CHAPITRE V
Louis XV était mort le 10 mai 1774, laissant l'autorité royale discréditée par ses désordres, les finances compromises par son incurie, les abus multipliés par ses exemples.
Dans le délabrement des affaires publiques, il eût été nécessaire, pour en conjurer la ruine imminente, que la direction du pouvoir fût remise en des mains fermes et honnêtes. Malheureusement, à la dernière heure, une intrigue, formée par les tantes mêmes du roi, avait substitué Maurepas au sensé et capable Machault ^ ; Maurepas rappelle contre toute attente du long exil que lui avait valu son impertinence, le vieux et toujours sémillant Maurepas, tout occupé de faire prendre sa frivolité pour de la profondeur, tout possédé de Tincu-
1. « M. de Machault était honnête homme, écrivait Gondorcet, il aimait la France, et peut-être un peu l'Angleterre. J'ai appris de ses amis qu'il était homme de caractère. Il eût soutenu M. Turgot, et un bon ministre faisant de lui-même les améliorations désirées, pouvait, en 1774, étouffer l'incendie que cent armées n'eussent pas éteint en n89. »
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rable et pitoyable manie des bons mots, et dont l'égoïsme naturel, fortifié par Tâge, restait entièrement fermé aux idées de réforme et de progrès. Le hasard seul, en quelque sorte, lui donna Turgot pour collaborateur.
Ce serait en effet une grande illusion de croire que le cri public^ en 1774, désignât Turgot pour le ministère. Sa réputation ne dépassait point alors en France les limites de Tintendance de Limoges, et si, à Paris, son nom commençait à devenir considérable, ce n'était guère que dans le cercle, après tout assez étroit, de quelques salons.
Ce fut un de ses anciens condisciples de Sorbonne, l'abbé de Yéri, qui signala instamment Turgot à Fatten* tion de Mme de Maurepas. Celle-ci, toute^puissante sur Tesprit de son mari, finit par faire agréer son protégé. Le rusé politique, auquel la duchesse d'Anville avait, de son côté, parlé de Turgot avec toute la chaleur d'une admiratrice et d'une amie, se flatta d'avoir en lui un subalterne reconnaissant, en même temps qu'il conçut L'espérance de se concilier le parti des gens de lettres en appelant aux affaires un des leurs. D'ailleurs, dit de son côté Morellet, « malgré le dédain qu'il affectait pour la philosophie et la crainte du philosophe, le vieillard se croyait bien sûr de l'arrêter quand il voudrait. > Le 20 juillet 1774, Turgot remplaçait donc de Boynes, comme secrétaire d'État de la marine.
On a souvent prétendu, et sans vouloir avancer un paradoxe, que les affaires de la marine n'avaient jamais été mieux conduites que par les ministres qui n'étaient pas marins. C'était là assurément le cas de Turgot. a Je ne connais point la marine, » disait-il en prenant possession de son nouveau poste. Mais il connut bientôt ou
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crut connattre ce que naguère encore il ignorait absolument, et les projets les plus divers se présentèrent en foule à son esprit.
Voici^ sans rappeler toutes les décisions particulières qu'il prit dès les premiers jours, quels étaient en gros ses principaux desseins. II se proposait de demander à la Suède la construction de nos navires. Adversaire déclaré du régime colonial alors en vigueur, il était résolu à constituer les colonies sur un pied d'entière égalité avec la métropole, en y remplaçant tout d'abord par le travail libre le travail servile. L'île de France et l'Ile Bourbon avaient principalement attiré son attention. Il comptait y établir des ports francs, leur assurer la liberté de conscience, et son ami, Dupont de Nemours, devait y être par lui délégué, afin d'y présider à l'exécution de ces importantes mesures. Enfin, il se promettait d'organiser des expéditions et des voyages qui auraient profité aux intérêts de la France et contribué aux développements de la civilisation. Et plus tard en effet, Turgot envoyait Saint-I^mond dans les Indes et Dombay au Pérou pour en rapporter des plantes utiles, l'abbé Rosier en Corse pour y fonder une société d'agriculture.
