Voyez ci -après V Étude sur Bailly
2. « Vous avez vu le vers de Franklin, écrivait d'Alembert à un de ses confrères :
« Eripuit eœlo fUlmen, tmx teeptra tyrannis, »
Vous devriez bien le faire mettre dans la feuille de Paris, s'il n'y est déjà. Je penserais assez avec Laharpe que sceptrumque
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occurrence, comme en beaucoup d'autres, Louis XYI, abdiquant son jugement propre et négligeant, cette fois, en même temps qu'il résistait aux répugnances avouées de la reine, les avis de ses meilleurs conseillers, céda par lassitude aux emportements d'une opinion factice ou surexcitée ^ De là, dès 1778, le traité d'alliance
vaut mieux. Quoi qu'il en soit^ voici comment j'ai essayé de traduire ce vers pour le portrait de Franklin :
« Tu vois le sage courageux^ Dont l'heureux et mÀle génie Arrache le tonnerre aux Dieux Et le sceptre à la tyrannie. »
Voici d'autres vers que j*ai faits cette nuit pour le même portrait, car vous voyez que je suis en ce moment, comme Mascarille, incommodé de la veine poétigue :
« Sa vertu, son courage et sa simplicité, De Rome ont retracé le caractère antique ; Et cher à la raison, cher à l'humanité, 11 éclaira l'Europe et sauva l'Amérique. »
1. n Franklin avait paru à la cour avec le costume d'un cultivateur américain : ses cheveux plats sans poudre, son chapeau rond, son habit de drap brun, contrastaient avec les habits pailletés, brodés, les coiffures poudrées et embaumantes des cour* tisans de Versailles. Cette nouveauté charma toutes les têtes vives des femmes françaises. On donna des fêtes élégantes au docteur Franklin, qui réunissait la renommée d'un des plus habiles physiciens aux vertus patriotiques qui lui avaient fait embrasser le noble rôle d'apôtre de la liberté. J'ai assisté à l'une de ces fêtes, où la plus belle, parmi trois cents femmes, fut désignée pour aller poser sur la blanche chevelure du philosophe américain une couronne de laurier et deux baisers aux joues de ce vieillard. Jusque dans le palais de Versailles, à l'exposition des porcelaines de Sèvres, on vendait, sous les yeux du roi, le médaillon de Franklin ayant pour légende ;
« Sripuit cœlo fulmen tceptrumque tyratmis, »
Le roi ne s'expliquait jamais sur un enthousiasme, que sans aucun doute son sens droit le portait à blâmer : cependant la comtesse Diane de Polignac ayant, k titre de femme d'esprit, partagé avec assez de chaleur l'engouement pour le délégué des
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entre la France et les Provinces-Unies. De là, en 1780/ l'expédition décisive de d'Estaing et de Rochambeau, laquelle aboutissait à la prise dTork-Town, et, par la paix de 1783, assurait à TAmérique son indépendance absolue.
Cependant, parmi les ministres qui si rapidement se succédèrent auprès de Louis XVI, la plupart s'étaient montrés contraires aux sollicitations des Américains, et ce n'avait été qu'à la longue et par des voies occultes qu'on était parvenu à avoir raison de la raison du roi. Tout en subvenant par des expédients financiers aux dépenses excessives d'une guerre que nous devions soutenir uniquement pour le compte d'autrui, Necker luimême devait chercher, sans y parvenir, à détourner Louis XVI de cette entreprise. Mais ce fut particulièrement Turgot , qui , dès avril 1776 , prit à tâche d'éclairer, en un tel sujet, l'infortuné et trop facile monarque.
Certes, on ne reprochera point à Turgot d'avoir été un ministre inactif, un serviteur mal affectionné à son prince, un citoyen peu dévoué à son pays, un tiède
Américains, uùe plaisanterie, qui resta très ignorée, peut nous faire juger les sentiments secrets de Louis XVL II fit faire à la tnanufacture de Sèvres un vase de nuit, au fond duquel était placé le médaillon avec la légende si fort en vogue, et l'envoya en présent d'étrennes à la comtesse Diane. La reine s'expliquait plus ouvertement sur la part que la France prenait à Tindépendance des colonies américaines et y fut constamment opposée* Elle était bien loin de prévoir qu'une révolution dans ces contrées éloignées pût en susciter une en France, et qu'un peuple égaré dût venir un jour l'arrachei^de son palais pour la conduire à la plus injuste comme à la plus cruelle mort. Elle trouvait seulement trop peu de -générosité daiis le moyen que la France avait choisi pour porter atteinte à la puissance anglaise. » Mémoires de Mme Campan, cb. ix.
