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CHAPITRE IV

Les relations de Turgot et de Voltaire présentent naturellement trois phases distinctes et qu'il faut tour à tour envisager : avant l'intendance, pendant TintendancCy après l'intendance de Turgot.

Ce fut d'Alembert qui, selon toute apparence, à la prière de Turgot, se chargea de Tintroduire auprès de Voltaire. « Vous aurez bientôt une autre visite dont je vous préviens, écrivait, en septembre 1760, d'Âlembert à Voltaire, pour lors établi aux Délices avec sa nièce, Mme Denis ; c'est celle de M. Turgot, maître des requêtes, plein de philosophie^ de lumière, de connaissances en tout et fort de mes amis, qui veut aller vous voir en bonne fortune; je dis bonne fortune, car^propter metum Judsaoruniy il ne faut pas qu'il s'en vante trop, ni vous non plus. » Et en octobre suivant : « M. Turgot m'écrit qu'il compte être à Genève vers la On de ce mois; vous en serez sûrement très content. C'est un homme d'esprit et très vertueux, en un mot, un très honnête Gacouac %

1. Allusion au livre intitulé : Nouveau Mémoire pour servir à Phistoire des Cacouacs^ Amsterdam^ 1758, in-1^. Cet écrit avait

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mais qui a de bonnes raisons pour ne pas trop le pa« raître, car je suis payé pour savoir que la Gacouaquerie ne mène pas à la fortune, et il mérite de faire la sienne. » La visite annoncée eut en effet lieu et parut avoir charmé Voltaire. « Nous avons à présent M. Turgot, mandait-il, en octobre 1760, à d'Argental. Celui-là n'a pas besoin de mes instructions, il m'en donnerait ; c'est un philosophe très aimable. Nous lui avons joué Fanime et les Ensorcelés : il dit qu'il n'avait pas pleuré à Jancrèrfe, et je l'ai vu pleurer à Fanime; mais c'est que Mme Denis a la voix attendrissante; et quand nous jouons ensemble, on n'y tient pas. » Le mois suivant, même témoignage de satisfaction, adressé à d'Âlembert : «( Je suis encore plein de M. Turgot. Je ne savais pas qu'il eût fait l'article Existence. Il vaut encore mieux que son article. Je n'ai guère vu d'homme plus aimable et plus instruit, et ce qui est assez rare chez nos métaphysiciens, il a le goût le plus fin et le plus sûr. Si vous avez plusieurs sujets de cette espèce dans votre secte^ je tremble pour l'inf... elle est perdue dans la bonne compagnie. » Et plus tard, après la chute de celui qu'avec ses habitudes d'emphase adulatrice il avait

pour auteur Moreau (Jacob Nicolas), que le rédacteur de la France littéraire^ J.-M. Quérard> qualifie ainsi : « Publiciste du pouvoir, apôtre du despotisme et du pouvoir arbitraire^ d'abord avocat, ensuite successivement conseiller à la Cour des (Comptes, aides et finances de Provence, premier conseiller de Monsieur (depuis Louis XYIII), bibliothécaire de la Dauphîne (Marie-Antoinette, plus tard reine de France), historiographe de France. » Quoi qu'il en soit de toutes les qualifications que J. M. Quérard accole à tous les titres de Moreau, celui-ci fut, avec Palissot, un des adversaires les plus ardents et les plus redoutés des écrivains que Ton désignait, au dix-huitième siècle, sous la dénomination équivoque de philosophes.

