CHAPITRE XII
11 n'est qu'exact de raffirtner : ravènemenl de Turgot aux affaires fut, en quelque sorte, ravènement de la philosophie au pouvoir, et son ministère la mise en pratique des théories préconisées par les économistes ou physiocrates. Jusque-là on avait trop souvent semblé croire que le juste se trouvait sans rapport avec l'utile, que l'ordre moral n'avait rien à voir avec Tordre matériel , que le gouvernement restait chose , de pure expérience et de simple habileté. A cet empirisme, en somme grossier, l'école des économistes ou physiocrates avait entrepris de substituer une doctrine définie, ne se lassant point de répéter que si les corps physiques ont leurs lois [et Quesnay, le chef des physiocrates, n'oublia jamais qu'il était médecin], le corps social a aussi les siennes qui, négligées, en amènent la ruine, observées en garantissent la vie et en assurent la santé.
Turgot s'était, de très bonne heure, pénétré de ces doctrines. Obéir à la nature, et, dans la nature, à ce qu'il y a de plus élevé> à la raison^ c'était là sa préoc-
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cupation constante, la dictée souveraine de ses résolutions, en même temps qu'il demeurait profondément imbu des maximes chrétiennes d'égalité et de fraternité, dont son enfance et sa jeunesse avaient été nourries. De là les principes d'humanité, de tolérance, de liberté, qui sont comme Tâme de nombreux édits qu'il provoqua, édits d'ailleurs bien longuement motivés, quoiqu'ils le soient parfois avec éloquence, et qui, trop souvent, ont le tort de dégénérer en véritables dissertations.
Au milieu d'une société frivole, quoique éprise de la passion des réformes, et encore moins raisonneuse qu'emportée par la fronde. et le bel esprit, ce dogmatisme continu de Turgot parut très vite lourd, affecté, fastidieux. Ses procédés, d'autre part, étaient peu propres à racheter ce qu'il y avait de morgue dans ses discours ou de pédantisme involontaire dans ses écrits. Si, en effet, la bonne grâce ajoute à ce que l'on donne, la manière dont on refuse ou dont on retire n'aggrave pas médiocrement non plus les sentiments pénibles qu'éprouvent ceux qui se trouvent frustrés. Or, la raideur était, en tout, la manière de Turgot. Non pas qu'on le pût à bon droit accuser précisément de maladresse. « J'aurais pu mériter l'imputation de maladresse, écrivait-il lui-même en 1778 avec dignité au docteur Pricc^ si vous n'aviez eu en vue d'autre maladresse que celle de n'avoir pas su démêler les ressorts d'intrigues que faisaient jouer contre moi des gens beaucoup plus adroits en ce genre que je ne le suis, que je ne le serai jamais et que je ne veux l'être. «Mais Turgot, dans les réformes nécessairement douloureuses qu'il accomplissait, considérait uniquement et froidement les résultats heureux
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qui devaient s'ensuivre. Il lui suffisait de croire frapper au nom de la justice, sans qu'il prît souci de ceux qu'il frappait, a II agissait comme un chirurgien qui opère sur des cadavres, observe judicieusement Sénac de Meilhan, et il ne songeait pas qu'il opérait sur des êtres sensibles; il ne voyait que les choses et ne s'occupait pas assez des personnes. Cette apparente dureté avait pour principe la pureté de son âme, qui lui peignait les hommes comme animés d'un généreux désir du bien public ou comme des fripons qui ne méritaient aucun ménagement. »
Cette rudesse de procédés tenait aussi chez Turgot à ce qu'il y avait d'absolu, d'inflexible, de systématique dans ses idées. « M. Turgot, écrivait Hérault de Séchelles, M. Turgot avait fait une chaîne systématique de toutes ses idées, et il liait chaque chose à une autre. Cela peut être fort bon ; mais il faut savoir détacher au besoin un anneau de sa chaîne, et non pas la traîner tout entière. » C'est à quoi ne sut jamais se résigner Turgot. Résolu, suivant son expression, à détruire le mal, non à le « perfectionner », il parut ignorer que la poUtique est faite de tempéraments et que les problèmes sociaux ne se traitent point par voie de déduction abstraite, comme les questions de métaphysique ou de géométrie.
Cependant non seulement Turgot voulait tout redresser dans l'État, mais il y voulait, pour ainsi dire, tout corriger à la fois. « Sa tête, observait Montyon, était dans une fermentation continuelle, toujours occupée d'innovations et de projets. » Et cette hâte vers le bien, cette précipitation vers le meilleur étaient si impétueuses et, pour la plupart de ceux qui l'entouraient, si cho-
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qiiantes, qu'elles lui attiraient les objurgations amicales de Malesherbes lui-même, c'est-à-dire de son plus affectionné comme de son plus actif collaborateur. « Vous êtes aussi trop pressé, lui disait Malesherbes; pourquoi vouloir faire tant de choses à la fois? Vous vous imaginez avoir l'amour du bien public; point du tout, vous en avez la rage, car il faut vraiment être enragé pour vouloir forcer la main à tout le monde. » On a souvent admiré la réponse de Turgot : « Comment pouvez-vous me faire ce reproche? répondait-il à Malesherbes. Vous connaissez les besoins du peuple, et vous savez que dans ma famille on meurt de la goutte à cinquante ans. »
Quelque touchantes qu'elles puissent être, et bien que parties d'un cœur magnanime, ces paroles, quand on les pèse, n'en restent pas moins, à tous égards, assez peu sensées. D'un côté, il n'y avait point, chez Turgot, dans sa candeur même, un faible orgueil à se considérer comme un homme nécessaire, presque providentiel, seul capable et seul désireux de subvenir aux besoins du peuple. D'autre part, Turgot ne comprenait guère, ce semble, combien il est indispensable, suivant le proverbe italien, de donner le temps au temps, bisogna dar tempo al tempo, lorsqu'il allait, par exemple, jusqu'à promettre au i^oi de lui faire « au bout de quelques années un peuple neuf et le premier des peuples ». Non, il n'en va pas ainsi; non, une nation ne se pétrit pas uniquement de main d'homme, cet homme fût-il doué d'un génie infiniment supérieur à celui de Turgot. Il y faut aussi et surtout la main du temps. Parlons mieux : une nation n'est pas une molle argile qu'il soit possible ni Ucite de façonner à son gré» C'est un être vivant, qui
a sa constitution naturelle, son passé, ses origines, sa tradition, son génie, et que Thabileté suprême comme le premier devoir du politique consiste, avant tout, à éclairer, à diriger, à mettre peu à peu en pleine possession de lui-même, et non point à prétendre transformer instantanément, en lui imposant un régime artificiel et des idées préconçues. Marie-Thérèse jugeait bien Turgot lorsque, le 30 mai 1776, elle écrivait à sa fille « qu'à son avis Turgot n'avait manqué que d'avoir trop entrepris à la fois )).
