‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 22 sur 61 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

On est bien obligé de le reconnaître : si Turgot possédait des qualités éminentes, s'il se distinguait notamment par une intégrité absolue qui surpassait encore sa capacité cependant extraordinaire, il n*avait rien d'ailleurs de cette délicate souplesse qui prévient les chocs sans briser les rapports, ni de cette aménité qui ajoute aux bienfaits par la grâce ou tempère des rigueurs nécessaires par une compatissante indulgence. Simple dans sa personne, ses vêtements et ses manières^ mais d'une simplicité qui n'allait point sans une certaine rusticité, ni, lorsqu'il parlait ou qu'il écrivait, sans une certaine solennité, tous ses actes, même les plus dignes d'éloge, paraissaient empreints d'un caractère d'offensante ou rebutante raideur. Aussi^ en comparant ses procédés avec ceux de son prédécesseur, s'était-on pris à dire « que M. Terray faisait bien le mal et M. Turgot le bien mal »• Ajoutons que, retenu chez lui des mois entiers par la goutte, Turgot, dont le caractère hautain était peu propre à lui concilier la faveur, se voyait, d*un autre côté, comme physiquement hors d'état de prévenir

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OU de déjouer par son action ou par sa présence, les intngues qui de tous côtés s*organisaient contre lui.

Or, dès les premiers jours de son entrée au contrôle, le mécontentement, plus encore que Penvie, lui avait suscité des animosités qui étaient allées sans cesse croissant et qu'il finit par porter jusqu'à l'exaspération. Gomment, en effet, couper court à tant de malversations, sans ameuter tous ceux qui depuis de si longues années en étaient les bénéficiaires? Comment opérer des réformes, sans jeter un trouble profond dans des existences qui semblaient indissolublement liées aux conditions du passé? On pouvait évidemment répéter de Turgot ce que Saint-Simon avait écrit de Vauban : « Il ruinait une armée de financiers, de commis, d'employés de toute espèce; il les forçait à vivre à leurs dépens et non plus à ceux du public, et sapait par les fondements ces fortunes immenses qu'on voit naître en si peu de temps; c'était de quoi échouer. »

L'irritation devait être d'autant plus vive que ce n'était point par degrés et à l'aide de transitions habilement et humainement ménagées , mais subitement et tout d'un coup, que Turgot avait porté la main, on dirait bien avait porté la hache sur des intérêts qui, à défaut d'autres titres, se réclamaient du moins de leur ancienneté. Et ces colères, qui étaient ardentes, se trouvaient en même temps partout allumées. Car, en attaquant à la fois et de front tous les abus, Turgot s'était aliéné simultanément tous les ordres et presque toutes les classes de l'État. Gens de cour et gens de finances, noblesse et haut clergé, membres des parlements et riches artisans^ eux-mêmes, les plus notables du royaume en étaient venus à lui vouer une égale haine et à supporter avec

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une égale impatience son joug exécré. Les gens de cour lui reprochaient de tarir la source des largesses à laquelle jusqu'alors ils avaient si abondamment puisé. Les gens de finances redoutaient en lui son soin méticuleux de la fortune publique. La noblesse le considérait comme le mortel ennemi de ses privilèges, et le haut clergé le repoussait, en outre, comme un fauteur des doctrines de V Encyclopédie *. Les riches artisans lui attribuaient, par Tabolition des maîtrises et jurandes, leur ruine prochaine. Les parlements enfin, qui ne lui pardonnaient pas la résistance qu*il avait faite à leur rétablissement, détestaient en lui Tadversaire puissant et irréconciliable de leur propre autorité. Le parlement de Paris, par exemple, n'avait même pas craint de prendre un arrêté spécial, par lequel, visant la personne du contrôleur général, il suppliait le roi « de mettre un terme aux débordements économiques ».

Gomme d'ordinaire il arrive, l'opposition qui n'osait s'attaquer ouvertement à Turgot, le poursuivait clandestinement de ses sarcasmes, et, depuis Mazarin, aucun premier ministre peut-être ne s'entendit plus insolem* ment chansonner. Citons, entre beaucoup d'autres pièces du même genre, le quatrain que lui valut l'établissement des voitures par lesquelles il remplaça le monopole des messageries :

tt Ministre ivre d'orgueil, tranchant du souverain^ Toi qui sans l'émouvoir fais tant de misérables, Puisse ta poste absurde aller un si grand train Qu'elle te mène à tous les diables! »

4. On retrouve, comme un écho de ces sourdes colères, dan^ les pages injurieuses que Tabbé Barruel a écrites sur Turgot dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du Jucobinisnie^ Pari9| 1818, 5 vol. in-8», t. I, p. 199 et suîv.