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SO TUROOT

pendant quelques mois célébré sous Tappellation de Turgot-Gaton-Golbert-Rosni, < où est le temps, écrivait* il, en 1776, à Gondorcet, où est le temps où notre Gaton daigna passer quelques jours aux Délices dans la chambre des fleurs? »

Une telle estime et si engageante était bien faite pour gagner le cœur de Turgot. Aussi crut-il devoir annoncer lui-même à Voltaire sa nomination au poste dlntendant. « J'ai le malheur d'être intendant, lui écrivait-il en août 1761, je dis le malheur, car dans ce siècle de que* relies, il n'y a de bonheur qu'à vivre philosophiquement entre l'étude et ses amis. G'est à Limoges qu'on m'envoie; j'aurais mieux aimé Grenoble, qui m'aurait mis à portée de faire de petits pèlerinages à la chapelle de Gonfucius et de m'instruîre avec le grand-prêtre. » — « Un de vos confrères, répondait Voltaire, vient de m'écrire qu'un intendant n'est propre qu'à faire du mal; j'espère que vous prouverez qu'il peut faire beaucoup de bien. »

Toutefois, de quel usage pouvait être à Voltaire un intendant du Limousin? Manifestement, il n'avait rien à en attendre et ne supposait point qu'il eût jamais aucun service à réclamer de lui. Aussi Voltaire, qui traitait les hommes à peu près comme un joueur les cartes, lesquelles ne sauraient guère avoir qu'une valeur de position. Voltaire, durant toute l'intendance de Turgot, le laissa en parfait et profond oubli. G'est à peine si, dans l'espace de treize années, les noms de Turgot et de Voltaire se rencontrent près l'un de Tautre d'une manière indirecte et dans deux circonstances publi-» ques.

L'une de ces circonstances fut la revision du procès

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TUAGOT ET VOLTAIRE M

de Galas. On sait avec quelle fougue tumultueuse le patriarche de Femey poursuivit la réhabilitation de la mémoire de ce malheureux. Turgot, à cette occasion, joignit sa voix à celle de Voltaire. De passage à Paris^ il prit la parole en sa qualité de mattre des requêtes, et le discours qu*il prononça avec une animation qui ne lui était point ordinaire, ne fut pas étranger sans doute à la cassation par le Conseil du roi, de Tarrèt qu*avait rendu le parlement de Toulouse.

C'est à propos de matières économiques que, de 1761 à 1774, les noms de Turgot et de Voltaire, dans Thistoire du dix-huitième siècle, se trouvent rapprochés de nouveau, mais cette fois en s'opposant l'un à l'autre.

Turgot avait mis au concours, comme président de la société d'agriculture de Limoges, la question de l'impôt. Graslin de Nantes, qui avait soutenu le système mixte des contributions directes et indirectes, n'avait obtenu que l'accessit. Le prix avait été décerné à Saint-Péravy, qui s'était prononcé pour l'impôt unique foncier. C'était précisément la théorie que professaient Turgot, et en même temps que Turgot, Dupont de Nemours, l'abbé Beaudeau, Letrosne, Mercier de La Rivière, Gondillac, Gondorcet. Cette doctrine, d'autre part, comptait des adverssdres tels que Forbonnais et Montesquieu. Peutêtre n'est-il pas excessif d'affirmer qu'elle avait de plus contre elle l'expérience et le sens commun. Elle ne devait donc pas agréer au génie pratique de Voltaire. Aussi songea-t-il à en faire expressément la critique dans le spirituel factum intitulé V Homme aux quarante écus (1767). c Les Anglais, qui ne rient guère, disait-il dans ce libelle, se sont mis à rire quand ils ont appris que des gens d'esprit avaient proposé, parmi nous, cette

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administration. Les Chinois exigent une taxe de tous les vaisseaux marchands qui abordent à Kanton» les Hollandais paient à Nangasaqui, quand ils sont reçus au Japon, sous prétexte qu'ils ne sont pas chrétiens. Les Lapons et les Samoïèdes, à la vérité, sont soumis à un impôt unique en peaux de martres; la république de Saint-Marin ne paie que des dîmes pour entretenir l*État dans sa splendeur. » Il eût été difficile de réfuter avec de plus vives saillies, et en combattant implicitement Turgot, la théorie d'une taxe unique assez élevée pour rendre inutiles tous les impôts de consommation.

