‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 17 sur 61 · TUR60T · texte numérisé non relu

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disait-il en 1777 à Necker devenu directeur général des finances.

On TOUS damne bien autrement Pour votre plan économique, Fruit du génie et du talent; Mais ne perdez point Tespérance, Allez toujours & votre but, En réformant notre finance.

On ne peut manquer son salut.

Quand on fait celui de la France. »

. On se le demande^ à lire de semblables épitres, et certainement il les lisait, à lire de semblables épitres, composées à la plus grande gloire de Tbomme qui Tavait harcelé de ses manœuvres et finalement supplanté, quel état devait faire Turgot des éloges en prose et en vers qu*au temps de sa toute*puis8ance, Voltaire lui avait à lui-même adressés? Nul doute que dès lors il n'ait pria rîllustre adulateur en dégoût et en pitié. Aussi bien, éclairé par son amour-propre blessé, et ce n'est pas un des épisodes les moins curieux de sa vie intime, Turgot avait-il eu déjà occasion d'apprécier Voltaire avec une juste sévérité.

C'était en 1770, ftu temps^ même de sa laborfeuse intendance de Limoges. Turgot^ qui cherchait dans la littérature une distraction à ses travaux admlnistratife, Turgot avait entrepris de traduire le quatrième livre de YÉnéide en vers français et en vers métriques français. Persuadé faussement que notre langue possédait, à Tégal des langues anciennes, un rythme qu'il s'agissait seulement de dégager et par lequel serait avantageusement remplacée la rime, il espérait les meilleurs résultats de cette innovation. Il aurait donc désiré obtenir Tapprobation de Voltaire. Maîa^ n'oiant le conaulier directement,

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il eat recours à une sorte de stratagème. Sous le pseudonyme assez bizarre de l'abbé de UAage du Bournais, et par rintermédiaire de son ami et confident Gaillard, il soumettait à Voltaire son essai de traduction, et par des lettres réitérées, sollicitait de lui une réponse, qui se fit attendre longtemps. « J'ai jusqu'ici attendu de jour en jour la réponse à l'abbé de L'Aage, écrivait-il en juin 1770 à Gaillard, mais j'en désespère à présent. On dit que Voltaire est uniquement occupé de son Encyclopédie, et qu'il ne parle ni n'écrit à personne. Quand il aura fini, il aura oublié l'abbé de L'Aage, et peut-être n'aura-t-il pas même daigné jeter les yeux sur sa traduction. Vous trouverez ci-joint une minute de lettre que je ne vois pas d'inconvénient à Jui adresser, soit de Dijon, soit de Gênes, pour le dépayser encore mieux. »

Enfin, la réponse si ardemment souhaitée arriva. Voltaire y prenait de prime abord le ton dolent qu'il afîectait, quand il s'était décidé, sans les offenser et en leur octroyant même quelques banales louanges, à se débarrasser de correspondants importuns. Ses lettres étaient alors invariablement signées : Le vieux malade, « Monsieur, disait-il à Turgot, une vieillesse très décrépite et une longue maladie sont mon excuse de ne pas vous avoir remercié plus tôt de l'honneur et du plaisir que vous m'avez faits. J'ajoute à cette triste excuse l'avis que vous me donnâtes que vous alliez pour longtemps hors de Paris. J'emploie les premiers moments de ma convalescence à relire encore votre ouvrage et à vous dire combien j'en ai été content. Voilà la première tra* duction où il y ait de l'âme. Les autres, pour la plupart, sont aussi sèches qu'infidèles. Je vois dans la vôtre de Venthousiasme et un style qui est à vous. Qui traduit

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ainsi méritera d'avoir bientôt des lecteurs. J'applaudis à votre mérite autant que je suis sensible à votre politesse. »

Cette réponse, qui ne déplut point absolument à Turgot, le laissa néanmoins, et pour cause, perplexe et mal satisfait. « Je ne puis comprendre comment on a pu goûter la traduction et en faire d'aussi grands éloges, écrivait-il à Gaillard, sans s'être aperçu que ce n'était pas une simple prose. On ne s'explique point sur cet article, qui est cependant le plus intéressant. L'abbé de L'Aage veut insister, et il a récrit la lettre dont voici le projet. »

Les nouvelles missives de Turgot lui devaient être un sujet de nouvelles impatiences et se terminer à une humiliante déception.

« Je n'ai point la seconde réponse de Ferney^ écrivait-il à Gaillard en septembre 1770, et j'en suis un peu impatient. » Et en octobre suivant : n L'abbé de L'Âage n'a reçu aucune réponse, et j'imagine qu'on n'a pas daigné faire attention à sa seconde lettre, et que le compliment n'était qu'une politesse vague, après lequel on avait jeté le manuscrit dans quelque coin où l'on aurait eu trop de peine à le déterrer. » En février 1771, mêmes plaintes : « Le patriarche de Ferney garde toujours le même silence avec l'abbé de L'Âage. » En avril de la même année, Turgot n'y tient plus. « L'abbé de L'Aage, mande-t-il a Gaillard, a pris son parti de faire encore une tentative auprès du patriarche de Ferney, pour avoir, s'il est possible, le jugement définitif de cette oreille superbe. »