Le dogmatisme, la raideur, Tpprit de système, la précipitation, était-ce donc là chez Turgot d'impardonnables défauts? Ah! certes, ce dogmatisme valait mieux que le scepticisme corrupteur qui ne connaît d'autre loi que celle d'un intérêt perpétuellement changeant; cette raideur était préférable à la flexibilité des politiques qui, au mépris du droit et en petits disciples de Machiavel, ne sont en quête que des opportunités; cet esprit de système était moins regrettable que la légèreté ou l'ignorance qui perdent ou compromettent les États; cette précipitation offrait, en définitive, moins de périls qu'une stupide et égoïste immobilité. Toutefois, pour n'être point des plus graves, ces imperfections de Turgot ne laissèrent pas que d'apporter de sérieux obstacles à la réalisation de ses projets. En outre, remarquons-le : Turgot était destiné à se trouver en partie déçu par la générosité même des sentiments qui l'animaient. Épris de la raison comme d'autres le sont de la beauté, il crut trop à son empire absolu sur l'espèce humaine. Il ne comprit point que ce n'est pas la logique qui mène le monde et que, pour maîtriser les mouvements désordonnés qui l'agitent, un autre frein est nécessaire . que celui des
théories *. Passionné pour le bien public, comme le plus grand nombre Test pour la fortune, il ne vit pas seulement dans le bien public le bien de la France, mais le bien de l'humanité tout entière, ce qui, plus d'une fois, le conduisit à méconnaître les intérêts immédiats de son époque et de sa patrie, a Sa politique élevée et bienfaisante, écrit Dupont de Nemours, embrassait Tunivers ; elle n'avait pas une seule vue qui fût isolée, et chaque opération particulière qu'il se proposait pour le bien de son pays, n'était qu'une portion d'tin grand plan dont l'objet était le bonheur du monde. » Enfin, comment ne pas l'ajouter? lintelligence naïve de Turgot se complut dans ce rêve du bonheur sur la terre, dont les images sont si séduisantes, mais dont le réveil est si désespérant, et dont Condorcet, après lui, s'efforçant virile-
1. Cf. Moniy on, Particularités et Observations sur les contrôleuses généraux des finances. « M. Turgot avait des idées vastes, des conceptions hardies. Son esprit tenait de la nature du génie; il apercevait toutes les affaires sous les plus grands rapports, en sondait les éléments, en pénétrait l'essence, mais malheureusement il voyait tout en abstractions, dédaignant de porter ses regards sur les faits, ne faisait aucune attention au pays qu'il régissait, au siècle où il vivait, aux institutions établies^ aux usages admis, aux préjugés, aux intérêts. Quand même ses idées auraient été justes, il aurait échoué dans toutes ses entreprises, parce qu'il ne savait manier aucun des moyens nécessaire pour les faire réussir; il voulait gouverner par des démonstrations, ne considérait l'homme que comme un être intelligent, et non comme un être sensible et mû par son intérêt. Son plan était de perfectionner l'entendement humain, dans la conviction que plus le peuple serait éclairé, plus il serait soumis aux lois dans lesquelles il reconnaîtrait une vocation à l'ordre de choses le plus favorable à son bonheur. Plan d'autant plus faux qu'on ne peut donner à la masse du peuple qu'une instruction incomplète, et que les demi-connaissances sont plus dangereuses que l'ignorance dont on a la conscience; et on ne tarda pas à en avoir d'évidentes et funestes preuves. »
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ment de tromper de mortelles alarmes, devait reprendre le thème chimérique et dangereux.
Cependant, au milieu de toutes les idées qui occupèrent Tesprit de Turgot, ne peut-on démêler quelques idées maîtresses, et les desseins innombrables qu'il avait formés ne sauraient-ils se ramener à quelques chefs principaux ?
A peine Turgot avait-il été à même d'observer et de réfléchir, que deux sortes d'abus Favaient douloureusement frappé.
Et ces abus lui paraissaient de telle nature qu'ils étaient capables, à ses yeux, d'atteindre les racines mêmes de la prospérité publique.
Sans doute on ne rencontre dans ses écrits rien qui approche de la peinture, du reste outrée et trop souvent citée, qu'a faite La Bruyère du paysan au dixseptième siècle. Turgot ne s'en était pas moins senti profondément centriste du sort auquel étaient encore de son temps condamnés les habitants des campagnes. Il gémissait de les voir soumis à des dîmes qui leur enlevaient le plus clair de leur revenu, accablés par des corvées dont ils ne retiraient souvent aucun avantage, vexés enfin par mille exactions.
D^un autre côté, l'état des villes, à beaucoup d'égards, ne lui semblait pas moins lamentable. Il déplorait l'abandon où languissaient les classes ouvrières, l'infériorité et l'immobilisation auxquelles elles restaient condamnées, l'espèce de déni de propriété individuelle que leur imposait le régime des corporations.
De là, chez Turgot, un ardent désir de remédier à ces deux sortes de maux.
Quoiqu'il n'eût garde de proscrire l'appropriation
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inégale et individuelle du sol, non plus qu'il ne méconnaissait la nécessité insurmontable de Tinégalité des conditions, il appela donc de ses vœux et se proposa, autant qu'il serait en lui, de hâter par ses actes la ruine complète de l'organisation féodale déjà fort ébranlée. C'était, à son sens, assurer TafFranchissement des campagnes. Il prit, d'autre part, à tâche de faire prévaloir le principe de non-intervention du gouvernement dans l'industrie, et, par l'abolition des monopoles, de procurer, en même temps que le libre travail, la liberté du commerce intérieur et extérieur. C'était, croyait-il, assurer l'affranchissement des villes.
Toute la politique de Turgot consiste dans la conception de ce double dessein.
Or, c'est ici qu'il faut se donner le spectacle instructif de ce qu'il y a d'inefficace ou même de périlleux dans les idées les plus généreuses, lorsqu'on les incorpore à un système préconçu ou qu'on se hâte de les appliquer, sans en avoir à l'avance, afin de s'y accommoder, calculé les conséquences inévitables.
Rien, au premier abord, de plus louable tout ensemble et de plus sensé que les vues de Turgot, relativement à l'amélioration du sort des populations laborieuses soit des villes, soit des campagnes. Et pourtant, quand on y regarde de près, rien de plus erroné que la théorie de l'impôt qui est comme la clef de voûte du système que Turgot prétendait substituer à l'organisation féodale; rien de plus redoutable que la situation créée aux classes ouvrières par la suppression instantanée des jurandes et des maîtrises.