Cependant Tavènement de Turgot au ministère ranima comme par enchantement ses rapports avec Voltaire. N'était-ce pas, en effet, chose considérable que d'avoir pour soi et comme à soi un homme si haut placé? Et d'abord, ce furent de la part des Encyclopédistes en général et de Yoltsdre en particulier, des hymnes d'allé* gresse et des transports d'enthousiasme. « Vous savez sans doute la nomination de M. Turgot, écrivait Condorcet à Voltaire en juillet 1774. Il ne pouvait rien arriver de plus heureux à la France et à la raison humaine. Jamais il n'est entré dans aucun conseil de monarque, d'homme qui réunit à ce point la vertu, le courage, le désintéressement, l'amour du bien public, la lumière et le zèle pour la répandre. Depuis cet événement, je dors et je me réveille aussi tranquillement que si j'étais sous la protection de toutes les lois d'Angleterre... M. Turgot est un de vos admirateurs les plus passionnés et un de mes illustres amis ; ainsi nous aurions des raisons particulières d'être heureux, si les raisons particulières pouvaient se faire entendre ici» »

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Voltaire, de son côté, ne tarissait pas en éloges sur Turgot, et célébrait son mérite presque à tout venant. « Il a été élevé pour être prêtre, écrivait-il en septembre 1774 à d'Argental, et il connaît trop bien les prêtres pour être leur dupe ou leur ami. » Et presque en même temps : «Ah! cette fois-ci, j'ai un thème, écrivait-il en s' adressant à la marquise du Deffant; et mon thème, madame, est la révolution en ministres et en musique. Je ne suis ni marin, ni musicien. Je suis fâché que M. Turgot n'ait que le département de nos vaisseaux et de nos colonies. Je ne le crois pas plus marin que moi, mais il m'a paru un excellent homme sur la terre, plein d'une raison très éclairée, aimant la justice comme les autres aiment leurs intérêts, et aimant la vérité presque autant que la justice. » — « Madame Denis et moi, écrivait-il en janvier 1775 à Condorcet, nous avons l'un et l'autre au chevet de notre lit M. de Rosni-Colbert-: Turgot. » — i( J'ai surtout la plus grande espérance dans la vertu persévérante de M. Turgot, mandait-il enfin la même année au premier commis des finances, M. de Vaines. Je maintiendrai toujours, malgré la Sorbonne et Messieurs, que le ministre qui protège le peuple et qui inspire à Pharaon l'esprit de sagesse et d'économie vaut beaucoup mieux que le ministre des sept vaches maigres et des sept vaches grasses, qui ne fit manger du pain au peuple qu'en le rendant esclave. » Ce ne lui était même pas assez de prôner Turgot en prose ; il lui fallait aussi le chanter en vers :

« Je crois en Turgot fermement, ie ne sais pas ce qu'il yeut faire, Mais je sais que c'est le contraire De ce qu'on fit jusqu'à présent. »

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Toutefois^ on se tromperait étrangement si Ton croyait que Voltaire s'en tint à la pure admiration» Les hommes, encore un coup, ne valaient guère à ses yeux que ce qu'il comptait tirer de leurs talents ou de leur crédit. Conséquemment, le jour même où il apprit que son ancien hôte des Délices venait de passer du ministère de la marine au contrôle général des finances, il jugea le moment opportun de lui faire payer avec usure, à propos du pays de Gex, les frais de son ancienne hospitalité. « Voilà deux ministres qui sont venus tous deux chez moi : Tunest M. Bertin, Fautre M. Turgot, écrivaitil à d'Ârgental. Puissent-ils s*en ressouvenir, non pas pour favoriser ma personne, mais pour le bien de la chose! Elle en vaut la peine, quoique ce ne soit qu'un point sur la carte. » On le vît donc accabler de requêtes et de mémoires Monseigneur Turgot, Monsieur le duc de Sully-Turgot, Moïse-Turgot \ et il serait même fastidieux, quelque esprit que mît Voltaire à solliciter, de reproduire les formules indéfiniment variées de ses instances. Ce qui est certain, c'est que Turgot n^osa pas résister à cette puissance qui s'appelait Voltaire. Sans qu'on démêle très bien ni l'équité ni l'utilité d'une pareille mesure, et sous prétexte que les frais de perception étaient énormes, il assura, pour lui complaire, une condition exceptionnelle au pays de Gex. Non content de placer ce pays au nombre des provinces réputées étrangères, ce qui ouvrait à Gex, afi'ranchi des bureaux des douanes, un libre commerce avec Genève, il con-

i. Lettre écrite à M, Turgot par MM» les Syndics généraux du clergé, de la noblesse et du tiers état du pays de Gex, — Note concernant le pa^s de Gex, — Mémoire sur le pays de Gex. — Délibération des Etats de Gex à M, le contrôleur général, etc, etc.