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amant de la liberté. On ne saurait Taecuser non plus de n'avoir pas su prévoir ce qu'il y avait de fatal dans Témancipation des Provinces-Unies, ou d'être resté insensible à ce qu'offrait de grandeur l'avènement de tout un peuple à une existence indépendante. De même qu'il déplorait la ruine de la Pologne et flétrissait en termes indignés c les co*brigands » qui s'en étaient partagé les dépouilles, de très bonne heure aussi il sa* luait avec une sorte d'enthousiasme prophétique l'avènement de l'Amérique à la liberté. La Fayette en effet n'était pas né, qu'en 1750, Turgot prononçait en Sorbonne et dans un discours public ces mémorables paroles : « Les colonies sont comme des fruits qui ne tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité : devenues sufQsantes à elles-mêmes, les colonies phéniciennes firent ce que fit depuis Carthage, ce que fera un jour TAmérique. » Vingt ans après : « Je vois avec joie, écrivait-il, en 1770, à l'économiste anglais Josias Tucker, je vois avec joie, comme citoyen du monde, s'approcher un événement qui, plus que tous les livres des philosophes, dissipera les fantômes de la jalousie du commerce. Je parle de la séparation de vos colonies d'avec la métropole, qui sera bientôt suivie de celle de toute l'Amérique d'avec l'Europe. » Qu'on relise, d'autre part, la belle lettre qu'en 1778 Turgot adressait à un autre Anglais, le docteur Price, auteur d'Observations sur la liberté civile.ii Les événements qui se précipitent, y disait-il, sont pour la nation anglaise un terrible commentaire de votre livre. Depuis quelques mois, ils se précipitent avec une rapidité très accélérée. Le dénouement est arrivé par rapport à l'Amérique. La voilà indépendante sans retour. Sera-t-elle libre et heu-
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rense ?... Il est impossible de ne pas faire des vœax pour que ce peuple parvienne à toute la prospérité dont il est susceptible. Il est l'espérance du genre humain. Il peut en devenir le modèle. Il doit prouver au monde, par le fait, que les hommes peuvent être libres et tranquilles, et peuvent se passer des chaînes de toute espèce, que les charlatans de toute robe ont prétendu leur imposer sous le prétexte du bien public. Il doit donner Texemple de la liberté politique, de la liberté religieuse, de la liberté du commerce et de Findustrie. L'asile qu'il ouvre à tous les opprimés de toutes les nations, doit consoler la terre. »
A coup sûr, la sympathie pour l'Amérique ne pouvait guère être plus ardente, ni l'éloge du peuple américain poussé plus loin. Faut-il rappeler en outre que Turgot lui-même devait subir jusqu'à un certain point le charme incroyable qu'exerçait à Paris l'heureux et habile Franklin? Car c'est à Turgot qu'est attribué le vers si connu qui figurait au bas du portrait alors fort en vogue du rusé négociateur :
« Eripuit cœlo fUlmen, sceptrumque tyrannis. »
Néanmoins, son patriotique bon sens avait, au fond, empêché Turgot de fléchir aux séductions dangereuses qui avaient gagné le plus grand nombre de ses concitoyens. Consulté par le roi sur la manière dont la France et V Espagne devaient envisager les suites de la querelle entre la Grande-Bretagne et ses colonies le ministre des affaires étrangères, comte de Vergennes, avait remis à Louis XVI un mémoire extrêmement judicieux, dont il devait bientôt, par vaine recherche de popularité, dé-
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mentir les conclusions Mje roi [communiqua ce travail à Turgot, auquel il demanda, à son tour, sur cette grave question, son sentiment.