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De pareilles épigrammes partaient même quelquefois de très haut. C'est ainsi qu'on attribua, non sans vraisemblance, au comte de Provence, qui dès lors s'exerçait à de sournoises menées, et dont la cupidité insatiable devait mal s'accommoder de la parcimonie de Turgot, le pamphlet, un moment populaire, intitulé : Ia songe de M. de Maurepas. « Il y avait alors en France, disait Monsieur, un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d'entêtement que de fermeté , d'impétuosité que de tact; charlatan d'administration ainsi que de vertu, fait pour décrier l'une, pour dégoûter de l'autre ; du reste sauvage par amour-propre, timide par orgueil, aussi étranger aux hommes qu'il n'a jamais connus, qu'à la chose publique qu'il a toujours mal aperçue. Cet homme s^appelait Togur (Turgot) ; c'était une de ces tètes demipensantes, dont les réservoirs étaient ouverts à toutes les visions et à toutes les manies gigantesques ; elles s'y établissaient si bien, qu'elles s'y incrustaient en quelque sorte ; on le croyait profond et it n'était que creux, mais ses manières adaptées aux circonstances et au mouvement dominant des esprits étaient faites pour séduire. Cet homme rêvait nuit et jour Philosophie j Liberté^ Produit net. C'était les délires qu'il avait mis à la mode, c'était le cri de ralliement des prétendus penseurs ^ »

1. Les Entretiens de Vautre monde sur ce qui se passe dans celuici, ou dialogues grotesques et pittoresques entre feu Louis XV y feu le prince de Conti, feu M, Turgot, feu Vabbé Ten^ay, feu M. de Clugny, feu le comte du Muy, feu le comte de Saint-Germain, feu le duc de la Vrillièrey feu le comte de Maurepas et autres personnages, Londres, 1T84, in-12, p. 162 et suiv. (sans nom d'auteur). Ce volumineux et instructif recueil de pamphlets, dû sans doute, malgré l'unité du ton, à plusieurs plumes difTérentes, témoigne d'une profonde connaissance des hommes et des choses

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Quel que fût Fauteur de cette virulente satire, nul doute que M. de Maarepas, après avoir fait la fortune de Turgot, ne se fût rangé, de très bonne heure et au premier rang, parmi les ennemis du contrôleur général. Au lieu d'une créature docile, n'avait-il pas, en effet, rencontré chez Turgot un rival et un rival qui menaçait de bientôt devenir un miutre? Déçu dans son attente, le soin de sa conservation personnelle, bien plus encore que le dépit, lui conseillait par conséquent de se débarirasser d*un voisinage redoutable. Le vieux courtisan, le vieux renard^ comme le nommaient entre eux ses familiers, le vieux courtisan n'était pas homme à repousser ces suggestions de l'égoïsme. Aussi employait-il tout son pouvoir à discréditer le politique que, dans un moment d'imprudence, il avait eu le tort de désigner au choix du souverain.

En somme donc, de quelque côté que Turgot portât ses regards, il lui était impossible de ne pas apercevoir Forage qui, de tous les points de Thorizon, s'était amassé contre lui, et Gondorcet lui-même en est réduit à reconnaître que dans les derniers mois du ministère de Turgot, « il ne restait au contrôleur général que le peuple et quelques amis )>.

Une telle situation était certainement de n^iture, sinon à effrayer, du moins à inspirer des appréhensions et à faire réfléchir. Et déjà le plus digne ami de Turgot, son collaborateur le plus excellent, Malesherbes, qui depuis juillet 1775, sur les instances réitérées de Louis XVI, avait remplacé La Vrillière comme ministre secrétaire d'État de la maison du roi et de Paris, Males-

du temps où il fut rédigé, de même qu'il en réfléchit toutes les passions et toutes les haines.

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herbes avait été en quelque sorte forcé de donner sa démission. Ce n*était certes pas qu*il ne fût entièrement dévoué au monarque et à la monarchie. Car on devait le voir, en 1787, consentir à rentrer, sans portefeuille, au Conseil, sous le ministère de Brienne ; en juin 1793, accourir du fond de la Suisse, qui lui réservait un inviolable asile, pour sauver Louis XVI ou succomber avec lui; en décembre de la même année enfin, solliciter de la Convention le périlleux honneur de s'associer à une défense qu'avait désertée le républicain Target ^ Mais Malesherbes cédait alors aux circonstances.

