‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 25 sur 61 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Lorsque l'ancien ministre Berlin, celui-là même qui avait naguère introduit Turgot dans la vie politique en rappelant à Tintendance du Limousin, lui apporta de la part de Louis XVI Tordre de donner sa démission, Turgot, malgré sa hauteur d'âme naturelle, ne laissa pas que de témoigner un très vif dépit. Ge fut d'abord, de sa part, une aigre réponse aux condoléances évidemment un peu dérisoires, mais en quelque façon obligées, que lui adressa le vieux Maurepas.

« Si j'avais été libre, monsieur, de suivre mon premier mouvement, écrivait Maurepas à Turgot, le jour même où celui-ci était renvoyé du ministère, j'aurais été chez vous. Des ordres supérieurs m'en ont empêché. Je vous supplie d'êlre persuadé de toute la part que je prends à votre situation... »

« Je reçois, monsieur, répondait immédiatement Turgot, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je ne doute pas de la part que vous avez prise à l'événement du jour, et j'en ai la reconnaissance que

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je dois. Les obstacles que je rencontrais, dans les choses les plus pressantes et les plus indispensables, m'avaient depuis quelque temps convaincu de Timpossibilité où j'étais de servir utilement le roi, et j^étais résolu à lui demander ma liberté. Mais mon attachement à sa personne eût rendu cette démarche pénible. J'aurais craint de me reprocher un jour de l'avoir quitté. Le roi m'a Até cette peine, et la seule que j*aie éprouvée a été qu'il n'ait pas eu la bonté de me dire lui-même ses intentions. Quant à ma situation dont vous voulez bien vous occuper, elle ne peut m'affecter que par la perte des espérances que j'avais eues de seconder le roi dans ses vues pour le bonheur de ses peuples. Je souhaite qu'un autre les réalise. Mais quand on n'a ni honte ni remords, quand on n'a connu d'autre intérêt que celui de l'État, quand on n'a ni déguisé ni tu aucune vérité à son maître, on ne peut être malheureux. »

Sauf .erreur, il semble que Turgot aurait dû s'en tenir simplement aux premiers mots de sa réponse, et qu'il eût mieux valu même qu'il s'abstînt d'écrire une lettre, où parmi des insinuations qui veulent être blessantes pour un des hommes qui ont le plus contribué à le perdre, il descend néanmoins^ vis-à-vis de lui, à une sorte de vaine apologie de sa conduite.

Cette apologie, Turgot la tentait également auprès du roi lui-même, et sa lettre à Maurepas était suivie d'une lettre à Louis XVI, dans laquelle le ministre disgracié exhalait en de sinistres prédictions l'amertume dont son cœur était rempli :

« J'ai fait, Sire, disait-il au roi, ce que j'ai cru de mon devoir, en vous exposant avec une franchise sans

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réserve et sans exemple les difficultés de la position où j'étais, et ce que je pensais de la vôtre. Si je ne l'avais pas fait, je me serais cru coupable envers vous. Vous en avez sans doute jugé autrement, puisque vous m*avez retiré votre confiance; mais quand je me serais trompé, vous ne pouvez pas, Sire, ne point rendre justice au sentiment qui m'a conduit. Tout mon désir. Sire, est que vous puissiez toujours croire que j'avais mal vu, et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas, et que votre règne soit aussi heureux, aussi tranquille et pour vous et pour vos peuples, qu'ils se le sont promis diaprés vos principes de justice et de bienfaisance. »

Ge n'est pas tout. Le chagrin trop réel qu'éprouva Turgot de son renvoi, en assombrissant à ses yeux l'avenir, lui inspirait pour ses amis des susceptibilités ou des alarmes qu'il est permis de juger excessives, en même temps qu'elle lui suggérait contre ses successeurs des plaisanteries qu'on s'étonne de rencontrer dans la correspondance d'un personnage aussi grave. « Nous apprenons dans l'instant la nomination de MM. Taboureau * et Necker, écrivait-il le 22 octobre 1776 à Gondorcet, Gela est plus qu'incroyable. M. de Maurepas exerce notre foi, et le gouvernement va devenir aussi mystérieux que la théologie. Ge mystère-ci est une véritable Trinité. La finance sera gouvernée comme le monde. Le chef du Gonseil a tout à fa;it l'air du Père Étemel, dont la place doit être vacante depuis quelque temps dans la rue de Sèvres. M. Taboureau représen-

1. Taboureau des Réaux, nommé contrôleur général en remplacement de M. de Clugny, successeur immédiat de Turgot. — M. de Clugny était mort le 18 octobre 1776.