A dire vrai, la théorie que professait Turgot en matière d'impôt ne lui était pas personnelle; il se l'était
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plutôt appropriée et ne faisait guère que reproduire, à quelques changements près dans les termes, la doctrine imaginée et prônée par les physiocrates. D'après cette doctrine, si tout objet de possession peut être, à regard d'un individu, appelé richesse, il n'en est pas de même pour un État, dont la richesse doit avoir une base permanente. Ce substratum est la terre ou le sol. Aussi bien, la terre est-elle seule réellement productive et sa production se décompose en deux produits qu'il convient de distinguer. Elle donne un produit brut qui comprend le remboursement des avances, le salaire et le profit des cultivateurs; elle fournit au propriétaire un revenu , et c'est en quoi consiste le produit net.
Gela posé, il s'ensuit que tous les citoyens d'un État se répartissent naturellement en deux grandes classes : premièrement, la classe des propriétaires, que Turgot nomme classe disponible, parce que seuls les propriétaires sont à même de disposer d'un produit qui est véritablement un excédent, une création, en un mot un produit net et que seuls aussi « n'étant point attachés par le besoin de la subsistance à un travail particulier, ils peuvent être emploj^és aux besoins généraux de la société » ; secondement, la classe des non-propriétaires ou classe non disponible, mais que Turgot subdivise en classe productive, qui renferme les agriculteurs, lesquels produisent leur propre salaire et tous les autres salaires, et en classe stipendiée et stérile, qui comprend les industriels , lesquels , d'après l'école physiocratique , n'ajoutent rien à la richesse, mais au contraire lui empruntent tout.
C'était de cette classification que Turgot et les physiocrates déduisaient toute leur théorie de l'impôt. Le
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propriétaire de la terre et du sol étant, suivant eux, le seul qui possédât un revenu ou une richesse disponible, ils croyaient ne pouvoir se soustraire aux lois d'une logique rigoureuse qui exigeait que seul aussi le propriétaire supportât tout rimpôt. Gonséquemment, les impôts de toute sorte, impôts directs et impôts indirects, étaient ramenés par eux à un impôt unique, l'impôt territorial ou foncier.
En renvoyant aux économistes de profession l'examen approfondi d'un pareil système, il y a lieu néanmoins de s'étonner, à première vue, de ce qu'il offre d'artificiel, ou même, n'hésitons pas à l'affirmer, de contraire à l'expérience, à l'équité et à la raison. Était-il, en effet, très raisonnable d'identifier toute richesse avec la richesse foncière et de déclarer stérile l'industrie qui certes a besoin des ressources du sol, mais qui par elle-même inépuisable tandis que la fécondité de la terre reste bornée, produit tant de trésors, et à laquelle, de son côté, l'agriculture doit manifestement ses développements les plus fructueux? N'était-ce point, comme quelques-uns des adversaires de Turgot le lui avaient ironiquement reproché, se montrer « ennemi mortel de la recette » que de renoncer aux impôts indirects, et en même temps était-il fort équitable, en exemptant de toute charge les richesses créées par d'autres travailleurs que les agriculteurs, d'accabler la propriété foncière de tout le poids de l'impôt? Enfin la pratique journalière n'enseignait-elle pas combien devenait fréquemment fictive la distinction tant célébrée du produit brut de la terre et de son produit net? Et Turgot n'avait-il pas lui-même éprouvé à quel point peut manquer le produit net, alors que, pendant son intendance
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de Limoges, par une mesure plus humaine que légale, il avait, à la suite de mauvaises récoltes, enjoint aux propriétaires de pourvoir à l'entretien et nourriture de leurs métayers et colons ?
Évidemment toutes ces idées sociales, économiques, politiques, des physiocrates et de Turgot, aujourd'hui surtout confondraient les esprits. Ce qu'il importe, et ce qu'il est impossible de ne pas noter, c'est que Turgot, qui avait une volonté si arrêtée d'affranchir les populations agricoles, les vouait néanmoins sans merci à la servitude de l'impôt. Car ces populations n'allaient-elles point devenir à leur tour, n'étaient-elles même pas déjà devenues propriétaires du sol? La petite culture n'étaitelle pas infailliblement destinée à l'emporter sur la grande culture, et la dualité du propriétaire et du cultivateur ne devait-elle point tendre chaque jour davantage à disparaître ou à s'atténuer?
Chose également remarquable I les paternelles intentions de Turgot à l'égard des populations ouvrières des villes ne l'empêchaient pas de les vouloir détenir comme à l'état d'enfance, et ne devaient d'ailleurs se réaliser qu'en suscitant aussitôt pour ces populations mêmes des difficultés réellement terribles et qui maintenant encore pèsent tristement sur elles. Théoriquement, en effet, Turgot, en plaçant les industriels dans la classe dite stipendiée et stérile, refusait d'une manière implicite aux classes ouvrières tout moyen d'émancipation. Pratiquement, par la suppression des jurandes, par la défense faite aux artisans d'un même métier de se réunir en un corps, il avait brisé ce qui se trouvait être sans doute pour l'industrie souvent un obstacle et pour les classes ouvrières une contrainte ou même parfois un
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joug détesté, mais ce qui aussi, sous d'autres rapports, leur assurait une sécurité, une garantie et une force. Du jour au lendemain, il les avait livrées à toutes les chances hasardeuses de l'individualisme, qui, par une concurrence effrénée, produit une variation presque indéfinie des salaires, et, par la variation des salaires, engendre avec l'imprévoyance, le paupérisme et ses calamités. Gomment le méconnaître? C'est à dater de cette suppression des corporations, qui pourtant ne fut rendue définitive qu'en 1791 par l'Assemblée constituante, sur le rapport de Chapelier *, c'est à dater de cette radicale mesure que s'est fait particulièrement sentir parmi nous le malaise irrité dont ne cessent de gémir les classes ouvrières. En vain le communisme et le socialisme, sous les formes les plus diverses, ont-ils cherché à leur procurer un sort meilleur. En vain également, phénomène digne d'attention I les corporations , à la faveur des grèves, semblent-elles se reconstituer parmi nous. La liberté seule est capable de remédier aux maux qui momentanément proviennent de la liberté; car la liberté, comme la lance de je ne sais plus quel fabuleux héros, a seule le merveilleux pouvoir de blesser et de guérir. Seule donc une longue, patiente et sincère pratique de la liberté substituera de plus en plus et peu à peu, partout où l'individu ne se suffît pas à lui- même, à l'ancien
1. Il convient de rappeler qu*en supprimant définitivement les corporations, l'Assemblée constituante se montra, sous certains rapports, plus équitable que Turgot. Car elle vota des indemnités aux maîtres qui avaient acquis leurs titres à prix d'argent, et ce fut pour payer ces indemnités, évaluées à 120 millions, que fut établi l'impôt des patentes. Elle se montra aussi plus libérale, car elle ne songea point à proscrire la liberté d'association.