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sentit à y supprimer, moyennant une contribution ac« nuelle de trente mille livres levée sur tous les propriétaires du territoire, la vente du sel et du tabac qui s*y faisait au profit du roi. C'était combler de joie Voltaire, en donnant à son amour-propre ample pâture, que de favoriser à ce point, sur sa demande, les populations parmi lesquelles ,il habitait. Aussi Voltaire ne ménageait-il pas à Turgot les témoignages retentissants de sa gratitude, c Vous ajoutez à ma joie en la partageant, écrivait-il, en janvier 1776, à Condorcet, après Texécution des mesures arrêtées par Turgot et la retraite forcée des agents du fisc. C'était une belle fête de voir dix ou douze mille hommes répandus dans la campagne, reconduire avec des huées les troupes du roi David, bénir M, Turgot et chanter leur liberté. Tout le monde s'embrassait, tout le monde dansait, tout le monde s'enivrait. Je ne suis qu'un pauvre malade ; j 'ai reçu des compliments dans mon lit, mais je me suis cru le plus heureux des hommes. Je regarde sans doute cet événement comme un essai qu'Hercule fait de ses forces; il finira par nettoyer toutes les étables d'Âugias. » Et cependant ici même. Voltaire dut bientôt s'avouer qu'il avait agi avec la légèreté qui ne lui était que trop naturelle. Car les États de Gex ne tardèrent pas à constater combien leur était onéreuse la contribution de trente mille livres qu'on leur imposait et qui « écrasait les propriétaires au profit des artisans ». Au lieu de cris de reconnaissance, ce ne furent donc bientôt plus que des cris de colère, et il n'était question de rien moins, au dire même de Voltaire, que « de le jeter dans le lac de Genève ». Quoi qu'il en soit, il est juste de le remarquer, ce n'était pourtant point uniquement un lien d'intérêt personnel qui rattachait

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Voltaire à Targot. Non seulement ils avaient Tun et l'autre en commun un fonds de raison et de bon goût qui les portait Fun et l'autre à répudier, par exemple, les extravagances d'Helvétius, de Rousseau et de Raynal, ou les grossièretés de d'Holbach et de Diderot, mais encore ils professaient en commun certains principes généraux d'humanité, d'équité, de tolérance, et frappés des mêmes abus, dédiraient passionnément les mêmes réformes. C'est pourquoi Voltaire, au nom du bien public, s'efforçait de soutenir Turgot contre ses détracteurs. La Diatribe à Fauteur des Éphémérides^ supprimée comme scandaleuse et calomnieuse, contraire à la religion et à ses ministres ; sa lettre de félicitation à M. de Boncerf, premier commis de Turgot, et dont le livre des Incon* vénients des droits féodaux avait été condamné par le Parlement à être brûlé *; enfin le Petit écrit sur

1. « J'avais lu, monsieur, TexceUent ouvrage dont vous me faites rhonneur de me parler, et toute ma peine était d'ignorer le nom de Testimable patriote que je devais remercier. 11 me paraissait que les vues de l'auteur ne pouvaient que contribuer au bonheur du peuple et à la gloire du roi; j'en étais d'autant plus persuadé qu'elles sont entièrement conformes aux projets et à la conduite du meilleur ministre que la France ait jamais eu à la tète des finances. Ce grand ministre venait même d'abolir les corvées dans le petit pays dont j'ai fait ma patrie depuis plus de vingt années. Non seulement nos cultivateurs étaient délivrés de cet horrible esclavage, mais nous venions d'obtenir la franchise du sel, du tabac, et de l'impôt sur toutes les denrées, moyennant une somme modique; toutes nos communautés chantèrent des Te Deum; enfin, j'espérais mourir à mon âge de quatre-vingt-trois ans, en bénissant le roi et M. Turgot. — Vous m'apprenez que je me suis trompé, que l'idée de faire du bien aux hommes est absurde, est criminelle, et que vous avez été justement puni de penser comme Turgot et comme le roi. Je ii'ai plus qu'à me repentir de vous avoir cru, et il faut qu'au lieu de mourir en paix, mes cheveux blancs descendent au tombeau avec amertume, comme dit l'autre. Cependant j'ai bien peur de mourir dans l'impénitence finale, c'est-à-dire plein d'estime