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tera l^Ënfant-Jésus ou l'Agneau, dont il aura la mansuétude. Pour M. Necker, c'est assurément le Saint- Esprit, et il faut lire les Actes des Apôtres pour avoir idée du fracas qui accompagnera sa venue. Si cette plaisanterie courait, n'allez pas en nommer l'auteur, et encore moins la prendre sur votre compte. Je plaisante, mais je suis vraiment affligé. Je crains que cet homme (Maurepas) dont vous avez blessé l'orgueil, n'ait le pouvoir de vous 6ter votre place de la Monnaie. J'attends avec tremblement le détail du partage des fonctions. Je crains aussi pour de Vaines qu'on ne veuille lui faire garder une place où il ne peut pas honnêtement rester sous M. Necker *. »

Ce fut, en effet, surtout Necker qui devint naturelle* ment l'objet des ressentiments de Turgot, et la faveur naissante du banquier genevois qui servit de point de mire à ses sarcastiques attaques. Aussi ne pardonnait-il guère à Voltaire les vers que celui-ci avait adressés à Mme Necker. « Nous sommes ici plus au courant que vous, écrivait-il de la Hoche-Guyon, en novembre 1786, à Gondorcet, car nous avons les vers à Mme Necker, et Ton en fait actuellement une copie qui partira avec cette lettre. La pensée y est assez enveloppée pour que l'homme aux enveloppes s'en contente. Quoique plus d'un chemin mène au paradis ainsi qu'à la gloire, on veut que M. Boursoufle ait pris celui de Coiiflans, et qu'il y ait eu de longues conversations avec M. l'archevêque, auquel M. Tronchin, son compatriote, Pa présenté. Si M. de Beaumont opère cette conversion, il

1. Do Vaines donna en effet sa démission et Gondorcet luimême résigna ses fonctions d'inspecteur des monnaies.

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n'aura pas à regretter celle du prince de Conti. Si le néophyte ne sauve pas TÉtat, il sauvera du moins son • âme, et M. de Maurepas en tirera grand honneur dans l'autre monde. » Morellet, de son côté, rapporte que Turgot « lui montra quelque mauvais gré de ce qu'il continuait à voir Necker ».

Mais c'est assez et. trop s'arrêter à des misères dont les plus fermes caractères ont rarement su, dans des circonstances analogues, complètement se garantir. Cependant Turgot était, sous tous rapports, trop hien doué pour se consumer tristement dans une stérile irritation. Aussi à peine se trouva-t-il dégagé des nécessités de sa charge, qu'il revint aussitôt à ce qu'il pouvait, avec sincérité parfaite, appeler ses chères études. « Je vais être à présent en pleine liberté de faire usage des livres que vous m'envoyez et de tout le reste de ma bibliothèque, écrivait-il à Gaillard, en 1776 *. Le loisir et l'en-

1. Noua avons pu nous procurer le catalogue, avec les prix de vente, de cette bibliothèque. — Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M, Turgot, ministre d'État^ dont la vente commencera le mardi 7 mai, et continuera les jours suivants, depuis trois heures de relevée jusqu^au soir, dans une des salles des R. R. C. C Augustins; à Paris, chez Barrois l'aîné, libraire, quai des Augustins, 1782, in-8®. — Cette bibliothèque, qui comprend plus de trois mille articles et dont les prix de vente offrent un véritable intérêt , est surtout remarquable par sa composition. Toute tournée en quelque sorte à Tutilité, il n'y a pas une branche des connaissances humaines qui n'y soit représentée par les meilleurs ouvrages, et en même temps qu'elle témoigne des aptitudes encyclopédiques et pratiques de Turgot, elle atteste chez lui une rare connaissance des langues tant anciennes que modernes. A parcourir le- catalogue de cette bibliothèque, on a comme le tableau de l'esprit de Turgot, de ses préoccupations et de ses travaux. — Rappelons, comme une sorte de complément, le catalogue fictif qu'à Limoges, dans son cabinet de l'Intendance, Turgot avait fait figurer sur une porte où étaient simulées des tablettes en rapport avec les rayons de la biblio-