Turgot, au contraire, refusa de plier. De nouveaux mécomptes dans les affaires publiques étaient nécessaires, et, de la part de ses adversaires, de nouvelles intrigues, pour briser son pouvoir. Or, ni ces mécomptes ne manquèrent, ni ces intrigues suprêmes ne tardèrent à se tramer.

A peine Turgot avait-il remédié, avec le concours de yicq-d*Azir, aux désastres qu'une épizootie avait causés dans le Midi, qu'il eut à pourvoir aux embarras dont la médiocrité de la récolte de 1774 devint le signal. Sous prétexte de disette, des troubles graves éclatèrent en Bourgogne en avril 1775, et de là, méthodiquement organisés ', se propagèrent en mai jusqu'à Paris. Des farines furent jetées à l'eau par ceux-là mêmes qui se plaignaient de la rareté des subsistances ; des bou<^ tiques de boulangers furent menacées ou pillées ; on ré«

1. On sait que Target essaya, dans une brochure intitulée : le Républicain Target, de justifier son refus de défendre Louis XVI.

2. « Les amis de Turgot, écrivait Marmontel, rendent respon* sable le prince de Conti, dissipateur nécessiteux, accoutumé dans ses demandes à des complaisances timides qu'il ne trouvait paê dans Turgot, »

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clama à grands cris une baisse de la taxe du pain. Tandis que la police résistait mollement à ces agitations et que ]e Parlement lui-même semblait les favoriser, Turgot déploya la plus énergique résolution. A sa demande, les troupes furent placées sous ses ordres, et leur attitude presque seule en imposa promptement aux perturba* teurs. Secondé par le vieux maréchal du Muy, quelques jours lui suffirent à terminer une émeute qu'on appela la guerre des farines^ et d*oîi les femmes prirent occasion, avec cette légèreté incurable, qui est un des traits de la population parisienne, d'inaugurer des bonnets dits bonnets à la révolte. Mais cette répression même, toute nécessaire et salutaire qu'elle pût être, ne laissa pas que d'exciter contre Turgot une irritation qui s'éten* dit jusqu'au gouvernement. La reine étant venue peu après à Paris avec le roi, au lieu d'y recevoir, comme toujours, d'empressés hommages, n'y trouva que froideur. Attribuant à la récente conduite du contrôleur général ce que cet accueil avait pour elle de désagréable : « C'est à votre M. Turgot, dit- elle à Louis XYI, que nous devons cela. » Et la reine ne se trompait pas.

Les courtisans, de leur côté, ne se ménageaient point afin de ruiner dans l'esprit du roi son ministre préféré, d Ne croyez- vous pas, écrivait à Turgot Gondorcet, en septembre 1774, ne croyez-vous pas que, de toutes les dépenses inutiles, la plus inutile comme la plus ridicule serait celle du sacre? Trajan n'a point été sacré. » Et en janvier 1775, avec une inconvenance qu'il prenait certainement pour du bel esprit, il proposait au contrôleur général d'employer l'argent du sacre à soulager les provinces dévastées par la peste épizootique. « Cela lui paraissait si juste, si chrétien que les gens qui s'y

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opposeraient lui paraîtraient plus incompréhensibles encore qu'un ministère. » Louis XVI n'en avait pas moins été sacré à Reims le 11 juin 1775. Cette cérémonie toutefois ne s'était pas accomplie sans des contradictions multipliées de la part de Turgot, qui, aussi bien, crut devoir n'y pas assister. Ce n'est peut-être pas que Turgot eût été fort touché de cette raison saugrenue, mise en avant par Gondorcet, « que Trajan n'avait point été sacré ». Mais il s'était montré très préoccupé de la dépense et avait proposé instamment, par motif d'économie, que le sacre eût lieu à Paris, non à Reims. Ce n'était pas tout. Une formule ancienne de serment portait que le roi devait jurer, lors de son sacre, d'exterminer les hérétiques et de ne pas gracier les duellistes. Turgot aurait voulu, et tenta, mais sans succès, les derniers efforts pour obtenir que ces deux articles, que lui semblaient condamner à la fois la justice et l'humanité, fussent passés sous silence ou supprimés. Louis XVI, il est vrai, arrivé à ce passage du serment, s'était contenté, paraît-il, de balbutier quelques paroles inintelligibles, semblant ainsi obéir à la fois et à sa bonté naturelle et aux objections de son ministre. On avait réussi cependant à faire auprès de lui contre Turgot un grief des remontrances réitérées que celui-ci s'était permises à cette occasion. Mais ce fut surtout en ma*» tière de finances qu'on chercha à rendre Turgot suspect au roi. N'était-ce pas en effet attaquer Turgot par l'endroit le plus sensible, et le contrôleur général ne devait-il pas être h jamais perdu dans l'esprit du souve* rain, si on parvenait à démontrer que les finances, qu'il avait mission et prétention de relever, allaient, au contraire, sous son administration^ en empirant? C'est ce