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V Arrêt du Conseil du 13 septembre 1774, concernant la liberté du commerce, toutes ces publications diverses sont autant d'échantillons de la polémique qu'il soutint contre les libellistes tels que Linguet, qui mettaient à attaquer le contrôleur général un incroyable acharnement, a Je vis dans mon canton, écrivait Voltaire dans ce dernier factum, je vis dans mon canton une douzaine de laboureurs mes frères, qui lisaient cet édit sous un de ces tilleuls qu'on appelle chez nous un Rosni, parce que Rosni duc de Sully les avait plantés. Gomment donc ! disait un vieillard plein de sens, voilà douze ans que je lis des édits ; ils nous dépouillaient presque tous de la liberté naturelle en style inintelligible ; en voici un qui nous rend notre liberté, et j*en entends tous les mots sans peine. Voilà la première fois chez nous qu'un roi a raisonné avec son peuple. L'humanité tenait la plume, et le roi a signé, cela donne envie de vivre; je ne m'en souciais guère auparavant. Mais surtout que le roi et son ministre vivent ! » Gomme toujours, d'ailleurs, sous la plume de Voltaire, à la prose succédaient les vers.

L'ode intitulée le Passé et le Présent (1775) n'a guère, en effet, pour objet qu'une sorte d'apothéose de Turgot :

« Un génie étendant ses ailes

Daigna me parler en ces mots :

Contemple la brillante aurore

Qui ^annonce enfin les beaux jours...

Je lui dis : Ange tutélaire,

Quels dieux répandent ces bienfaits?

C'est un seul homme... et le vulgaire

et de reconnaissance pour vous ; je pourrai même mourir victime de votre hérésie. En ce cas, je me recommande à vos prières, et je vous supplie de me regarder comme un de vos fidèles. »

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Méeonnatt les biens qu'il a faits !

Le peuple, en son erreur grossière,

Ferme les yeux à la lumière,

Il n'en peut supporter Téelat;

Ne recherchons point ses suffrages ;

Quand il souffre, il s'en prend aux sages;

Est-il heureux? il est ingrat. »

Si, pour des motifs très divers, Télévation de Targot au ministère avait causé à Voltaire une vive satisfaction, sa chute ne pouvait que lui être un sujet d'amère tristesse. Et de fait, il s'en montra tout d*abord fort affecté. « Oh! quelle nouvelle j^apprendsl écrivait-il à d'Alembert. La France eût été trop heureuse. Que deviendronsnous? Je suis attéré. Je ne vois plus que la mort devant moi, depuis que M. Turgot est hors de place. Ce coup de foudre m*est tombé sur la cervelle et sur le cœur. » Les doléances qu'il échange avec Gondorcet ne sont pas moins tragiques. Bien plus, dans son Épître à un homme (1776), il n'hésiste pas à rendre publique sa douleur :

« Philosophe indulgent, ministre citoyen, Qui ne cherchas le vrai que pour faire le bien, Qui d'un peuple léger et trop ingrat peut-être Préparais le bonheur et celui de son maitre.

