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CHAPITRE XI

l'état civil de turgot

Parmi les oppositions presque innombrables que M ontyon s'est plu à signaler entre Terray et Turgot, dans le parallèle qu'il a fait de ces deux contrôleurs généraux, il y en a une qui se trouve particulièrement frappante. « Un dérèglement de mœurs qui allait jusqu'à la crapule, écrit Montyon, était le genre de vie qui plaisait à Tabbé Terray. Son état d'ecclésiastique en aggravait l'indécence, et ses liaisons avec les femmes n'étaient pas même colorées par l'apparence du sentiment. M. Turgot, qui n'était gêné ni par son état, ni par les liens du mariage, a toujours eu une conduite décente. Il y a lieu de croire qu'il n'a pas été sans penchant et sans attachement pour le sexe ; mais les objets de ses liaisons n'ont jamais été soupçonnés *. »

Voilà, ce semble; des paroles qui ne laissent place à aucune incertitude. Premièrement, Turgot ne s'est point

4. Montyon, Particularités et Observations sur les ministres des finances tes plus célèbres depuis 4660 jusqu^en 1791, Londres, 1812, in-8\

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montré insensible aux séductions de la beauté, tout en respectant jusqu'au scrupule les convenances, et n'oubliant jamais ce qu'il devait aux autres ni ce qu'il se devait à lui-même. En second lieu, et le fait est notoire, Turgot ne s'est point engagé dans les liens du mariage ; il a vécu célibataire. Dès lors, son état civil ne reste-t-il pas nettement fixé?

Toutefois, à y réfléchir, la question recule en quelque sorte, beaucoup plus qu'elle n'est résolue. On est, en effet, conduit à se demander pourquoi Turgot ne s'était pas marié. Question impertinente et naïve, dira-t-on peut-être, parce que mille motifs et qu'il y aurait indiscrétion singulière à vouloir pénétrer, peuvent avoir déterminé un homme à garder le célibat. Question d'ailleurs purement oiseuse, attendu que le célibat, pour quelque raison qu'on s'y soit tenu, n'en constitue pas moins un état civil parfaitement défini.

r II le faut remarquer : il s'agit d'un personnage qui s'appelle Turgot. C'est pourquoi ses amis les plus intimes eux-mêmes, et dont quelques-uns furent en même temps ses biographes les plus autorisés, croyaient devoir aller au-devant d'une question qu'ils jugeaient d'autant moins impertinente et naïve, qu'elle s'imposait à leur propre esprit. C'est ainsi que Dupont de Nemours, tout en regrettant, et pour ses concitoyens et pour Turgot lui-même, que Turgot ne se fût pas marié, cherche à expliquer en termes favorables cette fâcheuse résolution. « Il a sans doute manqué, écrit-il, un bonheur à M. Turgot, dont tous les sentiments étaient rapprochés de la nature, et qui regardait la famille comme le sanctuaire dont la société est le temple, et la félicité domestique comme la première félicité ; il lui a manqué une

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épouse et des enfants. C'est une espèce de malheur public qu'il n'ait point laissé de postérité. Mais M. Turgot avait une trop haute idée de la sainteté du mariage et méprisait trop la façon dont on contracte parmi nous cet engagement pour être facile à marier *. »

Une seule fois, mais du moins une fois, Turgot a eu comme une occasion publique de se prononcer sur ce qu'il pensait du mariage. Ce fut Mme de Graffîgny qui la lui fournit, en le priant de lui donner son opinion sur les Lettres péruviennes^ récemment publiées et dont elle préparait une nouvelle édition. Or, dans celte critique trop peu connue et qu'il rédigea en 1731, c'est-à-dire presque le lendemain du jour où il quittait la maison de Sorbonne, Turgot témoigne effectivement concevoir de la sainteté du mariage une très haute idée. 11 condamne donc avec une sorte d'énergie vertueuse les abus qu'il a sous les yeux. « Nous faisons nos mariages avec bassesse, observe-t-il, piar des vues :d'ambition ou d'intérêt; et comme par cette raison il y en a beaucoup de malheureux, nous voyons s'établir, de jour en jour, une faconde penser bien funeste aux États, aux ftiœurs, à la durée des familles, au bonheur et aux vertus domestiques. On craint les liens du mariage, on craint les soins et la dépense des enfants ^. » S'ensuit-il pour cela que Turgot soit un ennemi ou un détracteur du mariage? Assurément non. C'est, au contraire, l'égoïsme du célibat qu'il réprouve et ce sont uniquement les mauvais mariages qu'il déplore, précisément parce qu'ils éloignent du mariage. Aussi, déclare-t-il « qu'il y a longtemps qu'il pense que notre nation a besoin qu'on lui prêche le mariage et le bon

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