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LA CaUTE DE tURGOT 115

qa*entreprit d'établir, à rinstigation de Necker, qui déjà rêvait les plus hauts emplois, un des prôneurs et commensaux de Tambitieux banquier genevois. Cet auxiliaire entreprenant s'appelait le marquis de Pezay, c qui n'était point marquis, mais auquel on laissait prendre ce titre, jeune homme d'esprit et d'un esprit facile, quoique mêlé d'affectation, sachant un peu de tout, se trouvant partout, prétendant à tout, petit poète assez agréable, petit militaire assez instruit » .

De son côté, M. de Maurepas, résolu de se servir de Pezay comme d'un instrument ^ et « lâchant la corde à sa vanité, lui avait communiqué ce que, par une expression anglaise très inexacte, on appelle aujourd'hui le budget. » Ce financier frivole et que le roi trompé encourageait par d'abondantes gratifications % crut découvrir et divulgua que l'état des recettes et des dépenses pour 1776 présentait un déficit de vingt-quatre millions. Le fait était exact, mais ce que Pezay laissait

1. « Ce n'est pas un gentilhomme, c'est le roi, aurait dit Maurepas au duc de Manchester qui, dans une réunion, lui demandait qui était Pezay. Il vit avec une cousine à moi, Mme de Montbarrey> qui gouverne Mme de Maurepas, qui fait de moi tout ce qu*elle veut; je mène le roi, vous voyez bien que c'est ce monsieur-là qui règne. » — Relativement à Pezay, voyez ci-après VÈtude sur Necker,

2. Voyez : Journal de Louis XV J, publié par L. Nicolardot, Paris, 1873, in-18, p. 204 et suiv. — « Année 1775 : janvier, le 13, j'ai payé & M. de Sartine 12 000 liv. pour une gratification que j'ai donnée à M. de Pesai. — Année 1776 : mai, le 13 (le lende-* main même du renvoi de Turgot), donné à M. de Sartine, pour une gratification à M. de Pezai, 12 000 liv. — Année 1777 : janvier, le 14, payé à M. de Maurepas, pour une gratification à M. de Pezai, 12 000 liv. » — Pezay est de nouveau porté en mars et octobre 1778 pour des gratifications qui passent encore par les mains de Maurepas, mais qui ne sont plus que de 1 200 liv. chacune.

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ignorer, c'est que Turgot avait remboursé pour vingthuit millions d'anticipations, et que le budget de 1777 devait se solder par un excédent de trois millions neuf cent mille livres. Il y a plus, qui le croirait? Afin de porter au crédit de Turgot le dernier coup, on n'hésita point à supposer et à contrefaire une correspondance, que le contrôleur général était censé entretenir avec un personnage considérable de Vienne, et dans laquelle il s'emportait peu à peu aux critiques les plus acerbes contre la cour et à des propos irrespectueux pour le roi lui-même.

Circonvenu par tant de pratiques occultes, enveloppé et comme accablé par tant d'incessantes récriminations, Louis XVI, qu'indisposaient d'ailleurs contre Turgot des griefs tout personnels, se laissa enfin décider à renvoyer son contrôleur général. Turgot étant venu lire au roi de nouveaux projets d'édits : « Est-ce bientôt fini? » lui dit le monarque avec impatience, après l'avoir quelques instants écouté, a Oui, sire, » répondit Turgot. « Tant mieux I » répliqua Louis XVI. Ce fut leur dernier entretien. Turgot et Louis XVI ne devaient plus se revoir. Le 12 mai 1776 , Turgot recevait sa démission, sans obtenir, malgré les plus vives instances, la faveur de prendre en personne congé de son ancien maître. Avec Turgot semblèrent destinées à disparaître toutes les réformes qu'il avait si noblement conçues ou si laborieusement réalisées. On abolit aussitôt, ou on remplaça par des arrêtés contraires la plupart des édits qu'il avait fait rendre. Des restrictions furent apportées à la libre circulation des grains, et « les fermiers, laboureurs cl marcliauds déclarés tenus, à la distance de dix lieues où sa Majesté ferait séjour, d'approvisionner le marché

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ul chute de turoot 117

de sa résidence » ; on rétabli l les principales dispositions relatives aux corvées et aux jurandes; enfin la politique préventive fut abandonnée, et les finances passèrent aux mains incapables et malhonnêtes de l'intendant de Clugny.

