CHAPITRE II
Necker avait quarante ans lorsqu'il se décida à quitter la banque pour se porter en quelque sorte candidat à l'administration des affaires publiques. Sa richesse, sa maturité précoce et qu'avait fortifiée Vkge, ses relations déjà fort étendues, par-dessus tout sa réputation incontestée de financier habile, semblaient devoir rendre facile son succès. Toutefois, il est à croire que ses prétentions eussent été moins promptement et moins entièrement satisfaites, s'il n'avait rencontré chez sa femme l'auxiliaire le plus actif et le plus dévoué de ses desseins.
C'était sans succès que depuis assez longtemps Necker faisait à une belle et riche veuve, Mme de Vermenoux, la cour la plus assidue. Ses hommages n'avaient été que froidement accueillis. Il finit donc par se résoudre, en désespoir de cause, à épouser en 1764 une protégée, que cette dame avaient emmenée avec elle de Suisse à Paris, et chez laquelle il l'avait souvent rencontrée. Toute heureuse d'un tel choix, l'amie de Mme de Ver-
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menoux se fit même, avec une sorte de raffinement, la complice empressée de la Vengeance de Necker. Car sa protectrice, qui n'avait pas laissé que de faciliter les desseins de Necker, ne fut informée par elle de son mariage, que lorsqu'il ne se trouva déjà plus à Tétat de projet.
Cette jeune personne, qui, du chef de sa mère, se plaisait à prendre le nom de Mlle d'Albert de Nasse, s'appelait, en réalité, Suzanne Curchod ou Curchodi.
Elle était née, le 2 juin 1737, dans le pays de Vaud, au presbytère du village de Crassier, dont son père était pasteur. Instruite , insinuante , possédée du désir de plaire, devenue à Lausanne l'âme de sociétés de beaux esprits, telle que la Société du Printemps^ mais restée d'assez bonne heure orpheline et sans fortune, Mlle Curchod, qui ne manquait pas de beauté, avait dû passer plusieurs années dans ie dur métier de donner des leçons.
De bonne heure aussi elle avait naturellement envié et rêvé un établissement plussortable. Mais elle s'était vue entourée de jeunes gens pauvres comme elle, ou plus disposés à partager ses plaisirs qu'à la prendre pour femme. A un certain moment néanmoins, elle put croire que ses vœux allaient être réalisés. L'historien Gibbon, alors étudiant à Lausanne, avait en effet recherché sa main. Mais bientôt, alléguant l'opposition de son père, il s'était éloigné. Vainement Mlle Curchod avait-elle usé de toute sa rhétorique, et vaineirent aussi eu recours à l'entremise de ses amis pour ressaisir l'infidèle, en réveillant ses ardeurs. « Vous me donnez pour Mlle Curchod, écrivait de Motiers en 1763 Rousseau à Moultou, une commission dont je m'acquitterai mal, précisément à cause de mon estime pour elle. Le refroidissement de
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M. Gibbon me fait mal penser de lui ; j*ai revu son livre {Essai sur r étude de la littérature)^ il y court après l'esprit, il s'y guindé : M. Gibbon n'est point mon homme, je ne puis croire qu'il soit celui de Mlle Gurchod; qui ne sent pas son prix n'est pas digne d'elle; mais qui l'a pu sentir et s'en détache, est un homme à mépriser. Elle ne sait ce qu'elle veut; cet homme la sert mieux que son propre cœur. J'aime cent fois mieux qu'il la laisse pauvre et libre au milieu de vous, que de l'emmener être malheureuse et riche en Angleterre. En vérité, je souhaite que M. Gibbon ne vienne pas. Je voudrais me déguiser, mais je ne saurais; je voudrais bien faire, et je sens que je gâterai tout. » Que d'autres plus adroits se fussent ou non acquittés de la commission qu'avait refusé de remplir Rousseau, rien ne fut capable de fléchir les refus obstinés de Gibbon, refus qui ne parvinrent pas néanmoins, tout blessants qu'ils pussent être, à lui aliéner le cœur qu'il repoussait *. Aussi bien, de son propre aveu, la vanité féminine de Mme Necker trouvera-t-elle un complet triomphe « à rendre celui qui l'avait dédaignée, témoin perpétuel de la tendresse de son mari, et admirateur zélé de l'opulence ».