Rien n'honore plus l'honnêteté et la sagacité diplomatique de Turgot que sa réponse. Non seulement il se prononce, comme Vergennes, pour l'abstention, mais il fortifie l'avis du ministre des affaires étrangères de motifs nouveaux et Tappuie de considérations péremptoi* res. « La supposition de la séparation absolue des colonies et de la métropole lui paraît infiniment probable '^ quoiqu'il déclare que l'événement le plus désirable pour l'intérêt des deux couronnes (de France et d'Ëspa-
1. tt Beaumarchais, secrètement soutenu par MM. de Maurepas et de Vergennes, obtint de faire passer aux Américains des équipements en armes et en vêtements. » Mémoire* de Madame Cam» pan^ ch. XI. — Voir les Mémoires adressés au roi par Beaumarchais, à propos du conflit anglo-américain, et notamment celui qu'il avait intitulé : La paix ou la guerre et que Vergennes remit & Louis XVI, le 29 février 1716. — Ajoutons que, vers la même époque, Lée, député secret des colonies à Londres, écrivait : « Nous ofîrond à la France, pour prix de ses secours secrets, un traité secret de commerce qui lui fera passer, pendant un certain nombre d'années après la paix, tout le bénéfice dont nous avons depuis un siècle enrichi l'Angleterre, plus une garantie de ses possessions selon nos forces. >»
2. « Certainement, disait Turgot, le ministère anglais ne subjuguera pas les colonies sans des efforts violents et continus, qui ne peuvent manquer d'épuiser ses forces et ses ressources, de grossir la dette nationale, peut-être de forcer la banqueroute. Les Anglo-Américains, enthousiastes de la liberté, pourront être accablés par la force, mais leur volonté ne sera pas domptée. La conquête de l'Amérique pourra bien n'être assurée que par la ruine totale du pays, et, alors même, il resterait une ressource aux colons, celle de s'enfoncer et de se disperser dans les immenses déserts qui s'étendent derrière leurs établissements. Les armées européennes tenteraient en vain de les y poursuivre. Il faudra que l'Angleterre continue de s'épuiser pour entretenir en Amérique une force militaire toujours en activité; et de quelle force n'aura-t-elle pas besoin? »
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gne) serail que l'Angleterre surmontai la résistance des colonies. » Pourquoi, dès lors, favoriser, hâter une émancipation qui, en tout cas, ne peut manquer de s'accomplir, et, en soutenant de nos armes les Américains, c s'exposer au danger où se trouveraient, dans le cas.d^une inyasion, les possessions de la France et de TEspagne dans le Nouveai»-*Monde? » Turgot estime, d'un autre côté, que ce qui doit détourner la France de tout projet d'at* taqner l'Angleterre, c*est la très grande vraiserraMance que cette attaque deviendrait le signal de la réconciliation entre la métropole et les colonies. Ce n'est pas tout; il y a des idées morales qui 8*opposent à tout projet d'agression de la France contre l'Angleterre, ne fût-ce que l'amour du roi pour la paix. Mais à ces raisons morales s'ajoutent expressément des raisons d'intérêt, tirées de la situation même de la France. En effet, « la morale de l'Angleterre en politique ne semble pas à Turgot faite pour le rassurer, et il y a, suivant lui, des nootifs de craindre une puissance accoutumée à abuser de ses force», souvent sans consulter la justice, ni même la prudence. » « Aussi bien, le roi connaît la situation de ses finances. Il sait que, malgré les améliorations et les économies déjà faîtes depuis le commencement de son règne, il y a entre la recette et la dépense une différence de vingt millions, dont la dépense existe... !1 n'y a que trois moyens de remplir ce déficit : une augmentation d'impôts, une banqueroute plus ou moins forte, plus ou moins déguisée, et une économie considérable, soit dans la dépense, soit dans les frais de perception. La bonté du roi, sa justice, le soin de sa gloire lui ont feit, dès le premier moment, rejeter le moyen de la banqueroute, en tous temps, et celui d^une