tière liberté formeront le principal produit net des deux ans que j*ai passés dans le ministère. Je tâcherai de les employer agréablement et utilement. » Turgot se tint

t}ièque, et dont il avait pris plaisir à composer les titres. Sur cette bibliothèque imaginaire, voyez une brochure de M. Tenant de La tour : Un cabinet de M, Turgot; Nouvelle lettre à Mme la comtesse de Ranc, Paris, 1833.

Lors d'une récente visite à Limoges, c'est en vain que nous avons cherché dans les anciens bâtiments de l'Intendance, depuis longtemps remaniés et transformés, le cabinet de travail de Turgot. Il n'existe plus. Le panneau qui lui servait de porte, et sur lequel sont appliqués des titres de volumes simulés, a du moins été conservé et se trouve actuellement placé dans une des salles des archives départementales. Cette nomenclature indique, à son tour, et d'une manière parfois piquante, quelles étaient, soit en politique, soit en philosophie et en littérature, les préférences de Turgot et ses aversions. On ne la parcourra pas sans une certaine satisfaction de curiosité. Nous en devons la transcription aux soins obligeants de M. le Préfet de la Haute-Vienne.

Relevé des titres de volumes simulés, appliqués sur un panneau qui servait autrefois de porte au cabinet de travaU de Turgot. intendant à Limoges (1761-1774).

l»*" Rayon.

Joach. Lecamus, S. R. Ë. Cardin., Apocalypsis monachorum, tomes I et IL

Traité de la dévotion politique.

Traité de la charité chrétienne, par L. D. Gaveyrac.

Histoire complète des coëffures religieuses.

Jugement d*Érasme sur les disputes de son temps, S. N. H. Linguet. In tit. Digest, de verbis signifie, notas successive, tomes I et II.

Histoire complète des Néréides, ouvrage posthume de Poinsinet, tomes I et II.

Traité des ornements de la poésie moderne, par M. Eisen.

Grammaire de la langue limousine.

Nouveau système sur Vorigine des cloches.

Dictionnaire de caractères à l'usage des poètes comiques, tomes I et IL

2« Rayon.

Hobbes, Leviathan^ novo comment, illustratum A. S. N. H. Linguet, — tomes I et II.

Hist, naturelle des bceufs tigr:, avec figures.

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parole. Gomme toujours, d'ailleurs, ses puissantes facultés se portèrent à la fois sur les objets les plus divers, et de même qu'à l'époque de sa jeunesse, les

De libris faciend. et non fadis, G. Leibnitiî, opus posthum. •

J. Malatesta J. C, De regibus, eorum natura et affectibus,

Vérit. usage des faits dans les matières de raisonnement.

Hist. naturelle du griffon et de Vixion, par M. Riballier.

Traité du droit de conquête, ouvrage posthume de Cartouche.

Délices du gouvem. turc dédiées au Kislaraga, p. S. N. H. Linguet, — tomes I et II.

S. N. H. Linguet, De suppliciorum ingeniosa divers, diatriba.

Traité complet des baillons, p. E. D.

Conduite des Espagnols dans les Indes, justif., par L. D. Caveyrac.

Hist, naturelle et morale des araignées avec la description de leurs amours, par M. le duc de **.

Morale pratique du chanc. Bacon; traduction nouvelle, — tomes I et II.

30 Rayon.

Human. opinion, séries et genealogia, Bacou, op. posth. — tomes I, II et lïl.

Leges omn, gent, int. se et cum jure nat, compar., aut. Burlamaqut (sic), tomes I, Il et III.

Dracon, leges notisperpet. illustrât^, A. S. N. H. Linguet. R. P. Grillandi. ord. prœdic. jurisprudent. inquisitionis.