Un tel programme évidemment n'était pas de tout point facile à remplir, comme aussi, à y regarder de près, il soulevait peut-être plus d'une grave objection. Maifi Turgot n'eut pas le tefaips de se trouver aux prises avec les embarras que lui auraient probablement créés des conceptions trop peu mûries. Le 24 août 1774, il succédait à Fabbé Terray en qualité de contrôleur général. « Informez sur-le-champ M. Turgot que je le nomme définitivement contrôleur général de mes finances, écri-
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vait, à cette date, Louis XYI à Maurepas. Je fonde de grandes espérances sur ce choix pour le bonheur de mes peuples, que l'administration de Tabbé Terray a tant alarmés. »
Il paraît que Maurepas avait d'abord songé au fermier général Augeard. Turgot nommé, « que voulez-vous? disait-il à ses familiers. Mme de Maurepas, la duchesse d'Anville et Tabbé de Véri m'ont tourmenté, et, d'ailleurs, le roi voulait placer M. de Sartine; au surplus, M. Turgot est un homme très honnête et très vertueux. »
Ainsi, ce furent les mêmes influences qui avaient porté Turgot à la marine, qui lui assurèrent, la succession inespérée de Terray.
« L'abbé! le contrôle général est vacant; c'est une bonne place où il y a de l'argent à gagner : je veux t'en faire pourvoir. » — C'était en ces termes de cynique langage que Maupeou avait annoncé sa nomination à l'abbé Terray. Le discours ne se trouvait que trop approprié au personnage auquel il s'adressait, et qui, ce semble, rappelait assez l'abbé Dubois.
Aussi vit-on rarement un plus frappant contraste que celui qui dut éclater à tous les yeux entre Turgot et son prédécesseur.
« Il est peu d'hommes, écrivait Montyon, entre lesquels la nature ait établi un contraste plus prononcé qu'entre M. l'abbé Terray et M. Turgot, son successeur : forme extérieure, manières, mœurs, opinions, sentiments, procédés, sous tous les rapports ils différaient. Lorsqu'il n'y avait pas opposition, il y avait au moins disparité : ces deux ministres semblent être des espèces diverses
« Quoique né avec une grande fortune, l'abbé Terray
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s*occupait sans cesse à l'accrottre; et s*il ambitionnait les grandes places, un de ses motifs principaux était le traitement pécuniaire qui y était attribué. M. Turgot, né avec une fortune médiocre» tournait ses désirs à celle nécessaire à la représentation qu'exigeaient les fonctions qu'il avait à remplir; il ambitionnait les grandes places, mais ne recherchait la puissance que comme un instrument de bienfaisance. En lui, l'ambition même était une vertu.
« Cette affection pour l'espèce humaine, son désir de contribuer à son bonheur, étaient sa passion dominante et même unique... L'abbé Terray désirait aussi d'améliorer le sort de la nation ; mais c'était pour que les contribuables les plus riches pussent supporter les plus fortes contributions.
« Il n'y avait pas entre eux moins de différence dans les talents ministériels qu'en morale. La tête de M. Turgot était dans une fermentation continuelle, toujours occupée d'innovations et de projets; les idées de l'abbé Terray étaient bien plus circonscrites, mais précises et justes; son esprit, ainsi que son caractère, avaient une tendance au repos qui tenait de l'apathie, et quand l'affaire du moment qui était sur son bureau était terminée, il croyait n'avoir plus rien à faire. Ce n'était qu'alors que commençaient les grandes méditations de M. Turgot.
« L'abbé Terray écoutait sans répugnance et sans humeur les représentations et les objections contre ses plans; rarement il se livrait à la discussion, quelquefois même il avouait la force et la justesse de l'objection. Souvent M. Turgot se refusait à la discussionmais son silence avait une expression de dédain : on entrevoyait qu'il ne répondait pas à l'objection, parce qu'il
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estimait qu*elle ne mérilait pas de réponse et qu'on ii*était pas à la hauteur de ses conceptions. Lorsqu'il défendait ses principes, c'était avec une aigreur offensante, et il attaquait le contradicteur plus que Targu* ment. »
S'il fallait résumer le parallèle tracé par l'ancien intendant d'Auvergne et de Provence, fort à même à tous égards d'apprécier la valeur de Terray et celle de Turgot, de Terray qu'il avait connu, de Turgot * qu'il avait fréquenté et aimé, nous dirions d'un seul mot que, parmi tant et de si saisissantes différences, le trait essentiel qui distinguait du premier le second, c'était moins encore la capacité ou la grandeur d'âme que la probité.