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système des corporations qui s'imposaient, le nouveau et fécond régime de l'association volontairement consentie.
Quoi qu'il en soit, ce n'était pas assez, pour émanciper les classes ouvrières, que de les dégager subitement de ce qui pouvait être une entrave, mais aussi un support; et de même que Turgot aurait mal réussi à préparer Tavenîr des classes agricoles si ses idées les plus chères avaient prévalu, il fut loin, par la législation dont il se fit le promoteur, de procurer aux ouvriers des villes tout le bien qu'il avait rêvé. C'est pourquoi, en rapprochant des théories qui inspirèrent ses actes les résultats de son administration, on a pu justement conclure, quoique avec une apparente sévérité, que, « tout compté et rebattu, le ministère de Turgot faisait honneur à ses lumières plus qu'à son jugement pratique ». Toutefois, des écrivains aussi honnêtes qu'instruits ont, à diverses reprises, affirmé que la fougue de la Révolution et ses désordres avaient tenu à ce qu'on avait repoussé les réformes que proposait Turgot. Telles sont, par exepiple, les doléances qu'exprime un peu emphatiquement peut-être l'excellent M. Droz, dans son attachante histoire du règne de Louis XVI. « Le 12 mai 1776, jour du renvoi de Turgot, a été, écrit-il, une des époques les plus fatales pour la France. Ce ministre, supérieur à son siècle, voulait faire, sans secousse, par la puissance d'un roi législateur, les changements qui pouvaient seuls nous garantir des révolutions. Ses contemporains égoïstes et superficiels ne le comprirent point, et nous avons expié par de longues calamités leur dédain pour les vertus et les lumières de cet homme d'État. »
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Or, pour quiconque consulte attentivement le passé, une opinion aussi favorable à Turgot ne laisse pas que de soulever de nombreuses contradictions. Sans doute la Révolution, par trop de côtés orageuse et horrible, n'eût été qu'une paisible et bienfaisante évolution, si des réformes manifestement nécessaires avaient été accomplies en temps opportun et que l'aveugle coalition des intéressés ne les eût point, pour la plupart et tout d'abord rendues , sinon impossibles , du moins d'une extrême difficulté. Mais était-ce bien à l'application des plans de Turgot et à la pratique de ses maximes qu'il fallait demander la rénovation du pays? Tandis que Turgot travaillait, au nom de la liberté, à dissoudre tout l'établissement de l'ancien régime, ne se montraitil point aussi le défenseur opiniâtre du despotisme éclairé qu'avait vanté Quesnay, et auquel il reconnaissait luimême le pouvoir « de changer les institutions ». Il y a plus : n'entendait-il pas user, à son tour, sans contrôle, de l'autorité qu'il n'exerçait pourtant que par délégation? « L'autorité n'a pas besoin de conseils; » ou encore : « Donnez-moi cinq années de despotisme et la France sera libre. » Ces paroles prononcées par lui, ou que non sans vraisemblance on lui prête, peignent au vif ses sentiments. Ce n'est pas tout. Tandis que Turgot s'imaginait, dans son Projet des municipalités ^ pouvoir multiplier les assemblées électives et délibérantes sur toute la surface du territoire, sans qu'elles en vinssent immédiatement à dépasser leurs attributions administratives, n'opposait-il pas une résistance, cette fois invincible, au vœu unanime de la nation, qui était, comme ne cessait de le lui représenter Malesherbes, d'obtenir des États généraux, ou au moins des États provinciaux?
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C'est pourquoi des esprits non prévenus et qui jugeaient immédiatement par eux-mêmes une époque qui était la leur, et des faits auxquels ils avaient pris part,
« Qxœque ipse miserrima vidi.
Et quorum pars magna fui, »
d*impartiaux esprits, un Montyon, un Malesherbes, n'ont-ils pas craint de soutenir ou d'avouer qu'au lieu d'avoir été de nature à prévenir les ruines accumulées par la Révolution, les actes de Turgot les avaient plutôt préparées.
« On ne peut voir qu'avec regret, écrivait Montyon, que les intentions les plus pures, une passion vraie pour le bonheur de l'humanité, des vues étendues et élevées, tant de connaissances, de méditations, de soins, de vertus, n'aient produit que des institutions qui n'ont pas subsisté et ont commencé la désorganisation de l'Etat. » Et Montyon ajoutait : « Ce jugement est celui que M. de Malesherbes a porté de M. Turgot son ami, et de luimême. »
Effectivement, tel était l'aveu que faisait noblement Malesherbes , presque à la veille de subir lui-même l'inique supplice, auquel son dévouement et ses larmes n'avaient pu arracher son souverain. Et cet aveu, il le confiait à un autre ami, à un familier de Turgot, M. de Vaines, dans un entretien suprême qu'il priait son interlocuteur de rédiger et dont le manuscrit a été pour la première fois, croyons-nous, imprimé parmi les notes et pièces justificatives des Mémoires de l'abbé Morellet.
« Depuis longtemps je connaissais M. de Malesherbes, écrivait M. de Vaines; ses vertus, sa simplicité, ses con-
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naissances étendues et variées, m'avaient atliré. Pendant l'année 1775, j'avais vécu avec lui dans une grande intimité. Nous nous étions vus ensuite plus rarement. En 1794, je le rencontrai dans une de ces prisons dont alors la France était couverte , et où tous les gens de bien étaient déposés, en attendant que leur tour d'être appelés au tribunal révolutionnaire, qui était le premier degré de Téchafaud, fût arrivé.