Hist, des pénitens, avec la chronologie de leurs prieurs,

Amœnitatçs Lemovicenses,

Choix des friponneries les plus ingénieuses, publiées en faveur des dupes, tomes I et II.

4« Rayon.

Morale fond, sur la force, p. S. N. H. Linguet, tomes I et II. Doutes modest. sur Vexcell. du despotisme.

Code complet d'une nation raisonnable, Aul, Tigellini Lystricis de legum abrogatione. Utilité des bonzes appréciée par un lettré chinois. Dissertation sur la propriété de la soupe des Cordeliers, L'art de faire les glaces par un buvetier de Vinquisition, Galilxi retractationes.

Apologie de Vesclavage des nègres, contre les (Economistes, Dangers du pain, p. S. N. H. Linguet.

Waspii tractatus de scorpion, cœlesti.

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LES DERNIÈRES ANNÉES DE TURGOT i41

sciences physiques et naturelles, la littérature, Téconomie politique se disputèrent ses loisirs et partagèrent son attention. Occupé de géométrie et d'astronomie avec Bossut, de chimie et de l'analyse de Tair avec Lavoisier, de physique avec l'abbé Rochon, il se proposa surtout, suivant la nature même de son génie, de chercher dans ces études des sujets d'applications utiles. C'est ainsi qu'il exécuta des essais de distillation dans le vide, améliora le système de tissage des câbles, mit sur la voie, en étudiant les propriétés de la gomme élastique, des procédés à suivre pour produire les étoffes, qui devaient être de nos jours de si grand usage sous la dénomination d'étoffes de caoutchouc, et travailla à donner au thermomètre un degré de précision jusqu'alors inconnu. Ces détails suffisaient à le passionner presque autant que Tavaient fait les questions d^État, ou

Hornius, De cindus gabini latitudine,

Gh. Rainaldi, De forma caveœ pullorum sacrorum.

Farnabius, De augumm veracitate.

Cours complet de morale extr. des romans, — tomes I et IL

5« Rayon.

Dict, portatif des niétaphores et des comparaisons^ par S. N. H. Linguet ; — tomes I, II et III.

Dialogite entre les trois gueules de Cerbère, jeu d'esprit de S. N. H. Lingnet.

Véritable utilité de la guerre, ouvrage posthume des frères Paris.

Catalogue des confesseurs des princes chrétiens Jusqu'à Van MC,

Corps complet des découvertes des 31 sociétés d^ agriculture,

M. Agnppœ^ De digitorum nominibus et virtutibus.

Art de compliquer les questions simples, par Tab. Gagliani (sic).

Du pouvoir de la musique, par M. Sedaine.

De remploi des images en poésie, par M. Dorât.

Esprit des discours prononcés à V Académie française depuis son établissement.

Histoire littéraire du Limousin, — tomes I et II.

Cacomonadé expérimentale, p. S. N* H. Linguet, tomes I et IL

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du moins (tellement, dans tout ce qu'il entreprenait, il se mettait tout entier!) il y apportait le même désir insatiable non seulement du bon, mais du mieux et du parfait. C'était là, en effet, un des traits dominants de son caractère. « Cette rage de perfection, écrivait Morellet. Ta suivi jusque dans sa retraite, et j'en tire un nouvel exemple des travaux sur la physique expérimentale, qui Font occupé après son ministère. Il avait entrepris, avec Tabbé Rochon, de perfectionner les thermomètres. La difficulté est de délenniner un point fixe, le même dans tous les temps et dans tous les lieux, d'après lequel on puisse graduer le tube. Il croyait toucher au but en fixant avec plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'à présent le degré de l'eau bouillante, l'orsqu'après un grand nombre d'expériences il reconnut que^ dans les tubes parfaitement purgés d'air, comme il faut qu'ils le soient, la pression de l'air extérieur agit sur la bouteille et sur le tube selon la variation de l'atmosphère ; de sorte que la liqueur monte ou descend plus ou moins par l'effet de cette pression, indépendamment de l'effet de la dilatation ou contraction de la liqueur. Dès lors, la graduation du thermomètre perd cette extrême précision, à laquelle on voulait arriver. Je le trouvai comme il cherchait à vaincre cet obstacle. Je lui dis : Vom voilà^ faisant en physique comme en administration^ combattant avec la nature^ qui est plus forte que vous et qui ne veut pas que Vhomme ait la mesure précise de rien, »