Quoi qu'il en soit, cruellement déçue dans sa première affection, Mlle Curchod s'était comme résignée par nécessité à accepter les plus obscures alliances. C'est ainsi qu'elle fut sur le point d'épouser un nommé Correvon, avocat d'Yverdun. Son mariage avec un homme tel que
d. Cf. Mémoires de Gibbon. Voyez aussi dans les Mélanges de Mme Necker, t. I, p. 163, 360^ des lettres d'une amitié noi)le et émue, écrites par Mme Necker à Phistorien anglais, et dans la publication de M. Othenin d'Haussonville, les fragments d'une première correspondance échangée entre Mlle Curchod et Gibbon. Le salon de madame Necker, t. I, p. 34 et suiv.
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Necker passait donc toutes ses espérances. Aussi, parmi les sentiments les plus tendres, la reconnaissance futelle peut-être chez Mme Necker l'inspiration dominante, qui, malgré quelques nuages promptement dissipés, produisit le bonheur inaltéré d'une union dont elle s'est plu, non moins souvent que son mari, à divulguer les délices. Elle lui devait la richesse ; elle S'efforça de contribuer et ne contribua pas peu à lui acquérir, sinon une gloire durable, du moins un éclat passager et une sorte d'illustration.
En personne avisée , Mme Necker comprit tout de suite aisément qu'à l'époque et dans le milieu où elle vivait, ce n'était pas tant le mérite personnel qui tirait un homme hors de pair, que la protection des lettrés, ou, comme on disait alors, des philosophes. Éprise ellemême de bel esprit, et accoutumée, dès sa jeunesse, à trôner en Sapho dans les sociétés et assemblées littéraires de son pays natal, elle s'imagina qu'il ne lui serait pas impossible de conquérir à Paris le même ascendant. Elle se mit par conséquent en quête des bonnes grâces de toute espèce de coterie.
Et d'abord elle était en droit, ce semble, de compter sur la faveur de Voltaire, C'était en effet avec plaisir que celui-ci l'avait vue embellir de sa présence les représentations dramatiques de Ferney. Et n'était-ce pas elle aussi qui devait organiser la souscription qui permit d'ériger à Voltaire une statue de son vivant? Toutefois on sait que Voltaire et ses amis commencèrent par lui tenir rigueur, se moquant même, dans l'intimité, des prétentions et du langage ampoulé du ménage genevois *.
J^l. Voyez ci-dessus ? Étude sur Turgot,
Il est vrai que celte sévérité dénigrante fit place à l'adulation, dès que Necker fut devenu une puissance, et que le cauteleux patriarche, imité en cela de presque tout son entourage, se montra alors aussi plat courtisan qu'il avait été malicieux censeur. Entre tous les familiers de Voltaire, Gondorcet, ami de Turgot, s'était particulièrement distingué par son aversion pour Necker, qu'il n'appelait que le génie mâle, ou encore M. Mesmer. Seul, il persista dans une opposition irréconciliat)le. Aussi bien, Mme Necker n'était pas femme à se rebuter des premiers refus, non plus qu'il ne lui importait guère d'avoir à estimer ses preneurs, pourvu qu'ils servissent à ses visées. La marquise du Deflfant, par exemple, était bien peu capable d'inspirer confiance. Mme Necker n'en rechercha pas moins avidement son intimité, persuadée, suivant l'expression du chevalier d'Aydie, « que c'était un grand chien qui faisait lever beaucoup de gibier ». — « M. et Mme Necker ont voulu me connaître, écrivait de son côté la vieille amie de Walpole, parce qu'on m'a donné auprès d'eux la réputation d'un bel esprit qui n'aime pas les beaux esprits ; cela leur paraît une rareté digne de curiosité. » Ce fut, d'autre part, avec une sorte d'emportement que Mme Necker rechercha l'amitié et le commerce soit de Mme Geoffrin et de sa fille la marquise de la Ferté-Imbault, soit de subalternes charmantes telles que Mme de Marchais, soit enfin d'illustres pécheresses, encore courtisées quoique vieillies, telles que la maréchale de Luxembourg et Mme d'Hou4etot. Née de Nasse par sa mère, mais n'ayant jamais pu obtenir de Ghérin qu'il authentiquât ce qu'elle aimait à considérer comme des titres d'ancienne noblesse, Suzanne Curchod n'était pas
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sans éprouver une satisfaction secrète à fréquenter des femmes d'un si haut rang ou de tant d'influence.