« Dans les longs jours de notre captivité, nous nous réunissions souvent; il remontait aux temps anciens de la monarchie ; il revenait particulièrement sur les actes de son ministère, il me disait : « M. Turgot et moi, nous étions deux fort honnêtes gens, très instruits, passionnés pour le bien : qui n'eût pensé qu'on ne pouvait mieux faire que de nous choisir? Cependant, nous avons mal administré *. Ne connaissant les hommes que par les
1. Ainsi pensaient de Malesherbes ses contemporains et ses amis, tout en admirant des vertus qui l'avaient rendu populaire. « Né avec beaucoup d'esprit, de facilité pour les sciences et d'éloquence naturelle, écrivait, en 1776, Condorcet à Voltaire, Malesherbes a, soit par goût, soit par défaut de rectitude dans l'esprit, un penchant pour les idées bizarres et paradoxales; il trouve dans son esprit des raisons sans nombre pour défendre le pour et le contre, et n'en trouve jamais aucune pour se décider. Particulier, il avait employé son éloquence à prouver aux rois et aux ministres qu'il fallait s'occuper du bien de la nation ; devenu ministre, il l'employait à prouver que le bien est impos* sible. » Chose curieuse! Le chancelier de Lamoignon lui-même n'augurait pas mieux de Malesherbes, son fils. Car, peu avant de sortir d'emploi, Montyon rapporte qu'il aurait dit au roi : « Sire, je suis vieux, mais quand je ne serai plus, on pourra proposer mon fils à Votre Majesté pour le ministère; j'aime ma famille; je désire son élévation et sa fortune; mais j'aime encore plus l'État. Que Votre Majesté ne confie aucune grande place à mon fils; c'est un homme vertueux et de beaucoup d'esprit; il a une réputation brillante, qu'il s'est faite par des écrits et des démarches hardies ; il perdrait sa réputation quand il serait dans le ministère; il n'y est pas propre, et y servirait mal Votre Majesté. »
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livres, manquant d'habileté pour les affaires, nous ne pouvions former le roi au gouvernement; nous Tavons laissé diriger parM. de Maurepas, qui a ajouté sa propre faiblesse à celle de son élève * ; et, sans le vouloir, sans le prévoir, nous avons contribua à la Révolution. » . Le sentiment qu'exprimait Malesherbes ne serait-il pas le vrai?
Les penseurs qui avaient inauguré Tère moderne, ne s'étaient proposé rien moins, afin de restaurer, de réformer, de développer la connaissance d'où résulte toute pratique, que de la fonder sur des bases toutes nouvelles. Démolir et reconstruire, telle était la double tâche qu'ils s'étaient imposée, et c'est ainsi que Bacon distinguait dans la philosophie deux parties, une partie destructive, pars destruens, une partie édifîcative, pars aedificans. Le sublime et puissant génie, qui devait exécuter
1. Un tel jugement, qui est devenu, relativement à Louis XVI, un lieu commun, a pourtant besoin d'un correctif.
« Dans cet aveu même, remarque Montyon en rapportant cet entretien, M. de Malesherbes donne la preuve de ce dont il s'accuse, de ne pas connaître les hommes : la faiblesse n'était le défaut ni de Louis XYI, ni de M. de Maurepas. Le roi, dans les convulsions de la Révolution, ne s'est jamais montré faible; mais sou -défaut était l'abnégation de son opinion et de sa volonté, de crainte de se tromper, et un abandon absolu aux conseils des dépositaires de sa confiance. Le défaut de M. de Maurepas était le rapport de tout à lui-même et l'insouciance des événements qu'il prévoyait ne devoir survenir qu'après le terme de son existence. » — a M. de Maurepas.. écrivait de son côté un appréciateur non suspect, Gondorcet, M. de Maurepas a accoutumé le roi à déférer aveuglément à tout ce qui lui était proposé, à ne point se déterminer d'après sa propre opinion qui était juste, et à soumettre sa volonté à l'impression qui lui était donnée, ce qui avait l'apparence d'une nullité de caractère qui n'était pas le défaut du roi. Ce prince avait du courage et de la fermeté; il l'a prouvé, quand il a eu à braver les dangers et non à craindre de commettre des fautes. »
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d'une manière incomplète, et néanmoins avec quelle incomparable hardiesse et quel heureux succès! on ne rignore pas, le dessein que Bacon s'était presque contenté d'indiquer, Descartes, cédant aux suggestions, non d'une pusillanimité blâmable, mais d'un rare bon sens, Descartes avait expressément excepté des applications d'une méthode qu'il étendait à tout, « la réformation des moindres choses qui touchent les États ». a Ces grands corps, observait-il , sont trop malaisés à relever étant abattus, ou même à retenir étant ébranlés, et leurs chutes ne peuvent être que très rudes. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en ont, comme la seule diversité qui est entre eux sufBt pour assurer que plusieurs en ont, l'usage les a sans doute fort adoucies, et même il en a évité ou corrigé insensiblement quantité auxquelles on ne saurait si bien pourvoir par prudence ; et enfin elles sont quasi toujours plus supportables que ne serait leur changement, en même façon que les grands chemins qui tournent entre des montagnes deviennent peu à peu si unis et si commodes, à force d'être fréquentés, qu'il est beaucoup meilleur de les suivre que d'entreprendre d'aller plus droit en grimpant au-dessus des rochers et descendant jusqu'au bas des précipices. » Et n'est-ce pas ainsi, en réalité, qu'au milieu même de troubles tragiques mais passagers, s'est peu à peu améliorée la constitution anglaise?
Par malheur, tant de sagesse s'accordait mal avec les nobles mais violentes passions dont la France du dixhuitième siècle se sentait travaillée. Des deux et essentiels préceptes de la philosophie Baconienne et Cartésienne, les théoriciens de cet âge de transformation, se laissant d'ailleurs emporter à une sorte d'enthousiasme
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littéraire, ne retinrent guère que celui qui avait pour objet Fabolition du passé , pars deslruens. Ardents et prompts à renverser, ils ne s'inquiétèrent point assez de savoir comment ils parviendraient à reconstruire, pars œdificans. Turgot lui-même ne sut pas, à beaucoup près, complètement se soustraire à cet universel enivrement. Il se montra, somme toute, plus habile à détruire qu'à édifier, et s'il valut mieux que le plus grand nombre de ses contemporains, il reste qu'en définitive l'homme chez lui fut supérieur au politique. « Liberté!... s'écriaitil quelque part, liberté ! je le dis en soupirant, les hommes ne sont peut-être pas dignes de toi! — Égalité! ils te désireraient, mais ils ne peuvent t'atteindre! » Ce sentiment mélancolique de l'impuissance et de l'infirmité communes ne le détourna point cependant de se porter le champion résolu de la hberté et de l'égalité, et si par ses efforts pour délivrer enfin de la domination des classes privilégiées ceux qu'en termes odieux elles déclaraient « taillables et corvéables à merci », il ne contribua pas peu, sans le savoir ni le vouloir, à susciter, au-dessus de cette réalité sainte qui s'appelle la nation, cette abstraction équivoque qu'on idolâtre et qu'on nomme le peuple, il aurait pu du moins répéter, en se l'appliquant à lui-même, ce que Malesherbes, pour sa propre justification, écrivait, le 22 novembre 1790, à Boissy d'Anglas : « Si j'ai quelques droits à l'estime publique, c'est pour avoir été le défenseur des droits du peuple dans un temps où ce rôle ne conduisait pas, comme à présent, à devenir une des puissances de l'État. »
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NEGKER
Sénac de Meilhan, terminant un parallèle entre Necker et Mirabeau, ne craignait pas d'écrire : « Il n*est nul doute que Necker n'ait fait plus de mal à la France que Mirabeau , et l'horrible distribution de leurs crimes envers l'État impartialement faite, le poids de ceux de Necker l'emporte de beaucoup. » Selon Sénac, en effet, Necker était un homme « dominé par une vanité déréglée et un amour-propre féroce, insensible à l'amour comme à l'amitié, indifférent aux plaisirs de la société, sans goût et sans attachement, et ne voyant que lui dans la nature, enfin avide d'argent lorsqu'il en était accablé, et l'aimant en usurier. » Et à ces paroles assurément fort sévères ou même excessives, Sénac ajoutait un morceau satirique intitulé Supplice de M. Necker^ où le financier, l'administrateur, l'écrivain, l'homme même se trouve apprécié et condamné avec une sorte d'out rageuse ironie *.
