille les fermiers d'église, proportionnellement au prix de leur bail et à la somme que la généralité ôii ils sont paye pour les

byGoogk

44 TDBGOT

chemins, et remettre aa peaple une quantité de' taille ég<le. Gela ne serait pas înjoste envers ees femûers, qœ Tons exemptez de la corvée : tous auriez par là les déclarations des biens d'égUse, et vous soulageriez le peu* pie. 3» Et encore : « Après le mal d'avoir une religion intolérante, dont la morale, dirigée par les prêtres, est nécessairement abjecte et cruelle, le plus grand mal est de voir les principes de la morale publique être la risée de tous les gens éclairés. Or, c'est le point où nous en som* . mes. Le colosse est à demi détruit; mais il faut achever de le briser, parce qu'U est important de mettre quelque chose à sa place... Pourquoi, au lieu de s'en remettre au temps pour détruire les préventions du roi, ne feraiton pas faire pour lui un ouvrage clair, modéré, bien muni d'autorités, qui contiendrait le récit de tous les assassinats, massacres, séditions, guerres, supplices, empoisonnements, noirceurs et scandales qui forment, depuis 1774 ans, l'histoire du clergé catholique? »

L'ingérence de Condorcet allait même parfois si loin que Torgot se voyait dans la nécessité de réprimander vertement ce conseiller indiscret. « Je ne réponds point, monsieur^ à toutes vos folies, lui écrivait-îl de Gompiègne, le 17 août 1774. L'abbé Yéri m'a dit ce qu'il en pense. Sur beaucoup de points vous prêchez un cou* verti; sur d'autres, vous n'êtes pas à même de juger ce que les circonstances rendent possible, surtout vous êtes trop impatient. » Du reste, les conseils de Condorcet ne se trouvaient point, à beaucoup près, désintéressés.

Condorcet était en effet du nombre de ces politiques chez qui ce qu'ils sentent d'amour pour le bien public

Page 1