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augmentathm d'impôts pendant la paix. La voie de Téconomie est possible; il ne faut pour cela qu'une volonté ferme. La première économie doit être celle des dépenses... En même temps que le roi a trouvé ses finances obérées et en désordre, il a trouvé son militaire et sa marine dans un état de faiblesse qu'on aurait eu peine à imaginer. Pour les rétablir et rendre à la France le degré de force et de considération qu'elle doit avoir, il faut que le roi dépense,, lorsque l'état de ses finances lui prescrit d'épargner. Notre étaf néanmoins n'est pas tellement désespéré, que, s'il fallait absolument soutenir une guerre, on ne trouvéït des ressources, si c'était avec une probabilité de succès décidés qui pussent en abréger la durée. Mais au moins faut-il avouer qu'on doit l'éviter comme le plus grand des malheurs, puisqu'elle rendrait impossible pour bien longtemps, et peut-être pour toujours, une réforme absolument nécessaire à la prospérité de l'État et au soulagement des peuples. En faisant un usage prématbré de nos forces, nous risquerions d'éterniser notre faiblesse. » Bref, Turgot se garde bien de conseiller à Louis XVI de rester le spectateur inerte du formidable duel qui va s'engager. Mais il juge souverainement impolîtique de prendre parti et surtout de prendre immédiatement parti pour les Américains contre leur métropole. Ce qu'il voudrait et ce qu'il propose, c'est une neutralité armée qui mettrait la France en état d'agir quand il serait nécessaire d'agir^ soit pour défendre nos possessions dans le Nouveau-Monde, A elles venaient à être attaquées, soit pour attaquer nous-mêmes l'Angleterre ou dans l'Inde ou jusque chez elle. » Peut-être même cette neutralité armée nous rendrait-elle le Canada. «. II ne m'appar-
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tient pas de décider, concluait Turgot, si une expédition en Angleterre est une chose possible ou prudente à exécuter ; j*y vois un grand danger pour une puissance qui n'est pas maîtresse de la mer : la difficulté de ramener ses troupes, une fois débarquées. Mais je sais deux choses : l'une, que des militaires expérimentés regardent ce projet comme praticable; l'autre, que les Anglais le craignent par-dessus toutes choses. Ce n^est pas qu'ils imaginent que la France puisse les conquérir ou les garder; mais une guerre dont leur pays serait le théâtre ferait souffrir beaucoup d'individus; et, dans un gouvernement tel que celui de l'Angleterre, cela suffît pour exciter les plus grands troubles : d'ailleurs, la terreur universelle anéantirait le crédit et mettrait la banque à découvert, ce qui forcerait la banqueroute nationale, et dès lors ôterait au gouvernement toute ressource. » C'étaient précisément les mêmes motifs qui devaient plus tard solliciter le génie hardi de l'empereur Napoléon P'. Gomment s'étonner, après cela, que Turgot fût devenu suspect à l'Angleterre, ou comment douter que cette puissance jalouse ait contribué à décider la chute de l'intègre et prudent ministre de Louis XVI? Pourtant, chose singulière! toute cette pièce diplomatique dont l'avenir et un avenir prochain devait si complètement vérifier les prévisions, toute cette pièce qui aujourd'hui encore reste à méditer, est d'ordinaire passée sous silence, lorsqu'il s'agit de l'histoire de notre alliance offensive avec l'Amérique, et l'on oublie complète ment parmi nous le patriotisme de Turgot pour ne célébrer, par exemple, que le patriotisme de Washington.
Certes, à Dieu ne plaise qu'il faille blâmer les élans d'enthousiasme qu'a pu exciter le promoteur de l'in-
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dépendance américaine. Mais enfin, si les Américains ont le droit et le devoir de magnifier Washington, s'il leur appartient d'environner sa mémoire d'une éternelle reconnaissance, les Français, tout en admirant, en tout temps et en tout lieu, tout ce qui est admirable, les Français peuvent-ils n'éprouver à l'égard de Washing* ton que de la gratitude, c'est-à-dire, pour se faire Américains, cesser en quelque manière d'être Français? Sachons le reconnaître : la France, au xvni« siècle, n'a pas eu, après Frédéric de Prusse, d'ennemi plus résolu, d'adversaire plus constant que Washington. Bfiectivement, voyez! En 1753, et h vingt et un ans, le premier usage que le héros américain fasse de son épée est contre la France, et c'est sous ses ordres que l'engagement des Grandes-Prairies, où le petit détachement français de M. de Jumonville succombe comme assassiné, devient le signal des violences furieuses qui nous arrachent le Canada. La Nouvelle-France périt notamment par la main de Washington. En 1798, et presque à la veille de sa mort, si Washington consent une dernière fois à tirer le glaive du fourreau, c'est encore contre la France. Cependant, de 1753 à 1798, en échange de ses bons offices, disons mieux, de ses sacrifices d'hommes, d'argent, d'avenir, qu'a reçu la France de l'Amérique, qui lui devait en réalité son afiranchissement ? de l'Amérique dirigée, et, pendant deux présidences consécutives, gouvernée par Washington. Les préliminaires de paix signés à Paris le 30 mai 1782 S le traité