1. Séaac de Meilhan. Œuvres philosophiques et littéraires^ Ham* ourg, 1795, 2 vol. in-8»* — Œuvres complètes de if. Necker^
Au moral comme au physique, Montyon, qui d^ailleurs non plus que Sénac de Meiihan n'était peut-être point sans garder contre Necker quelque rancune, ne trace guère de l'ancien ministre une plus flatteuse peinture. « Ses yeux étaient vifs, écrit-il, son regard perçant; la partie supérieure de son visage ne s'accordait point avec la partie inférieure ; elles semblaient n'être point faites pour être réunies et former la même figure ; ses traits, vus dans leur ensemble, n'avaient rien d'agréable; sa physionomie fine et profonde marquait de l'observation
publiées par M. le baron de Staël, Paris, 1820-1821, IS vol» in-8». — Mélanges et extraits des manuscrits de Mme Necker, Paris, 1798, 3 vol. in-8». — Manuscrits de M. Necker^ publiés par sa fille avec un Essai sur le caractère de M, Necker et sa vie privée, Genève, an XIII, in-8». — Considérations sur les principaux événements de la Révolution française^ par Madame de Staël, ouvrage posthume, publié en 1818, par M. le duc de Broglie et M. le baron de Staël, Paris, 1843, in-12. — Mémoires de Condorcet sur la Révolution française, extraits de sa correspondance et de celle de ses amis, Paris, 1824, 2 vol. in-8«. — Montyon, Particularités et Observations sur les contrôleurs généraux des finances les plus célèbres depuis 1660 jusqu'en 1791, Londres, 1812, in-8». — Fernand Labour, M, de Montyon, Paris, 1880, in-12. — Garât, Mémoires Ai>toriques sur la vie de M. Suard, sur ses écrits et sur le xyuf siècle, Paris, 1820, 2 vol. in-8«. — Vie privée et ministérielle de M. Necker, directeur général des finances, par un Citoyen, Genève, 1790, broch. in-8*. — Collection complette (sic) de tous les ouvrages pour it contre M, Necker, avec des notes critiques, politiques et secrètes, etc., Utrecht,M781, 3 vol. in-8«>. — Pièces sur Necker, brochures publiées en 1788 et 1789. — Mémoires du baron de Besenval, Paris, 1857, in-12. — Mémoires de Marmontel, Paris, 1857, in-12. — Mémoires de Madame Campan, Paris, 1858, in-i2. — Mémoires du marquis de Bouille, Paris, 1859, in-12. — Mémoires de Weber, Paris, 1860, in-12. — Souvenirs du baron de Gleichen, Paris, 1868, in-12. — Meister, Mélanges de philosophie, de morale et de littérature, Genève, 1822, 2 vol. in-8". — Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, janvier 1852. — Othenin d'Haussonville, Le salon de Mme Necker, d'après des documents tirés des archives de Coppet, Paris, 1882, 2 vol. in-12. —A. Sayous, Le xviu« siècle à l'étranger, Paris, 1861, 2 vol. in-8».
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et de la pénétration, mais n'avait ni une expression de franchise et de bonté, ni une expression de dureté et de fausseté ; le plus souvent elle était muette, parce qu'il craignait de la laisser parler. Son corps était une masse grande et lourds qui n'avait ni ensemble, ni vigueur... Il avait un maintien gêné, désordonné, sans grâce, et jamais il n'en manquait plus que quand il voulait s'en donner... Ses mouvements étaient inégaux, brusques, forcés; il portait la tète fort élevée et même renversée; il y avait de l'afTectalion dans cette contenance, car le degré de renversement de sa tête était un thermomètre de sa situation politique. Le son de sa voix n'était point agréable, et son élocution n'était point facile; il le savait; et par cette raison, avec toute personne, avec laquelle il n'était pas dans l'intimité, il parlait peu ; sa conversation était donc méditée, sans abandon, sans sensibilité, sans cordialité ; cependant elle n'était pas sans intérêt, parce que l'esprit suppléait au sentiment, et chaque phrase énonçait une grande pensée. — Ses formes sociales se ressentaient du genre de vie qu'il avait mené, du manque d'une éducation soignée, et de relations habituelles avec des personnes d'un certain ordre... Sa physionomie morale n'était pas moins remarquable que sa physionomie physique et sa forme extérieure : il était d'une inégalité singulière, toujours agité par des désirs, des regrets, des jouissances, des privations, par l'incapacité de se suffire à lui-même et de contenir son âme en paix... Le fond de son caractère était un amour-propre' qui excédait la mesure ordinaire de la vanité humaine*^ Ce sentiment, élément en lui de tous les autres, perçait dans ses discours, dans ses écrits, dans ses entreprises, dans ses actions, et semblait s'échapper par tous se»
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pores. Dans les plus grandes affaires, il ne voyait que luimême... Sans cesse, il se prodiguait des éloges et en était d'une grande parcimonie pour les autres, de crainte de diminuer sa part. Cependant il louait ses sectateurs, quand cette louange pouvait réûéchir sur lui-même... Quoiqu'il fît sans cesse montre de sensibilité, il n'en avait que pour les hommes en masse; et encore cette sensibilité tenait moins du sentiment, que d'un esprit d'ordre et de justice; il ne paraît pas qu'il ait eu d'amis, quoique par le commerce, par les affaires, par la société, il ait eu des relations intimes avec un grand nombre de personnes... Ses affections tendres étaient bornées à sa femme et à sa fille, qui entraient dans la sphère de son égoïsme. Rien ne l'inléressait et n'avait attrait pour lui, que ce qui pouvait lui conférer célébrité, honneur, crédit, puissance... Par suite de l'explosion de son amour-propre, tout dissentiment de ses opinions lui paraissait un tort, et toute critique était à ses yeux un crime... On ne trouvait en lui ni le flegme et la finesse d'un ministre qui sait cacher sa situation, ni la fermeté d'un sage qui, ayant le sentiment de sa force, se repose sur ce sentiment, ne règle point l'opinion qu'il prend de lui-même sur l'opinion qu'il inspire, et prouve qu'il mérite les grandes places, en montrant qu'il sait s'en passer. »