Quelque pénibles qu'eussent été les déceptions que la politique venait d'infliger à Turgot, il ne songea pourtant point un seul instant à détacher du bien public sa pensée. Les intrigues qui l'avaient poursuivi n'eurent

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pas davantage le pouvoir d'altérer la générosité naturelle de son cœur, et tous ses sentiments comme toutes ses idées continuèrent & se tourner vers tout ce qui intéressait Thumanité et la civilisation. Il devait donner de ces dispositions une dernière preuve et bien frappante.

De jour en jour il devenait plus probable que la France, après de longues hésitations, se déciderait enfin à prendre parti dans la guerre par laquelle les colonies 'd* Amérique espéraient arracher & l'Angleterre leur indépendance. En prévision des hostilités qui allaient à'ouvrir, Turgot adressa à M. de Sartîne, pour être par lui mise sous les yeux du roi, une note anonyme, qu'il eut la satisfaction de voir accueillie, et dans laquelle il demandait que Ton considérât comme neutres les vaisseaux du capitaine Gook, engagé alors dans une expédition scientifique lointaine *.

Il faut l'ajouter : si Turgot avait condamné comme imprudente ou au moins inutile 4'immixtion de la France dans la lutte que les Américains s'apprêtaient à engager contre leur métropole, ce n'est pas qu'il méconnût la justice de leur cause ou qu'il doutât de leur succès. Ses sympathiques espérances à l'égard des colonies d'Amérique avaient été rendues publiques dès l'époque de son séjour dans la maison de Sorbonne. Il

d. « Le roi, écrit Dupont de Nemours, donna Tordre honorable de respecter le vaisseau, la personne, la mission du capitaine Cook, ordre dont l'Angleterre ne put, ne dut, ne voulut pas refuser la réciprocité lors des voyages de La Pérouse, d'Entre casteaux et du capitaine Baudin, et qui est devenu de droit commun entre les nations, pour tous les voyages purement scientifiques. C'est le dernier service que M. Turgot ait, de son vivant, rendu à la France, à son gouvernement, aux sciences, à l'humanité. » {Œuvres de M. Turgot, t. IX, p. 418.)

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les exprima de nouveau et avec une intensité d'accent particulière dans sa lettre au docteur Price, intitulée Réflexions sur la situation des Américains unis, « L'Angleterre, •y disait-il, aurait dû accepter Témancipation. » On le vit même partager jusqu'à un certain point l'engouement irréfléchi qu'excitait parmi nous le très avisé Franklin. « Nous avons à présent, à propos d'électricité, écrivait-il en décembre 1776 à Gaillard, le fameux Franklin à Paris ; mais il a autre chose à penser, et néglige un peu la physique; il n'y faut pas avoir, de regret, si ses vues réussissent. » On sait aussi comment il le célébra. Ce fut, d'autre part, pour être communiqué à Franklin, qu'il ébaucha son Traité des vrais principes de l'imposition où il établissait une comparaison de l'impôt sur le revenu des propriétaires et de l'impôt sur les consommations. Rappelons, d'après Cohdorcet, qu'à cette même date de sa vie, Turgot entretint, en outre, avec Adam Smith une correspondance a sur les questions les plus importantes pour l'humanité ».

Avec les sciences, avec l'économie politique, les lettres qui, de tout temps, avaient charmé Turgot, contribuaient à occuper les loisirs de sa retraite. Il semble même qu'une nomination académique récente eût redoublé la ferveur qu'il avait toujours fait paraître pour les choses de l'esprit.

