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CHAPITRE III

Si on devait en croire Mme de Staël, « le plus grand danger pour le pouvoir du roi étant de manquer d'argent, et le crédit valant en un jour une année d'argent, ce fut d'après cette conviction que M. de Maurepas proposa de nommer M. Necker directeur du Trésor royal ».

L'affaire fut plus compliquée.

Parmi ses commensaux les plus assidus, Necker comptait le brillant mais frivole et vénal marquis de Pezay, « homme doucereux, faux, ambitieux, audacieux, insolent, » dit un contemporain, et qui était parvenu à s'insinuer dans la confiance secrète du roi, en même temps qu'il servait d'instrument occulte à Maurepas. Necker le mit en avant « comme un enfant perdu ». Fils d'un Genevois nommé Masson, de bonne heure anobli et connu grâce à quelques minces ou erotiques écrits S il

1. Auteur des Campagnes de Maillebois, d'une traduction de Catulle, de Zélide au bain, pohme en quatre chants, de ]a Nouvelle Zélide au bain, pdème en six chants, du Pot pourri, Épitre à qui

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demeure avéré que Pezay contribua puissamment par ses intrigues à précipiter la chute de Turgot, ce qui était tout à la fois préparer l'avènement de son hôte et travailler à sa propre fortune. On veut aussi, et l'allégation n'offre rien d'invraisemblable, que Beaumarchais, le triste Beaumarchais, ait été mêlé à ces machinations. Ce qui est indubitable, c'est qu'au témoignage même de Marmontel, la plupart des amis du contrôleur général et non pas seulement Morellet ou Gondorcet, considérèrent Necker comme la cause de la disgrâce de Turgot. On ne saurait nier davantage que ce ne fut point à Louis XVI que Necker dut sa nomination, mais à Maurepas, qui, prenant des gens à sa dévotion et à sa mesure, forma seul le ministère, où, à côté de Taboureau doublé de Necker, le prince de Montbarrey fut appelé à la guerre, Sartine à la marine, Bertin au ministère de Paris et l'imbécile Amelot au ministère de la maison du roi. La question, par conséquent, consiste à savoir de quelle manière Necker sut se concilier la bienveillance de l'égoïste vieillard, qui pesa d'un poids si lourd sur les fatales destinées de la monarchie. Suivant Gondorcet, le moyen qu'employa Necker était infaillible. Il assure en effet « que ce financier, ayant grande envie d'être ministre, remarqua qu'on le devenait sous M. de Maurepas en lui présentant l'espoir qu'on mène- Ton voudra; etc., Pezay avait pins d'une fois exercé la malignité des rimeurs de son temps. Entre toutes les épigrammes dirigées contre lui, bornons-nous à citer la suivante :

« Ce garçon a beaucoup acquis,

Beaucoup acquis, je vous assure,

Il s'est fait poète et marquis

Et tous deux malgré nature. » '

Voyez ci-dessus, relativement à ce personnage, VÉtude sur Turgot,

rait les affaires, sans que ce ministre insouciant et paresseux eût à s'en occuper ». « Il est certain, continuet-il, que tout homme qui lui présentait un mémoire sur une administration quelconque était appelé sur-le-champ à ce ministère. M. du Muy et ensuite M. de Saint-Germain lui avaient présenté Tun etFautre un plan de réorganisation de Tarmée; M. de Maurepas prit sur-lechamp M. du Muy pour ministre de la guerre, et lorsque celui-ci sortit du ministère, il se souvint du mémoire de M. de Saint-Germain; il l'envoya chercher sur-le-champ dans sa province où il labourait, comme Cincinnatus, et il fut ministre de la guerre. C'était également à un plan de réforme de la magistrature que M. de Miroménil dut d'être nommé garde des sceaux.

« Ces exemples avaient averti M. Neeker. Aussi fît-il remettre à M. de Maurepas un plan des finances, et dans un moment où ce ministre éprouvait quelques embarras pécuniaires de l'État, et reconnaissait l'incapacité de celui qui dirigeait alors les finances, Pezay n'eut autre chose à lui dire que : « Et le plan du Genevois? » M. de Maurepas fut sur-le-champ disposé en faveur du novateur. Cependant, étranger et protestant, il était difficile de surmonter les obstacles que ces deux qualités mettaient à l'élévation de M. Neeker. En conséquence, M. de Maurepas voulut le voir et lui demanda franchement s'il ne connaissait pas quelqu'un avec qui il pût travailler sur son plan, qu'il ferait les opérations, qu'un autre aurait le titre de contrôleur général, qu'on ne pouvait pas lui donner. Mais le vieux ministre s'aperçut bientôt, à la réponse du solliciteur, qu'il avait agi à soixante-quinze ans comme un enfant de vingt ans. t — Monsieur, lui disait-il, quel est l'homme qui ferait

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le mieux réussir vos opérations? — Moi, lui répondit sur-le-champ M. Necker; moi, vous dis-je, et moi seul. — Allons, répliqua M. de Maurepas, qui était toujours spirituel et qui avait surtout de la présence d'esprit, vous parlez comme Corneille, nous verrons si vous avez son génie. »

Necker en était persuadé.

Quelques conversations avec Maurepas ne suffirent pas d'ailleurs à Necker pour se faire accepter. Il y fallut joindre les sollicitations écrites. C'est ainsi qu'après avoir remercié le Président du Conseil d'un billet bienveillant, qui, disait-il, « sera sur mon cœur toute ma vie, » Necker ajoutait : « J'ai toujours eu pour amis ceux à qui j'ai pu me montrera découvert, et la bienveillance que vous montrez, monsieur le comte, m'encourage encore à cet égard. Vous m'aimerez encore davantage quand je pourrai, dans une carrière commune, vous rapporter tous mes sentiments et toutes mes pensées. Ne craignez donc point de déployer toute votre force; je vous donne ma parole d'honneur que vous n'y aurez point de regret. Et, sans cette confiance, comment et dans quel but pourrais-je rechercher une place qui ne peut m'intéresser que par le sentiment de satisfaction que j'espère inspirer et que je suis sûr de mériter par une conduite sur laquelle la plus rigoureuse critique ne trouvera jamais à reprendre? Que puîs-je craindre aussi moi-même avec ce mobile? Si je puis bien faire, il faudra bien qu'on soit content, si je ne le puis par des circonstances que j'ignore, je ne serai pas embarrassé, car je m'en irai bien vite '. »

1. Voyez la publication de M. Othenîû d'IIaussonville, le salon de madame Necker, t. II, p. 104.

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On ne pouvait se montrer ni plus obséquieux, ni plus soumis. Neckeft* se vit donc enfin agréé, et, par une affectation de désintéressement outrecuidante, déclara vouloir renoncer aux émoluments de son emploi *.

Il y avait peu de temps qu'il était revenu d'un voyage en Angleterre, lorsqu'on 1776 lui fut confié le poste de directeur général du Trésor royal. Ce pays, où ni lui ni sa femme, au dire de Walpole, n'avaient beaucoup plu, n'avait pas laissé que de produire impression sur son esprit. Il en avait rapporté, avec des idées fort superficielles relativement à l'organisation du crédit et une sorte d'admiration banale pour les institutions anglaises, la pas* sion de la publicité en toutes choses, même en matière de finances. Et, certes, il n'y aurait qu'à le louer d'avoir voulu traiter les affaires à ciel ouvert, s'il n'avait mis à cette publicité une ostentation bruyante et qu'il n'y eût point cherché un instrument de popularité personnelle.

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