Contre ces dénigrements de toute sorte, la famille de Necker a constamment protesté. De tout temps en effet, avec une sollicitude pieuse, elle s'est efforcée d'assurer à la mémoire de son auteur les compensations les plus amples, en lui prodiguant, de son vivant aussi bien qu'après sa mort, d'enthousiastes applaudissements. C'est ainsi qu'en 1787, et presque à la veille du jour où
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Necker allait rentrer aux affaires, Mme Necker n'hési* tait point à lire dans son propre salon, sous le titre de Portrait de M, Necker^ un éloge hyperbolique de son mari. « M. Necker, y disait-elle, naquit original en tout : ses traits ne ressemblent à ceux de personne; la forme de son visage est extraordinaire ; mais le génie et la bonté se trouvent exprimés dans ce tableau vivant, d'une manière si énergique qu'il est impossible de le regarder avec attention sans ressentir l'impression de l'un et de l'autre, sans l'admirer et sans s'attendrir. Il a surtout dans le regard ce je ne sais quoi de fin et de céleste que les peintres n'ont jamais osé exprimer que dans la figure des anges... M. Necker devint grand, habile et vertueux, dans une école d'où il sortait si rarement des hommes distingués, comme on voit un noble et gêné* reux lion croître et s'embellir dans les mêmes climats où les renards et les ours ont creusé leurs lanières. — M. Necker aime la gloire... hors du règne de Popinion, il ne se compte pour rien... mais il poursuit la gloire et les louanges comme les chasseurs poursuivent une proie qu'ils négligent et dédaignent, dès qu'elle est tombée à leurs pieds... M. Necker, si grand dans les grandes choses, est comme ce Dieu de la Fable, qu'on voit tour à tour régner dans les cieux et servir sur la terre... Je n'ai jamais connu un homme plus vertueux comme homme public, ni plus vertueux comme particulier... M. Necker peut dire : mon talent à moi, c'est le génie... » Ainsi Mme Necker ne faisait point difficulté [de proclamer M. Necker un homme de génie, le plusjvertueux des hommes, et, après l'avoir assimilé à un ange, à un lion, à un Dieu de la Fable, elle le comparait encore « à un pont majestueux qui se soutient par la liaison
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parfaite de toutes ses parties, à un de ces chiens d'Albanie qui restent couchés tant qu'on ne leur présente que de faibles adversaires, mais qui se relèvent et s'enflamment dès qu'un, animal redoutable paraît dans Tarène *. » Il est impossible à coup sûr de n'être pas choqué de tant d'amphigourique verbiage *. Mais ce qui étonne bien davantage, c'est que Necker pût de ses propres oreilles et devant ses amis assemblés écouter, sans rougir, sans sourciller, sans s'indigner, un pareil
1. Cette comparaison saugrenue avait vivement frappé Timagixiation de Necker. Plus tard, se l'appliquant à lui-même, il écrira : « L'Assemblée nationale environne de ses regards toute mon administration, elle peut y entrer par cent portes, et je ne suis plus là pour me présenter aux barrières. C'est à elle seule à parler, c'est à elle seule que je répondrai. Le chien d'Albanie, dont Porus fît présent à Alexandre, fut accusé longtemps de faiblesse; tous les animaux de l'Asie furent amenés dans l'arène, et il refusa de combattre; mais à l'arrivée du lion, il se dressa, s'élança sur lui, et le vainquit. » Sur V administration de M.NeckcTy par lui-même.
2. Ce portrait, fait évidemment pour la montre, est loin d'être aussi fidèle que celui que traçait la même Mme Necker peu de temps après son mariage, dans une lettre à une de ses amies de Genève. « Figure-toi, écrivait-elle, le plus mauvais plaisant de l'univers, si heureusement enchanté de sa supériorité qu'il ne s'aperçoit pas de la mienne, si convaincu de sa pénétration qu'il se laisse attraper sans cesse , si persuadé qu'il réunit tous les talents dans le plus haut point de perfection qu'il ne daigne pas chercher ailleurs des modèles; jamais étonné de la petitesse d'autrui parce qu'il l'est toujours de sa propre grandeur; se comparant sans cesse à ce qui l'entoure pour avoir le plaisir de ne point trouver de comparaison; confondant les gens d'esprit avec les bêtes parce qu'il se croit toujours sur une montagne dont la hauteur met de niveau tous les objets inférieurs; préférant les sots, parce, dit-il, qu'ils font un contraste plus frappant avec son sublime génie, d'ailleurs aussi capricieux qu'une jolie femme et plus curieux qu'elle. J'ai lieu de me flatter cependant que le remède innocent que cette lettre lui fera avaler (elle écrivait sous les yeux de Necker) le guérira pour quelque temps de celte insupportable maladie. » Voyez la publication de M. Othenin d'Haussonville.