Néanmoins, ces ressources extérieures de crédit fussent probablement demeurées insuffisantes. Mme Necker travailla donc à se former à elle*mème un salon. Ce projet ne laissait pas que d'être hardi. Pourtant, secondée par l'abbé Raynai et l'abbé Morellet, elle en vint à bout, non pas tant peut-être, comme le baron d'Holbach au moyen de son cuisinier, quoiqu'elle se fût pourvue d'un cuisinier, malgré les dires de Grimm, excellent, qu'à force de prévenances, de calculs et d'attentions. « Savez-vous bien qu'il ne tient qu'à moi d'être vain, écrivait en 1765 Diderot à Mlle Voland. Il y a ici une Mme Necker, jolie femme et bel esprit, qui raffole de moi, c'est une persécution pour m'avoir chez elle. » Quelques années furent nécessaires pour rendre fructueuse cette persécution. Mais à la longue, Mme Necker finit par avoir son vendredi. Elle avait choisi ce jour, afin de ne pas se trouver en concurrence avec les lundis et les mercredis de Mme Geoffrin, les mardis d'Helvétins, les jeudis et les dimanches du baron d'Holbach.
Une lettre de l'abbé Galiani à Mme Necker nous peint au vif ce qu'étaient ces vendredis.
Naples, 4 août 1770.
<f Je veux savoir de vous, madame, tout bonnement, tout platement, comment vous portez-vous? que faites* vous? comment se porte M. Necker? que fait-il? êtesvous grosse? vous amusez- vous? vous ennuyez-vous? Voilà mes demandes et mes curiosités. Elles sont naturelles, car, n'en doutez pas, il n'y a pas un vendredi
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que je n'aille chez vous en esprit. J'arrive, je vous trouve, tantôt achevant votre parure, tantôt prolongée sur cette duchesse. Je m'assieds à vos pieds. Thomas en souffre tout bas, Morellet en enrage tout haut, Grimm, Suard en rient de bon cœur et mon cher comte de Greutz ne s'en aperçoit pas. Marmontel trouve l'exemple digne d'être imité, et vous, madame, vous faites combattre deux de vos plus belles vertus, la pudeur et la politesse, et, dans cette souffrance, vous trouvez que je suis un petit monstre plu9 embarrassant qu'odieux.
« On annonce qu'on a servi. Nous sortons, les autres font gras, moi je fais maigre ; je mange beaucoup de cette morue verte d'Ecosse, que j'aime fort, je me donne une indigestion tout en admirant l'adresse de l'abbé Morellet à couper un dindonneau. On sort de table, on est au café, tous parlent à la fois. L'abbé Raynal convient avec moi que Boston et l'Amérique anglaise sont à jamais séparés d'avec l'Angleterre; et dans le même temps Greutz et Marmontel conviennent que Grétry est le Pergolèse de la France. M. Necker trouve tout cela bien, baisse la tète, et s^en va.
« Voilà mes vendredis. Me voyez-vous chez vous comme je vous vois? Avez- vous autant d'imagination que moi? Si vous me voyez et si vous me touchez, vous sentirez qu'à présent je vous baise tendrement la main ; mais vous souriez; adieu donc, je suis content *. »
Les vendredis de Mme Necker, auxquels elle finit par ajouter, des mardis, se trouvaient, en 1770, dans tout leur éclat. Mais ils ne s'étaient vraiment bien établis que lorsque M. Necker eut quitté le Marais pour venir
d. Correspondance de Fabbé Galianû Nouvelle édition par Lucien Perey et Gaston Maugras, 2 vol. in-8% Paris, 1881.