Ce fut également cette dominante qualité d'honnête homme, que quelques semaines passées au ministère de la marine avaient suffi pour manifester, non plus seulement à une province, mais à la France entière, qui fit accueillir avec une faveur unanime la nomination de Turgot au contrôle général. Ses amis surtout témoignèrent une joie voisine du délire.
« Mon ami, écrivait à M. de Guibert Mlle de L'Ëspînasse, je fus interrompue hier. Il y a tant de nouvelles, tant de mouvements, tant de joie, qu'on né sait lequel entendre; je voudrais être bien aise, et cela m'est impossible. Il y a quelques mois que j'aurais été transportée et du bien qu'il y a à espérer, et du mal dont on est délivré : actuellement je ne suis, que par la pensée et la réflexion, au ton de tout ce que je vois et de tout
1. Sur les rapports de Montyon, pendant son intendance d'Auvergne, avec Turgot intendant du Limousin^ voyez Ferhand LaiouR> M, de Montyon, d'apr^8 des documents inédits, Paris, 1880, in-12.
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ce que j'entends. Vous savez que M. Turgot est contrôleur général, il est entré dans le Conseil; M. DangeTil*- 1ers a les bâtiments; M. de Miromesnil est garde de» sceaux; M. le chancelier est exilé en Normandie; M. dd Sartine a la marine; M. Lenoir est lieutenant de police... » Et encore : a Je vous le répète, vous manquez bien ici : vous auriez partagé les transports de la joie universelle. On commence à avoir besoin de se taire pour se recueillir et pour penser à tout le bien qu'on attend. »
A coup sûr, quoique sincères, les effusions de Mlle de L'Espinasse, qui comptait Turgot parmi ses protec^ teurs et en attendait des services, peuvent à bon droit paraître suspectes. Toutefois^ les déclarations que fit Turgot en entrant au contrôle et qui, aussitôt, furent rendues publiques, étaient évidemment de nature à lui concilier la faveur générale. En effet, les embarras, en apparence inextricables, les difficultés croissantes de la situation tenaient en grande partie au mauvais état des finances. Or, Turgot avait annoncé son ferme vouloir d'y remédier, « sans banqueroute, sans augmentation d'impôts, sans emprunt ». C'était peut*être beaucoup promettre ; mais de ces promesses naissait l'espérance, qui embellit tout. Aussi les débuts de son ministère s'annoncèrentrils d'une manière brillante^ et les contradictions mêmes qu'alors il essuya durent lui être, pour quiconque réfléchissait, de nouveaux titres à l'estime de la nation.
Ce fut effectivement sur deux points d'extrême importance que Turgot eut le regret de voir, à peine arrivé au contrôle, ses avis négligés et la justesse de ses appréciations méconnue.
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On sait comment, en 1771, en dissolvant les parlements, Maupeoa s'était flatté, non sans raison, « d'avoir retiré la couronne du greffe ». Mais à peine Louis XV eut-il disparu, que des machinations se pratiquèrent afin d'obtenir le rétablissement de ces compagnies envahissantes et turbulentes, auxquelles leurs remontrances parfois utiles ou même courageuses avaient acquis une sorte de popularité, mais qui, trop souvent, s'étaient montrées bien plus jalouses de leurs prérogatives ou réelles ou usurpées que des intérêts du royaume et de la paix de FÉtat. Une habile politique commandait par conséquent qu'on ne revînt pas sur une mesure depuis longtemps déjà consommée, et il devait sembler au moins inutile, à une époque où la royauté allait avoir à prendre l'initiative de réformes presque innombrables, de reconstituer en face d'elle un corps d'opposants. Tel était le sentiment de Turgot. Il ne parvint point à le faire prévaloir. Gagné par Maurepas, Vergennes déserta le débat, et seul avec le maréchal du Muy, ministre de la guerre, le contrôleur général combattit vainement le rappel. En 1774, les parlements furent rétablis, sous la pression des intrigues et au détriment, on peut l'afflrmèr, de la chose publique. Car il n'y eut presque pas un édit provoqué par Turgot et ayant pour objet une amélioration sociale, qui ne rencontrât, chez hi mertibres du parlement de Paris, une résistance sinon toujours aveugle, du moins constamment âpre et opi«« niâtre.
La seconde question qui finit par être résolue contraire^ ment à l'avis fortement motivé de Turgot, n'était pas moins importante et regardait la politique étrangère. ^
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