La chute de Turgot devait naturellement causer et causa une satisfaction profonde aux innombrables intéressés dont il avait déjà atteint ou dont il menaçait encore Taisance ou Texistence. Plusieurs aussi se félicitèrent du renvoi d*un ministre dont ils redoutaient pour le bien du royaume l'activité fébrile et l'esprit d'innovation. Ce fut en un mot, presque partout, comme un soupir de soulagement, et tant à Paris qu'à Versailles se produisirent même des éclats de joie indécents. Seuls, les rares amis qui restaient à Turgot furent plongés dans la consternation et se prirent à envisager l'avenir sous le jour le plus sombre. « J'avais eu mon rêve, écrivait lun d'entre eux, l'abbé de Véri, celui-là même qui avait tant contribué à porter Turgot au pouvoir, et que Turgot, de son côté, avait voulu faire garde des sceaux; j'avais eu mon rêve, en imaginant que la France pouvait avoir un ministère honnête, capable et uni, dont M. de Maurepas serait le lien. Aujourd'hui tout a disparu^ je ne fais plus de beaux rêves et j'attends les événements. Mon cœur éprouve une vive amertume quand je pense que les trois hommes avec lesquels j'étais le plus lié ont été placés par le sort dans le même ministère, qu'ils semblaient destinés à rendre le règne actuelle plus glorieux de tous et qu'ils ont laissé échapper l'occasion ; le premier (Malesherbes) faute de volonté pour rester au pouvoir, le second (Turgot) faute de conciliabilité, le troisième (Maurepas) faute d'âme pour suivre ses lumières. »

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A ces trois personnages qui, pour des motifs si divers, avaient trompé les vœux patriotiques de Tabbé de Véri, il fallait évidemment en ajouter un quatrième, qu'avec une discrétion respectueuse Fabbé de Véri n'a garde de mettre en cause. G*était le roi. Cependant, non seulement Louis XVI avait, dès la première beure, accordé à Turgot une confiance absolue ; mais, bientôt épris de l'honnêteté de son ministre, il en était venu à le considérer comme le plus sûr instrument de ses généreux desseins. « Ne craignez rien, lui avait-il dit résolument, lors des derniers démêlés du contrôleur général avec le Parlement, je vous soutiendrai toujours. » Gomment donc Louis XVI avait-il été conduit à congédier avec brutalité Thomme de ses préférences? Serait-ce uniquement à un accès de mauvaise humeur de ce prince qu'on devrait imputer le renvoi de Turgot? Ou ne faudrait-il voir dans la disgrâce du contrôleur général que le résultat d'une cabale que le roi aurait subie et que la reine aurait dirigée *? Assurément, Marie-Antoinette ne demeura point étrangère à

1. On a parfois regretté que Turgot n'eût pas davantage ressemblé à Richelieu. On s'est plu à croire, en effet, que Tillustre cardinal aurait sauvé la situation et ainsi on s'est persuadé que si Turgot ne s'était pas autant éloigné d*un pareil modèle, il eût conservé le pouvoir et accompli toutes les réformes qu'il méditait. Manifestement, la réputation de Richelieu politique est au-dessus de toute contestation. De notre temps surtout, on lui a voué une admiration sans bornes et il est devenu, parmi nous, comme un des types accomplis de l'homme d'État. On pourrait, il est vrai, observer qu'à y regarder de près, on trouverait sans doute plus d'un point à reprendre dans la conduite de ce ministre si vanté, et sa politique extérieure ne paraîtrait probablement pas toujours une politique à longue échéance, non plus que sa politique intérieure une politique exempte de toute souillure. Mais ce qu'il y a lieu uniquement de constater ici, c'est que le xvm* siècle n'éprouvait pas, à beaucoup près> pour Richelieu l'engouement

