‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 35 sur 61 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LesNecker étaient d'origine irlandaise. Pour échapper aux persécutions de la reine Marie contre les protestants, ils avaient passé en Allemagne et étaient venus habiter la Prusse.

L'un d'eux, Louis-Frédéric Necker, au commencement du siècle dernier, quitta Gustrin où il était né, pour venir diriger à Genève l'éducation d'un petit prince allemand. Gette ville, qui devait un jour accueillir et recueillir les Sismondi et les Rossi, ne tarda pas à lui plaire. Il s'y fixa, y fut reçu citoyen, et on lui reconnut assez de mérite pour que l'Académie de Genève créât en sa faveur une chaire de droit public. De son enseignement sortit un Traité sur la constitution de Vempire germanique^ publié en 1741 et dédié aux magistrats.

Louis-Frédéric Necker avait épousé la fille d'un premier syndic de la République, Mlle Gauthier, dont il eut deux fils. L'aîné, Louis Necker, qui prit dans la suite le nom de M. de Germani, après s'èlre d*abord livré à l'enseignement, l'abandonna pour la carrière

byGoogk

plus lucrative des affaires, que lui ouvrit son plus jeune frère.

Celui-ci, Jacques Necker, naquit à Genève le 30 septembre 1732. Ses études classiques étaient à peine terminées qu'il entrait dans une maison de commerce. Les relations de sa famille lui permirent d'ailleurs de quitter de bonne heure sa ville natale, désireux qu'il était d'aborder un plus vaste théâtre. En 1762, il arrivait à Paris, où le banquier Vernet, frère du théologien genevois Yernet, Tacceptait comme associé. Bientôt même il se croyait assez sûr de ses forces pour fonder, en son nom personnel, rue Michel-le-Comte, une maison de banque, de concert avec MM. Thelusson.

Quelque faible et incomplète qu'eût été sa culture littéraire, Necker n'en ressentait pas moins une inclination assez vive pour les choses de Tesprit. Mme de Staël rapporte qu'il avait, dans sa première jeunesse, composé quelques comédies pleines de verve, mais qu'il se félicitait souvent de n'avoir point données, a Tout le cours de sa vie, observait-il, en eût été changé ; car, en France, on n'aurait pas choisi pour ministre d'État un homme qui aurait composé des comédies dont le sujet n'avait rien de sérieux, et qui consistaient seulement en des scènes de plaisanteries et de moquerie très forte, quoique de bon goût. » Necker ne se trompait point. Jamais Fiévée, par exemple, qui, en politique, avait des vues tout autrement profondes que celles de Necker, jamais Fiévée ne parvint à faire oublier qu'il était l'auteur de la Dot de Suzette, et tandis que Napoléon l^' trouvait avantage à le prendre comme conseiller intime et correspondant secret, les avenues du pouvoir, pour d'autres raisons encore peut-être, mais aussi pour cette

byGoogk

206 KEG&ER

raison même, lui demeurèrent toujours complètement fermées.

Necker n'était pas homme à se fourvoyer de la sorte. Mme de Staël, qui, par tant de côtés, a tracé de son père une peinture idéale, sinon imaginaire, ne veut voir en lui qu'un grand cœur, uniquement épris de gloire, a Mon père, écrit-elle, avait dans Tâme cette élévation et cette sensibilité qui ne permettent pas d'être ardemment ambitieux d'aucun des biens de ce monde ; il n'aimait vivement que la gloire. Il y a quelque chose d'aérien dans la gloire; elle forme, pour ainsi dire, la nuance entre la pensée du ciel et celle de la terre. » Mme de Staël eût été pourtant obligée de convenir, qu'avant de rechercher « ce quelque chose d'aérien », Necker visa droit au solide et avec la plus sérieuse attention. La richesse lui paraissait sans doute une essentielle condition d'indépendance, et l'opulence comme un marchepied pour s'élever jusqu'aux plus hauts emplois. Or, qui oserait le blâmer de s'être laissé aller à de telles pensées, si la très grosse fortune qu'il amassa fut honorablement acquise?