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habiter, rue de Gléry, une maison connue sous le nom d'iiôtel Leblanc. Ce fut là que peu à peu prirent l'habitude de se réunir, avec les premiers fondateurs de ce cercle choisi, des hommes marquants à divers titres et que les biographes domestiques de Mme Necker ont pris plaisir à dénombrer : Buffon, Thomas, Saint-Lambert, Marmontel, Suard, Saurin, Duclos, Diderot, d'Alembert, Rulhière, Laharpe, Guibert, Grimm, Meister, l'abbé Arnaud, l'abbé Delille, le maréchal de Beauvau, le marquis de Ghastellux, le duc d'Ayen, le comte de Creutz, le marquis de Carracioli, Tabbé Galiani.
C'est la liste que nous donne le petit-fils de M. Necker et qu'il aurait pu sans doute encore allonger. « On se tromperait fort, ajoute d'ailleurs presque naïvement M. Auguste de Staël, si Ton croyait que la conversation de ces hommes supérieurs fût un plaisir sans mélange ; bien loin de là, il fallait en acheter la jouissance par un travail continuel, par une tension d'esprit non interrompue. Que d'amours-propres à ménager! que de prétentions de tout genre à concilier! Une lecture était une affaire d'État, qu'il fallait préparer de longue main, et où une distraction de la part des auditeurs, une critique trop franche, un applaudissement trop peu redoublé, suffisaient pour faire naître des haines implacables. Mme Necker s'appliquait sans relâche à cette espèce d'administration littéraire et sociale; tous les instants de sa vie étaient remplis par quelque occupation ; son attention se portait sur tous les détails. Un jour où elle avait égaré les tablettes, où elle écrivait tous les matins la destination de chacune de ses heures, M. Necker les retrouva, et y lut en riant ces mots : « Relouer plus fort M. Thomas sur le chant de la France, dans son
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poème de Pierre le Grand. » Mme Necker a dit d*ellemème : « J'emploie trop exactement mon loisir, pour pouvoir en jouir à mon aise. » Et dans ces réunions qui ne comprenaient que des hommes, Mme Necker se trouvait seule ainsi, à remplir le rôle « des femmes qui tiennent lieu, suivant elle, dans la conversation, de ces légers duvets qu*on introduit dans les caisses de porcelaine; on n'y fait pas attention; mais si on les retire, tout se brise, d
Ce sont absolument les mêmes informations que nous fournit sur le salon de Mme Necker, le neveu de Morellet, Marmontel, un de ses familiers intéressés et attitrés. « Ce n'était point pour nous^ dit-il, ce n'était point pour elle que Mme Necker se donnait tous ces soins, c'était pour son mari. Nous le faire connaître, lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec éloge dans le monde et commencer sa renommée : tel fut le principal objet de sa société littéraire. »
Cependant, quelle était l'attitude de M. Necker au milieu de cette société élégante et brillante, mais tumultueuse, pleine de vanité et dévorée par la jalousie? Parfois il plaçait quelques mots fins, ou destinés à porter coup. Le plus souvent, « personnage muet, il laissait à sa femme le soin de soutenir la conversation i>, comme un homme dont de vastes pensées occupent tout l'esprit, et, par sa gravité ou sa froideur, savait, ainsi que l'observait sa fille, « tenir les gens à distance ». « M. Necker ne parle ni n'écoute, écrivait de son côté Mme Necker à Grimm, et se nourrit assez bien en suçant ses pâtes {sic). » Les succès de salon étaient l'affaire de Mme Necker. Quant à son mari, il cherchait uniquement à s'attirer, par des écrits, les suffrages du public.
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Eq 1773, TAcadémie française ayant proposé pour sujet de prix Téloge de Colbert, Necker concourut et fut couronné. Son travail était un véritable manifeste contre les théories économiques alors en honneur. Il y soutenait, à rencontre des physiocrates, que la terre n'est pas la seule source de la richesse ; il s'y prononçait contre tout projet d'impôt unique ; enfin il y réclamait l'application d'un système protecteur. Aussi son discours provoqua-t-il les plus ardentes critiques. On ne se contenta pas de railler son style, qui, par plus d'un endroit, prêtait effectivement à la moquerie. Ce fut avec une sorte d'accablante unanimité que Gondorcet, Beaudeau, Roubaud, Gondillac s'évertuèrent à réfuter les doctrines qu'il avait émises.