Turgot, sans se l'avouer, avait deviné juste. Manifestement, aussitôt après l'avoir reçu, Voltaire avait jeté

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le manuscrit dans quelque coin. Toutefois, cédant à la ténacité du faux abbé de L*Âage, et ne voulant pas non plus se brouiller avec un inconnu, quel qu'il pût être, il se résigna à lui répondre de nouveau. Mais cette seconde lettre, ou plutôt ce billet, écrit à la troisième personne, ni par sa forme, ni par son contenu, ne permettait plus d'autre insistance. « Un vieillard accablé de maladie, devenu presque entièrement aveugle, disait Voltaire, a reçu la lettre du 28 avril, datée de Paris, et n*a pas reçu celle de Gènes. Il est pénétré d*estime pour M. Tabbé de L'Aage; il le remercie de son souvenir; mais le triste état où il est ne lui permet guère d'entrer dans des discussions littéraires. Tout ce quUl peut dire, c'est qu'il a été infiniment content de ce qu'il a lu, et que c'est la seule traduction en prose dans laquelle il ait trouvé de l'enthousiasme. Il se flatte que M. de L'Aage le plaindra de ne pouvoir donner plus d'étendue à ses sentiments. Il lui présente ses respects. »

Une traduction en prose I Malicieusement, ou plutôt sincèrement et, en partie, pour ne l'avoir pas lu avec une suffisante attention, il était impossible de causer a Turgot un désappointement plus désagréable *. « Vous

i. On peut dire que cette versification métrique française fut la marotte de Turgot. C'est ainsi que, vers la fin de 1771, il en appelait, mais vainement, de Voltaire à Condorcet. « J'ai lu avec bien du plaisir la traduction que vous avez eu la bonté de me confier, écrivait, le 3 décembre 1771, Condorcet à Turgot. J'y ai trouvé cette molle douceur, cette sensibilité piquante de l'original. — Il y a quelques inversions que j'aurais mieux aimé ne pas rencontrer, quoiqu'elles puissent contribuer à l'harmonie. » Condorcet donnera- t-il donc enfin à Turgot cette satisfaction de reconnaître qu'il s'agit d'une traduction en vers? Nullement. «Monsieur, lui écrivait-il le 11 décembre 1771 Je n'ai point encore deviné votre secret, mais j'ai lu une traduction harmonieuse, bien sentie, d'un des ouvrages les plus touchants de l'antiquité. »

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verrez par la répotlse du patriarche de Femey, écrivaitil à Gaillard, que rhomme ou a dédaigné de deviner, ou ne Be soucie pas de s'expliquer. » Et sous le coup du dépit, condamnant en quelque façon lui-même l'engouement qui naguère l'avait conduit aux Délices, il énonçait sur Voltaire ce jugement qui, de sa part, mérite d'être noté : a Je ne suis pas plus surpris de voir déraisonner ce grand poète en économie politique, qu'en physique et en histoire naturelle. Le raisonnement n'a jamais été son fort. »

Il est vrai que, devenu ministre, Turgot ne garda pas rancune au patriarche de Perney, non plus qu'il ne méconnut point ce qu'avait de prestigieux l'esprit de cet étonnant vieillard *. Le charme n'en était pas moins rompu et il ne semble pas qu'il se soit jamais complètement rétabli. « Une autre nouvelle, écrivait Turgot à Gaillard en 1778, est l'arrivée de Voltaire à Paris, pour faire jouer sa nouvelle tragédie d'Irène; je l'ai vu et l'ai trouvé tel que je l'avais vu il y a dix-huit ans. Son arrivée fera un peu diversion aux disputes entre la musique de Gluck et celle de Piccini, qui ont divisé nos gens de lettres en deux partis aussi acharnés l'un contre l'autre que les Jansénistes et les Molinistes. » Et peu après, dans une autre lettre adressée encore à Gaillard, il ajoutait : « Vous savez par les papiers publics les honneurs qu'a reçus Voltaire à la représentation d'Irène. Il n'y a point de souverain qui ne fût flatté d'en recevoir de pareils. Le peuple est aussi curieux de le voir

i. « J'ai été fort content des Cabales et des Systèmes y à quelques bagatelles près, écrivait-il, en juillet 1772, à Condorcet. On a beau dire, cet homme ne vieillit point, et donne le démenti à son extrait baptistaire, pour mieux le donner à son baptême. »

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qu'on était de voir l'empereur. Il se prépare à retourner à Pemey; mais il compte revenir l'hiver, et a acheté une maison dans la rue de Richelieu. » Il n'y a certainement dans de telles paroles qu'un médiocre enthousiasme, et il faut à tout le moins avouer qu'on n'y rencontre aucune trace de la pathétique scène dont Condorcet s'est fait le narrateur.

Au demeurant, Turgot valut beaucoup mieux que la société au milieu de laquelle il vécut, et s'il lui dut d'entretenir, d'aviver en lui la passion de réformes nécessaires et je ne sais quelle dévorante ardeur de nouveautés, c'est surtout de son propre fonds qu'il tira les qualités solides et généreuses qui jetèrent sur son court ministère un impérissable éclat.

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