A la vérité, ses détracteurs l'accusèrent d'avoir signé des traités frauduleux avec la Compagnie des Indes, dont il fut administrateur, et qu'il fit plus tard liquider non sans débats *. Ils lui reprochaient également de s'être procuré à vil prix, grâce à l'indiscrétion d'un commis des ajffaires étrangères, des billets du Canada, qu'il avait revendus avec quarante pour cent de bénéûce. Mais

1. Voyez la Réponse de Necker au Mémoire de M, l'abbé Morellet sur la Compagnie des Indes, imprimée en exécution de la délibération des actionnaires, prise dans l'assemblée générale du 8 août 1769.

byGoogk

comment s'arrêter à ces propos odieux, et le moyen, sur des allégations dénuées de preuves, d'admettre un seul instant que Necker se fût rendu coupable de manœuvres aussi condamnables?

Ce qui reste hors de doute, c'est que de simples opérations de banque n'auraient pas suffi, quelque fructueuses qu'on les suppose, à procurer à Necker assez d'argent pour lui permettre, en mainte circonstance, l'ostentation d'un désintéressement que Turgot luimême n'avait pas connu. C'est ainsi qu'on le vit, lorsqu'il fut appelé et pendant tout le temps qu'il se maintint aux affaires, refuser tout traitement, en se constituant, avec ses deniers, cent mille francs de rente sur l'État. C'est ainsi encore qu'à l'époque de sa seconde démission, il se porta personnellement caution d'un emprunt qu'il venait de contracter en Hollande comme contrôleur général, et que, lorsqu'une dernière fois il fut obligé de regagner la Suisse, il put, avec une sorte de magnanimité dédaigneuse, laisser deux millions en dépôt au Trésor français. Il y a donc lieu de chercher ailleurs que dans d'ordinaires spéculations de finances la source de son immense avoir.

Deux causes contribuèrent surtout à enrichir Necker* Ce furent, d'une part, les spéculations heureuses auxquelles il se livra sur les grains, dont le commerce, en vertu d'un édit de 1764, avait été rendu libre; d'autre part, les prêts multipliés qu'il fit au gouvernement sous le ministère de Ghoiseul, et qui devinrent plus considérables encore sous le ministère de Terray. Les gains qu'il réalisa avec le gouvernement durent particulièrement être énormes, si on les mesure aux instances que fréquemment lui adressèrent les gardes du Trésor royal.

byGoogk

« Nous VOUS supplions, lui écrivait-on, de nous secourir dans la journée; daignez venir à notre aide. » — On comprend mieux, dès lors, que Tancien chef de la maison Thelusson ait plus tard mis généreusement au service de l'État des richesses qu'il tenait en grande partie de rÉtat. Aussi bien,rargent ne fut-il presque jamais, dans l'estime de Necker, que la monnaie de son ambition.

Quoi qu'il en soit, en 1772, après les derniers et importants bénéfices que lui avait valus, sous le ministère de Terray, la pénurie du Trésor, Necker jugea le moment venu de quitter le négoce. Abandonnant donc sa maison de banque à son frère, M. de Germani, et à un associé nommé Girardot, il n'y voulut conserver, non pas même sous la forme de dépôt, aucune espèce d'intérêt. Il tenait, en effet, à être et à paraître dégagé de toute préoccupation mercantile, et devait se tourner désormais tout entier vers la vie politique, dont il avait déjà goûté, en qualité de ministre de Genève à Paris, les premières douceurs. C'est ce que Mme de Staël s'est chargée de nous apprendre, a M. Necker, écrit-elle, avait inspiré, comme simple représentant de la République de Genève, une telle affection à M. de Choiseul, alors le plus puissant ministre de France, que le gouvernement de Genève ayant imaginé une fois d'envoyer un homme d'esprit à Paris pour traiter en particulier avec M. de Choiseul, M. de Choiseul écrivit à M. Necker : « Dites à vos Genevois que leur envoyé extraordinaire ne mettra pas le pied chez moi, et que je ne veux avoir affaire qu'à vous. » Ce que Mme de Staël ne remarque point, c'est que l'envoyé extraordinaire des Genevois, Philibert Cramer , tout homme d'esprit qu'il pût être , se trouvait absolument dépourvu des agréments qu'assu-

byGoogk

rait à Necker auprès de Choiseul sa qualité de bailleur de fonds. Necker venait justement d'avancer 1 300000 livres aux banquiers de la cour. Gomment, dès lors, ne l'eût-il pas emporté sur Cramer? « Mon père m'a dit, ajoute simplement Mme de Staël, que ce premier succès de sa vie politique était celui qui lui avait causé le plaisir le plus vif. »

Page 1