Combattu par les économistes, le discours de Necker n'en avait pas moins été favorablement accueilli hors de l'Académie comme à l'Académie. Le but de Fauteur était donc atteint. Car, aux yeux de qui savait lire, cette composition n'était pas autre chose qu'un programme pour le ministère.
De telles prétentions devinrent encore plus apparentes, quand Necker imprima en 1775 son étude sur la Législation et le Commerce des grains. Assurément cet écrit n'offrait rien du talent ingénieux et du charme que l'abbé Galiani avait déployés dans ses Dialogues sur le commerce des blés^ parus en 1770. Mais c'était, au fond, la même thèse que soutenait le financier genevois et avec une autorité d'expérience qui manquait complètement au spirituel envoyé napolitain. Necker demandait qu'on apportât des restrictions à la liberté illimitée du commerce des grains établie par Turgot. G'était par conséquent, quoiqu'il n'eût garde de le nommer, s'atta-
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quer directement à Tadiniaistration du contrôleur général. En vain d'ailleurs, avant de publier son ouvrage, avait-il songé à le soumettre en quelque façon à Turgot lui-même, essayant ainsi de Tamener à ses vues ou semblant du moins offrir de corriger lui-même les siennes. Outre que son esprit altier se prétait mal à la discussion, Turgot s'était refusé à entrer en conférence avec un homme, chez lequel il entrevoyait déjà peutêtre et non sans motif un rival secret. C'est à peine s'il avait souffert qu'à cette occasion ses amis défendissent une fois de plus leur commune et chère théorie du laissez-faire et du laissez-passer. a M. Necker, écrit Morellet, offrit à M. Turgot de lui lire son ouvrage manuscrit et de juger si on en pouvait ordonner l'impression. M. Turgot répondit un peu sèchement à l'auteur, parlant à sa personne, qu'il pouvait imprimer ce qu'il voulait, qu'on ne craignait rien, que le public jugerait, refusant d'ailleurs la communication de l'ouvrage, le tout avec cette tournure dédaigneuse qu'il avait trop souvent en combattant les idées contraires aux siennes. Et, ce que je rapporte là, ajoute Morellet, je ne le tiens pas d'un autre, car je l'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles; j'étais alors chez M. Turgot; Necker y vint avec son cahier; j'entendis les réponses que l'on fit à ses offres, et je le vis s'en allant avec l'air d'un homme blessé sans être abattu. »
Rien, d'autre part, de plus faux que le bruit qui courut que Turgot avait défendu au censeur Cadet de Senneville, d'approuver l'ouvrage de Necker. « M. Turgot, qui ne voulait pas faire reculer le principe (de la liberté du commerce des grains), écrit encore Morellet, mais qui était très attaché à un autre principe, la liberté
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de penser, dil, au contraire, au censeur qu'il pouvait approuver. »
Nccker usa largement du libre champ qui lui était ouvert, et non content d'argumenter contre les pratiques administratives alors en vigueur, il traça de l'administrateur idéal un portrait, où il était facile de reconnaître qu'il avait voulu se peindre lui-même. « Il faudrait, remarquait-il, qu'il y eût constamment à la tête de l'administration un homme dont le génie étendu parcourût toutes les circonstances; dont l'esprit moelleux et flexible sût y conformer ses desseins et ses volontés; qui, doué d'une âme ardente et d'une raison tranquille, fût passionné pour la recherche du bien et calme dans le choix des moyens; qui, juge intègre et sensé des droits des différentes classes de la société, sût tenir d'une main assurée la balance de leurs prétentions; qui se faisant une juste idée de la prospérité publique, la secondât sans précipitation^ et considérant les passions des hommes comme un fruit de la terre, proportionnant sa marche à cette nature éternelle, et ne se fît un tableau de la perfection que pour exciter son propre courage, et non pour s'irriter des obstacles... Il faut renoncer à s'occuper du bonheur du peuple, il faut cesser de s'intéresser au maintien de la tranquillité intérieure et à la prospérité de l'État, ou il faut placer sa médiation entre les deux extrêmes, prohibition et liberté constantes. » C'était du même coup faire la critique de Turgot.