En janvier 1776, des amis dévoués et zélés avaient songé à le faire entrer à l'Académie française, cherchant ainsi, avant tout, à protester hautement contre les cabales qui déjà le menaçaient. « M. de Saint-Lambert, qui a pour vous une vraie passion, lui écrivait Gondorcet, trouve que, dans ce moment où la voix du public, qui

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n'est pas la voix publique, est contre vous, où vos édits vont exciter cent clabauderies, il serait fort agréable aux gens de lettres de vous donner une marque de leur vénération, en vous nommant à la place de M. le duc de Saint-Aignan ; que c'est peut-être la seule occasion que l'Académie puisse avoir d*élire un ministre en place, sans faire une espèce de platitude; il m'a chargé de vous en parler. »

Platitude ou non, Turgot avait refusé de se prêter à ces ouvertures. « Remerciez pour moi M. Saint-Lambert, répondait- il à Gondorcet; ce n'est pas encore en ce moment-ci qu'il me convient de fixer sur moi les yeux du public pour un autre objet que les affaires de ma place. » Néanmoins, en mars 1776, il acceptait le titre de membre honoraire de l'Académie des inscriptions, dont il devenait en 1777 vice-directeur. Le souvenir de son père, Michel Etienne Turgot, qui avait été luimême membre honoraire de cette Académie, doublait sans doute à ses yeux le prix d'une telle distinction. De làj une sorte de zèle académique qui vint aviver chez lui son goût inné pour la littérature. Il avait donc repris ses travaux de traduction, traduisant en vers les Bucoliques^ en vers libres celles des odes d'Horace qui répondaient le mieux à ses plus intimes sentiments^ telles que YOde à Dellius; surtout mettant la dernière main à cette traduction du quatrième livre de Y Enéide en vers métriques français, qui l'avait naguère si gran-^ dément préoccupé. « L'abbé de L'Aage, écrivait-il à Cail* lard en décembre 1776, n'a pas oublié l'entreprise dont vous étiez confident. Après une longue interruption ^ il l'a reprise, et il ne lui reste plus que neuf vers à traduire. Il éprouve ce que vous lui aviez prédit : c'est

qu*arrivé près de la fin, il s'obstinerait à finir et qu'il perdrait beaucoup de temps; il veut pourtant employer utilement celui qui reste. » Cette œuvre de prédilection parut enfin en 1778 sous le titre de Poème de Didon *.

Non content de s'adonner lui-même à la culture des lettres, Turgot y conviait aussi les jeunes hommes qui l'entouraient. C'est ainsi qu'il encourageait Dupont de Nemours à traduire Roland furieux^ Cabanis à traduire Homère, de Saint-Ange à traduire Ovide.

Cependant, quoique la vieillesse ne fût point encore arrivée pour Turgot, les atteintes de la maladie héréditaire, qui, depuis bien longtemps, le tenait sous ses prises, rendaient son existence précaire. C'est pourquoi son esprit se reportait de plus en plus vers les grands problèmes humains. Il se proposait, en conséquence, de consacrer ses dernières années, les années qui eussent été pour lui celles de la pleine et entière maturité et non point de la décrépitude, à la composition d'un grand ouvrage sur l'âme, Dieu, la société, la législation, l'éducation, le progrès; ouvrage dont Condorcet a cherché à restituer le plan, sans y avoir apparemment beaucoup réussi, tout absorbé qu'il est toujours dans ses propres pensées. Une mort inopinée ne permit pas à Turgot de réaliser ce dessein. Il succomba presque soudainement à un accès de goutte, vers la fin du premier ministère de Necker. « M. Turgot est mort le 18 mars 1781, à onze heures du soir, écrivait brièvement Dupont de Nemours. Il n'avait pas cru sa fin si prochaine. Peut-

1. Turgot (A.-R.-Jacques). Didon, poème en vers métriques hexamètres, divisé en trois chauts, traduit du quatrième livre de VEnéide de Virgile, etc., s, L, 1778, in-4o, de 108 pages (ouvrage tiré à 12 exemplaires).