i. On sut bientôt à quoi s'en tenir sur les dispositions des Américains à Tégard de la France et de son gouvernement. « Jugez de ma surprise, écrivait Yergennes, quand, le 29 novembre 1782, Franklin est venu m'apprendre que les articles (du
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d'alliance et de eommerce signé en 1783, nous rendirent-ils nos anciennes possessions? Il n'en fut même pa^ question. Lorsque, le 29 novembre 1783, Washington remit solennellement ses pouvoirs au président du congrès, Washington et le président du congrès, dans les discours qu'ils échangèrent, eurent-ils pour leurs alliés de France quelques paroles de gratitude? Non, ils n'en firent même pas mention. Ils remercièrent de concert la Providence, et quant à la France, de maigres hurrahs avaient suffi à la saluer, lors du rembarquement de Rochambeau et de ses troupes. Il y a plus; la France s'est-elle, au gré de Washington et de La Fayette, constituée en république? C'est vainement qu'à son tour la France réclame de l'Amérique un appui, que le parti anti-fédéraliste, Jefferson en tête, est enclin à lui accorder. Washington s'oppose de toutes ses forces à tant d'imprudence. Sans doute il protestera « que le peuple d'Amérique conserve un souvenir reconnaissant des services passés, et qu'il est tout disposé à établir des relations commerciales et sociales avec notre nation ». Mais, en déGnitive, et au dire de Washington, <c à la grande distance où sont les Amé* ricains des parties septentrionales de l'Europe, ils entendent parler de guerre et de bruits de guerre, comme si ces événements se passaient dans une autre pla-
traité définitif de paix) étaient signés, contrairement à la promesse verbale et mutuelle que nous nous étions donnée de ne signer qu'ensemble. Si le roi avait montré si peu de délicatesse que les commissaires américains, il y a longtemps qu'iraurait signé avec l'Angleterre une paix séparée... Si nous jugeons de l'avenir d'après ce qui vient de se passer sous nos yeux, je crois que nous serons mal payés de tout ce que nous avons fait pour les États-Unis. »
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LA t>OLrnQUE éTRANGÈRE DE TURGOT 93
nète ». Sans doute encore, Washington écrira « que le bonheur de vingt-quatre millions d*hommes ne peut être chose indifférente pour un esprit philanthropique; que les désordres et l'incertitude de la nation française doivent affliger d'une manière particulière un Américain dont la patrie a reçu des secours si généreux de la France à l'heure de la détresse ». Mais c'est uniquement à la Providence qu'il s'en remet « pour faire sortir Tordre de la confusion ». D'alliance avec la France pas un mot, ou plutôt, dans la bouche et sous la plume de Washington, pas un mot qui ne soit contre une alliance avec la France. Sa circonspection va jusqu'à une telle timidité qu'il n'ose recevoir en personne un proscrit, porteur d'une lettre à lui adressée, et qui avait servi avec distinction aux États-Unis pendant la guerre, M. le vicomte de Noailles, marié à une sœur de la marquise de La Fayette *. Le 22 février 1793, la situation devenant de plus en plus tendue entre la France et l'Angleterre, il fait signer, par le cabinet dont il est le chef, et publier une proclamation de neutralité. Enfin, après avoir supprimé par sa politique la première partie du traité d'alliance et de commerce conclu avec la France en 1783, Washington l'abolit tout entier, et ne voyant plus à Paris, une fois Louis XVI exécuté, de gouverne-
U En Tan V et après un assez long séjour en Amérique, Tal^ leyrand faisant à PInslitut une lecture sur les Étals-Unis, s'exprimait ainsi : « Quiconque a bien tu rAmérique, ne peut plus donter maintenant que dans la plupart de ses habitudes elle ne soit restée anglaise... Dans toute la partie de rAmérique que j'ai parcourue, je n'ai pas trouvé un seul Anglais qui ne se trouvât Américain, pas un seul Français qui ne se trouvât étranger. » Mémoire sur les Relations commerciales des États-Unis avec rAn^ gleterrcj par le citoyen Talleyrand, lu le 15 germinal an V.