L'ouvrage de Necker sur la Législation et le Cornmerce des crains, obtint, en somme, le plus grand succès. Faudrait-il donc croire que cette publication, qui, après tout, ne concluait pas, détermina ou aggrava les embarras cruels où cette année même (1775) Turgot se trouva
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jeté? Évidemment Necker ne fut pour rien dan» « la guerre des farines », et on ne saurait prétendre, sans le calomnier, qu'il eût directement connivé avec les instigateurs des désordres qu'au détriment de sa popularité dut militairement réprimer le contrôleur général. Nul doute pourtant que le livre de Necker ne fût de nature à enflammer les esprits. Necker en effet ne disaitil pas dans cet ouvrage a que les propriétaires étaient des lions dont il fallait que le gouvernement fît la part, s'il ne voulait pas leur laisser dévorer le pauvre peuple? » Nul doute par conséquent que cette publication ne dût ajouter aux causes de haine qui, de tous côtés, s'accumulaient contre Turgot et qui bientôt allaient déterminer son renvoi. Turgot le pensait ainsi ; car il ne se servait jamais, lorsqu'il était question de Necker, que de ces mots : « ce drôle-là » ; et les amis de Turgot en jugeaient de même, qui, n'ayant pu obtenir de lui qu'il envoyât Necker à la Bastille, s'appliquèrent du moins à réfuter les doctrines du financier genevois, Morellet dans son Analyse de l'ouvrage de là Législation et du Commerce des grains^ Gondorcet dans ses Jtéflexions sur le commerce des blés et dans sa Lettre d'un laboureur de Picardie. Polémiques stériles et qui ne sauvèrent point le contrôleur général! Le 12 mai 1776, Turgot recevait brusquement sa démission, et presque en même temps toutes ses réformes se trouvaient ou abolies ou compromises par son successeur, de Glugny, intendant de Bordeaux. Homme médiocre et sans mœurs, Glugny, pour restaurer les finances, n'imaginait pas d'expédient plus efficace que l'établissement de la loterie. Mais il ne devait pas jouir longtemps d'une fonction qui avait été pour lui une surprise et qu'il avait acceptée comme
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une aubaine. Il mourut le 18 octobre 1776. Le 22 du même mois^ Taboareaa des Réaux, intendant de Yalenciennes, était nommé à sa place contrôleur général, et, sous le titre de directeur général du Trésor royal, on lui imposait Necker pour auxiliaire.
Cette promotion soudaine de Necker à une charge jusqu'alors inconnue et que Ton créait expressément pour lui, produisit dans le public des impressions très diverses. Cependant l'approbation, peut-être, l'emporta, et les amis de Necker surent la rendre bruyante, a La philosophie, écrivait Suard, l'un d'entre eux, la philosophie vient d'éprouver plusieurs pertes cruelles dans Tespace de peu de mois : la mort de Mlle de L'Ëspinasse, celle de Mme Trudaine, la disgrâce de M. Turgot et l'apoplexie de Mme Geoffrin. Il n'y a que l'élévation de M. Necker qui puisse nous consoler de ces malheurs ; la confiance que Sa Majesté a daigné accorder à cet illustre étranger, honore les lettres qui ont contribué à le faire connaître, et le triomphe que le mérite a remporté dans cette occasion sur de vains préjugés, doit être regardé, sans doute, comme une preuve des progrès que la raison et la lumière ont faits en France, Puissent les plus heureux succès justifier aux yeux même les plus prévenus un choix si digne des vertus de notre jeune monarque ! »
C'était comme banquier, c'est-à-dire, en définitive, comme négociant, que Necker avait acquis la notoriété qui l'avait introduit dans le grand monde. D'un autre côté, il était étranger, et enfin il était protestant. Or, jamais on n'avait appelé aux fonctions principales de l'État, à des fonctions même inférieures à celles dont Necker se trouvait investi, sinon un citoyen qui n'appar-
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tint point à Tordre de la noblesse ou à Tordre du clergé du moins un homme qui ne fût pas Français, un Français qui ne fût pas catholique. Comment donc Necker était-il parvenu à triompher de ce que Suard appelle superbement « de vains préjugés », et de ce qui constituait, en tous cas, à cette époque, contre la nomination du financier genevois, de très sérieux empêchements?
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