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être devrion9*nous parler de sa maladie et retracer ses derniers moments ; mais la maia et les yeux de Técrivaia s'y refusent. »

Dupont a fait précéder cette mention en effet trop laconique de quelques lignes où se peint toute la tendre et respectueuse admiration que son maître lui inspirait. « Turgot a eu, disait-il, trois grands besoins : celui de chercher et de connaître la vérité, celui de faire du bien aux hommes et celui d'être aimé. Tous trois ont été autant satisfaits qu'il soit donné à notre nature de l'être. Ce n'est donc pas lui qu'il faut plaindre ; c'est l'humanité qu'il eût pu servir encore, c'est son pays que ses écrits eussent éclairé; ce sont ses amis qui chaque jour auprès de lui devenaient meilleurs, plus instruits, plus estimables et plus heureux. Leur faiblesse ne peut s'accoutumer à se passer des lumières de sa raison et du charme de sa bonté. »

De tels regrets qui honorent à un si haut degré la mémoire de celui auquel ils s'adressent, furent unanimes parmi les rares amis qui étaient restés fidèles, malgré ses vicissitudes contraires, à la fortune de Turgot. « Ce fut un des hommes les plus extraordinaires que la nature ait produits, s'écriait Gondorcet dans l'exaltation de l'amitié; celui qui, peut-être, a été le moins éloigné de la perfection à laquelle la nature humaine peut s'élever. » « L'année 1781, écrivait à son tour dans ses Mémoires son ancien condisciple de Sorbonne, l'abbé Morellet, l'année 1781 a été marquée pour moi par une perte douloureuse, qui vint troubler mon repos et mon bonheur, celle de M. Turgot, dont on peut dire, comme Tacite le dit d'Agricola : Potest videri etiam beatus, incolumi dignitate^ florente fama^

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salvis affinitatibus et amicitiis, futura effugisse.,. non vhdit eadem strage tôt consularium cœdes, tôt nobilissimarum feminarum exsilia et fugas.,. Je' me suis souvent demandé quelles eussent été, dans nos désastres, les idées et la conduite de cet homme incapable de faiblesse et de dissimulation, et dont les intentions étaient toujours droites et les vues profondes et justes. Eût-il exercé quelque influence sur l'état des affaires et sur les conseils du roi? Eût-il été dans les mouvements populaires le si forte vii^um quem conspexere, silent? N'eût-il pas été emprisonné, égorgé, comme M. de Malesherbes, son ami? Aurait-il quitté la France? Dieu, en le retirant si tôt de la vie, a voulu peut-être récompenser ses vertus. »

Voilà comment au moral nous est représenté Turgot pat* des contemporains, ses familiers. Voici le portrait qu'au physique ils nous en ont laissé. « Sa figure était belle, écrit Dupont de Nemours, sa taille haute et proportionnée. Ennemi de toute affectation, il ne se tenait pas fort droit. Ses yeux, d'un brun clair, exprimaient parfaitement le mélange de fermeté et de douceur qui faisait son caractère» Son front était arrondi, élevé, ouvert, noble et serein; ses traits prononcés, sa bouche vermeille et naïve, ses dents blanches et bien rangées. Il avait eu, surtout dans sa jeunesse, un demi-sourire qui lui a fait tort, parce que les gens qui ne le connaissaient pas y croyaient presque toujours voir l'expression du dédain, quoiqu'il ne fût le plus souvent que l'effet de la naïveté et d'un peu d'embarras. Il s'en était corrigé par degrés en vivant dans le monde, et l'était tota* lement vers la fin de son ministère. Ses cheveux étaient bruns, abondants, parfaitement beaux ; il les avait tous

conservés, et, lorsqu'il était vêtu en magistrat, sa manière de porter la tête les répandait sur ses épaules avec une sorte de grâce naturelle et négligée. Il avait la couleur assez vive sur un teint fort blanc et qui trahissait les moindres mouvements de son âme. Jamais homme n'a été, au physique et au moral, moins propre à dissimuler. Il rougissait avec une facilité trop grande, et de toute espèce d'émotion soit d'impatience ou de sensi* bilité. »

Toutefois ce ne serait pas avoir suffisamment fait connaître l'homme , si nous ne considérions aussi chez Turgot le politique. Car c'est dans le politique que l'homme se manifeste avec un relief particulier et que nécessairement il met en pleine lumière les traits essentiels de son naturel. Mais il nous reste auparavant à résoudre tine question qui, tout incidente qu'elle soit, n'en est pas moins, à certains égards, importante, et demande à être éclaircie ; c'est celle de savoir quel était au juste l'état civil de Turgot.

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