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méat digne de ce nom, il irailCi au détriment et à Texclusion de la France, de relalions commerciales avec TAngleterre. C'est là ce qu*il appelle « extirper un aveugle attachement pour certaines nations 9, et ce sont là les sentiments qu'il conQrme dans les dernières lignes de son Adresse d'adieu. « L'Europe, écrit-il j a des intérêts qui ne nous concernent aucunement, ou qui ne nous touchent que de très loin ; il serait donc contraire à la sagesse, de former des nœuds qui nous exposeraient aux inconvénients qu'entraînent les révolutions de sa politique. Notre position éloignée nous invite à suivre un autre système... Quand nous aurons pris des mesures propres à faire respecter notre neutralité, les nations étrangères, qui connaîtront Timpossibilité de nous rien enlever, ne se hasarderont pas légèrement à nous provoquer, et nous pourrons choisir la guerre ou la paix, selon que Tordonnera notre intérêt d'accord avec la justice. > Il y a loin, on le reconnaîtra, de la conduite de PAmérique de Washington à celle de la France de Louis XVI!
Déjà, en prenant possession de la présidence des États-Unis, Washington dictant à l'avance la célèbre doctrine Monroe : « TAmérique aux Américains », Washington n'avait point hésité à déclarer « que ce qu'il voulait, c'était une attitude américaine, une politique américaine, afin que les puissances européennes acquissent la conviction que les Américains agissaient pour eux-mêmes et non pour d'autres ». Avec un accent d'ailleurs beaucoup moins rude d'égoïsme patriotique, c'était également une attitude française, une politique française que, de son côté, recommandait Turgot. Par malheur, ses sages avis furent dédaignés, et
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rentraînement étourdi auquel obéissaient des gentilsh hommes épris d'aventures l'emporta sur les raisons convaincantes que le ministre prévoyant avait, après Vergennes^ si clairement établies. De jeunes cœurs s*étaient enrôlés pour les tnsurgents; le gouvernement céda. — Les conséquences de cette imprudence romanesque devaient être incalculables. Osons Taffirmer, la guerre d'Amérique se trouva être, toutes différences gardées, pour la royauté française ce qu'a été pour le second Empire la guerre du Mexique. Non seulement elle greva d'au moins douze cents millions notre dette publique, en même temps qu'elle augmentait en France la fermentation des idées révolutionnaires * ; mais sans nous assurer à aucune époque (nous en avons fait récemment la triste expérience *) les sympathies effectives ni des hommes d'État, ni même des écrivains américains, elle autorisa contre nous les représailles désormais incessantes d'une puissance « accoutumée à abuser de ses forces 9, et dont on ne saurait nier que les menées ouvertes ou occultes ne contribuèrent pas peu à déterminer la catastrophe où s'abîma la monarchie.
1. L'abbé Raynal allait jusqu'à dire, en 1789, que la révolution d'Amérique avait amené la révolution française.
2. Que Ton consulte, en ce qui concerne l'attitude des Américains à notre égard durant la dernière guerre, le volume intitulé : Le comte de Bismarck et sa suite pendant la guerre de France, 1870-1871, par D. Moritz Busch, trad. de l'allemand, Paris, 1879, in-12. On verra> dans cette publication, quel a été, en 1870, le langage anti-français de l'historien Bancroft, par exemple, et quel empressement les généraux américains Sheridan et Bumside mirent à traverser l'Atlantique, tout exprès pour venir se ranger dans Fétat-major du roi de Prusse. Qu'importe, ou plutôt, comment comprendre, après cela, que les États-Unis nous aient récemment conviés avec fracas aux fêtes du centenaire de leur indépendance (1881)? Ce ne sont là assurément que de vaines et théâtrales démonstrations de gratitude.
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Toutefois, et malgré cet échec de politique étrangère, dont manifestement la gravité ne pouvait être à Flnstant sentie, ce fut avec un plein succès que Turgot parut, dans les premiers temps, réaliser, à Tintérieur, le triple et difficile objet qu'il s'était préposé : restauration des finances, affranchissement du commerce et de rindustrie, établissement de la liberté de conscience et de l'égalité devant la loi.
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