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panégyrique. Loin pourtant de paraître importuné de ces niaiseries sonores, Necker semble les avoir savourées avec complaisance. Il se garda bien du moins d'omettre le Portrait de M. Necker dans les extraits qu'il donna lui-même en 1798 des manuscrits de Mme Necker, publication qu'il fit du reste précéder de remarques, où il rend en admiration à sa femme à peu près tout ce qu'il en a reçu. « On n'a jamais vu, je le crois, disaitil en parlant de Mme Necker, une si grande étendue dans l'esprit, une si grande liberté dans l'imagination, avec tant de liens dans la conduite. » — Necker mort, ce fut sa fille qui se donna la tâche de le célébrer ou de le venger des injures de détracteurs tels que Sénac de Meilhan, « écrivain superficiel, observait-elle, qui n'avait de profondeur que dans l'amour-propre, et ne pouvait pardonner à M. Necker d'avoir été appelé à sa place, car il considérait le ministère comme son droit ». Elle tançait Montyon lui-même, et dans une lettre qui devait, de la part de Montyon, lui attirer une verte réponse *, lui reprochait « l'article le plus injuste, le plus amer, inspiré par un ressentiment personnel ». D'un autre côté, comment ne pas le remarquer? Les Considérations de Mme de Staël sur les principaux événements de la Révolution française ne sont évidemment qu'une perpétuelle apologie de l'administration de l'ancien banquier genevois. Enfin, son écrit Sur le caractère de M. Necker et sa vie privée, qu'elle mit en tète du volume intitulé : Manuscrits de M, Necker, et publié par elle, l'année même où elle perdit son père, cet écrit ne
1. La lettre de madame de Staël et la réponse de Montyon ont été publiées par Alissan de Chazet en 1829. Cf. Labour, M. de Montyon, p. 129 et suiv,
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se trouve-l-il pas entièrement destiné à glorifier Necker citoyen, écrivain et moraliste? Il est vrai que ces Manuscrits comprenaient des Pensées où l'éloge, que Necker fait de sa fille, atteste qu'il était aussi bon père que Mme Necker s'était montrée femme dévouée ou qii*il avait été lui-même afi^ectueux époux. « Le langage de Mme de Staël, écrivait Necker, a le je ne sais quoi, qui tient de la beauté. » Et plus loin : « Le goût est ce qu'il y a de plus fin dans l'esprit, mais la grâce est plus utile encore, la grâce dans le ton, dans les paroles, dans les manières; c'est presque un des mystères de notre nature qu'on ne peut définir. Je dirais pour ma part : Voyez Mme de Staël, si ce mot ne risquait pas d'atteindre un jour un âge, où les années dérangeront tout. » Cependant, qu'importe? « Je laisserai dire, s'écrie fièrement Mme de Staël à cette occasion, je laisserai dire à qui se plaira dans cette observation bien gaie à côté de la mort, que nous sommes une famille qui nous louons les uns les autres. » Et déployant la même verve d'admiration mutuelle qui avait possédé M. et Mme Necker, elle s'applique à peindre un homme, « qui, doué des qualités faites pour servir à une ambition sans mesure, a été constamment dirigé ou retenu par la conscience la plus scrupuleuse ; un homme dont le génie n'a été circonscrit que par ses devoirs et ses affeclions, et dont les facultés n'ont jamais eu d'autres bornes que ses vertus; un homme enfin, qui, ayant joui d'abord de la destinée la plus brillante, a été renversé par de grands malheurs, et qui, se présentant à la postérité sans le prestige du succès, ne sera jugé, ne sera senti que par les âmes qui ont en elles quelque étincelle de son âme. » Est-il question de Necker écri-
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vain? « Voltaire, dira Mme de Staël, Voltaire est unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents, je crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés. La réunion et Tharmonie des contrastes est ce qui constitue, dans l'univers comme dans l'homme, la plus parfaite beauté; la finesse et l'étendue, la gaieté de l'esprit et la mélancolie du cœur, l'énergie et la délicatesse, la précision et l'imagination, l'élévation des pensées et Toriginalité de l'expression, toutes ces qualités, sans les défauts qui les accompagnent ordinairement, se trouvent dans les écrits de M. Necker. » Et, pour mettre le dernier trait à cette espèce d'apothéose : « L'on a vu sûrement, conclut Mme de Staël, des carrières plus heureuses, des noms plus éclatants, des destinées plus longues, des succès plus soutenus : mais un caractère si bon, un cœur si noble et si tendre, on ne le reverra plus; ni les hommes ni moi, nous ne le reverrons plus. »
Le temps même n'affaiblira point chez les descendants de Necker le culte de sa mémoire, et l'éditeur de ses Œuvres complètes^ son petit-fils, le baron Auguste de Staël, dans la notice qu'il a placée au commencement de cette publication, se déclarera à son tour heureux, (L si un exposé simple, mais fidèle des faits, peut faire mieux connaître Necker, ce grand homme de bien, qui a tant aimé la France, et que la France a tant aimé, pendant quelques années de gloire et de bonheur I »
Entre l'engouement très naturel, quoique parfois peu justifié, d'une famille pour celui qui a fondé sa fortune en illustrant son nom, et l'espèce de haine aveugle qu'excite inévitablement chez plus d'un contemporain
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tout homme qui a pris une part importante au gouvernement d'un grand pays, il est certainement permis d'espérer qu'un milieu peut se tenir, où les actes, les intentions, les aptitudes, le caractère, les services rendus, aussi bien que les fautes commises soient jugés sans malveillance (car d'où viendrait et où tendrait la mialveillance?), mais avec sincérité et vérité. C'est en se plaçant à ce centre de perspective qu'il convient d'envisager Necker. Si la physionomie froide et terne du personnage n'a rien qui attire tout d'abord l'attention; si la place qu'il a occupée dans l'histoire doit, ce semble, à mesure que s'écoulent les années, aller sans cesse s'étrécissant, il n'en reste pas moins qu'à son jour et à son heure, Necker a exercé, bonne ou mauvaise, une influence qui n'a pas été indifTérente aux destinées de la France et de la monarchie. Banquier pour son propre compte, financier pour le compte de l'État, il s'est improvisé politique, et le politique en lui a paru se doubler d'un moraliste. Laissant donc aux hommes de banque et aux économistes le soin d'apprécier chez Necker le banquier ou de discuter le financier, nous chercherons plus particulièrement, par l'étude de son existence et par l'examen de ses ouvrages, à ûous rendre compte de ce qu'il fut comme homme d'État et de ce qu'il vaut comme philosophe. Or, quand on considère la vie de Necker dans son ensemble, on reconnaît aisément qu'elle se partage en quatre phases bien distinctes. Dans une première période, le jeune Genevois est préoccupé tout entier du souci de s'enrichir ; ce sont les années des affaires d'argent et du labeur habile autant qu'opiniâtre. La période suivante est une époque d'attente impatiente et de savante pré-
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paration par des publications multipliées et aussi par l'intrigue, au rôle qu'il brûle d'obtenir,
« Noctes alqtte dies niti prœstante lahore
Ad summas emergere opes rerumque potiri, »
Une troisième période est celle des triomphes enivrants et des vicissitudes orageuses de l'homme de finances, devenu enfin, grâce aux efforts de .sa femme et à ses propres efforts combinés, homme d'État. Une quatrième et dernière période comprend l'époque de la disgrâce et de la retraite, malgré tout, définitive, des méditations solitaires, des suprêmes pensées. En un mot, la vie de Necker se présente comme un drame en quatre actes, que le temps et le lieu où ces actes se déroulent rendent particulièrement instructif.
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