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la retraite forcée d'un ministre qu'elle n'appelait que « le ministre négatif », et c'est d'une manière presque enfantine que, tout en avouant « n'être pas fâchée des départs de Malesherbes et de Turgot », elle proteste auprès de Marie-Thérèse « ne s'en être point mêlée ».

qu'en général il nous inspire aujourd'hui. Demandez-yous, par exemple, ce que pensait de lui Montesquieu. « Quand cet homme n'aurait pas eu le despotisme dans le cœur, écrit l'auteur de l'J?9prit des Lois^ en parlant de Richelieu, il l'aurait eu dans ia tète. » Et ailleurs : « Les plus méchants citoyens de France furent Richelieu et LouYois. » Écoutez Necker, à la Teille de ressaisir le ministère qu'il guette impatiemment avec ses amis : « Si le roi veut un Richelieu, s*écrie-t-il, qu'il ne songe pas à moi. » Je le crois bien ! Mais ce qu'il convient de remarquer, c'est que ce n'est nullement par l'efTet d'une modestie qui n'eût été que très naturelle, que Necker s'exprime de la sorte, car au fond Necker ne s'estime pas trop inférieur à Richelieu. Ce qu'il repousse, ce sont les traditions de la politique du cardinal. L*aversion de Turgot pour Richelieu est encore, s'il est possible, plus accusée. Ainsi nous entendons Turgot reprocher à Richelieu d'avoir fait de Louis SIII « un esclave couronné », mais sans ajouter comme Mme de Motteville, « et de cet illustre esclave un des plus grands monarques du monde ». Ailleurs, sa sévérité va jusqu'à la détestation. « A propos des vices relatifs à la débauche, écrit-il à Condorcet, Helvêtius s'étend avec complaisance sur les débauches des grands hommes, comme si ces grands hommes devaient l'être pour un philosophe. Qui a jamais douté que leur espèce de grandeur ne fût compatible avec tous les vices imaginables? Sans doute un débauché, un escroc, un meurtrier peut être un Schah-Nadir, un Cromwell, un cardinal de Richelieu, mais est-ce là la destination de l'homme? Est-il désirable qu'il y ait de pareils hommes? » A tort ou à raison, tel était le sentiment que professaient, en général, au xvm« siècle, sur Richelieu, les publicistes et les ministres les plus en renom. Turgot, particulièrement, n'avait garde de chercher à reprendre la politique de Richelieu, et si on s'était avisé de la lui proposer comme un idéal, il s*en serait détourné avec une sorte d'horreur. Aussi bien, une pareille politique n'êtait-elle guère applicable en France vers 1774 et 1776, et ce n'est point, à coup sûr, pour ne l'avoir pas suivie, mais pour d'autres motifs- d'ailleurs très nombreux et très complexes, que Turgot dut quitter le pouvoir.

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Il est certain qu'à l'occasion du rappel, justement déterminé par Turgot, du comte de Guines, lequel, à la veille de notre immixtion irréfléchie dans la guerre d'Amérique, remplissait fort mal à Londres sa charge d'ambassadeur de France et compromettait nos projets d'alliance avec l'Espagne ; il est certain que la reine, obsédée elle-même par son entourage, exerça, de son cAté, d'après le témoignage même de Mercy d'Argenteau, « une sorte de violence sur le roi ». <f Le projet de la reine, écrit Mercy, était d'exiger du roi que le sieur Turgot fût chassé, même envoyé à la Bastille, le même jour que le comte de Guines serait déclaré duc. » S'ensuit-il néanmoins qu'au fond ce soit à la reine qu'on doive attribuer la disgrâce de Turgot? Evidemment non. Car était ce donc la reine qui avait soulevé contre Turgot le clergé, la noblesse, les parlements, les riches industriels, chefs des maîtrises et des jurandes? Était-ce donc la reine qui avait organisé cette émeute aussi ridicule qu'abominable, dite c la guerre des farines »? Etait-ce donc enfin la reine qui avait ourdi contre Turgot les intrigues de Necker et de Maurepas? Il ne serait guère plus exact, ce semble, et c'est ici que se pose la question des rapports de Turgot et de Louis XVI, il ne serait guère plus exact d'attribuer simplement à un acte de faiblesse du roi le renvoi de son ministre, ou de compter Louis XVI au nombre des contradicteurs ennemis que rencontra Turgot. Que Louis XVI ait subi Turgot, comme plus tard il subit Necker, et qu'en le subissant il lui ait secrètement résisté, c'est effectivement ce que démentent, pendant l'administration de Turgot, tous les actes de Louis XVI.

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