Ce qu'on nomme disgrâce a payé tes bienfaits *. »

Enfin, dans sa biographie de Turgot, Gondorcet s*est complu à rappeler « Tenthousiasme, mêlé d'une véné-

i. Il faut rapprocher de cette Épitre de Voltaire, les nobles vers d*André Chénier dans son Hymne à la France :

« Malesherbes, Turgot, 6 vous en qui la France» Vit luire, hélas! en yain, sa dernière espérance; Ministres dont le cœur a connu la pitié, Ministres dont le nom ne s'est poiut oublié, Âhl si de telles mains, justement souveraines, Toi:goor8 de cet empire avaient tenu les rênes f L'équité clairvoyante aurait régné sur nous.

Le faible aurait osé respirer près de vous. »

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ration tendre et profonde » que Taspect du minisUe disgracié excitait chez Voltaire en 1778, et dont il dé* clare avoir été témoin. « Nous avons vu, écrit-il, cet illustre vieillard, au millieu des acclamations publiques, accablé sous le poids des couronnes que lui prodiguait la nation, se précipiter au-devant de M. Turgot d'un pas chancelant, saisir ses mains malgré lui, les baiser et les arroser de ses larmes, en lui criant d'une voix étouffée : « Laissez-moi baiser cette main qui a signé le salut du peuple!»

Quoi qu'on doive penser de cette mise en scène, je ne dis pas imaginée après coup, mais peut-être un peu arrangée par Condorcet, il. est hors de doute que les sympathies de Voltaire accompagnèrent Turgot dans sa retraite. Toutefois les regrets du a Vieux de la Montagne » ne remplirent pas tellement son cœur qu'ils n'y laissassent plus de place à l'espérance, ou lui défendissent, à l'adresse de nouveaux venus, de nouvelles flagorneries. Aussi mobile que son intérêt même : « Ne suis-je pas de l'ordre de Cluny ? » répondait-il, en jouant sur les mots, k ceux qui lui rappelaient qu'il avait juré n'avoir plus qu^à se faire moine, si jamais Turgot venait à succomber. Oui, Turgot disgracié, aussitôt Voltaire courtise effrontément le successeur de Turgot, Glugny. Il s'inquiète même des témérités qu'il a pu commettre en adressant à Turgot de publics hommages, tels que VÉ pitre à un homme. « Il faut que je vous parle de je ne sais quelle lettre en vers médiocres que j'écrivis à un homme qui certainement n'est pas médiocre, il y a près de deux mois, mandait-il à un de ses afSdés. On me dit qu'elle a couru. Si elle est parvenue jusqu'à vous, je vous supplie de vouloir bien m'en faire voir une copie, afin

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que je voie combien j'àî été téméraire. Je ne me souviens pas d*avoir rien mis dans ce petit écrit qui pût déplaire à personne. » Finalement, les regards humides qui avaient salué les dernières lueurs d'un astre qui s'éteignait, se séchèrent presque aussitôt aux feux d'un astre naissant. Cet astre, que depuis quelque temps déjà on apercevait à l'horizon, c'était Necker.

Né à Genève, enrichi par la banque et devenu le mari d'une ancienne institutrice, fille d'un pasteur Vaudois, Mlle Gurchod de Nasse, Necker s'était posé, d'abord par des voies souterraines, puis à découvert, en antagoniste de Turgot, dont il guettait et dont il parvint, grâce à ses intrigues bien plus qu'à ses talents d'administrateur ou à ses écrits, à se préparer la succession. Mme Necker, de son côté, secondait activement l'ambition de son mari. Restée pauvre après la mort de son père, « elle avait, dit Morellet, tenu à Genève une pension déjeunes filles, et s'était formée elle-même en faisant des élèves ». Une fois établie à Paris, elle fit paraître une grande passion pour les lettres et témoi* gna un désir extrême de se lier avec ceux qui les cultivaient honorablement, ou qui s'y étaient acquis de la réputation * .

Les Encyclopédistes, et particulièrement Voltaire et ses amis n'avaient guère, durant nombre d'années, répondu aux vœux et aux avances du jeune couple genevois. Loin de là, c'était entre eux, à l'adresse de M. et de Mme Necker, un perpétuel échange de plaisanteries d'un goût même douteux. Effectivement, s'entretenaient -ils de Mme Necker? ils l'appelaient

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