‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 38 sur 61 · Cf. Collection complette^ etc., t. I, p. H · texte numérisé non relu

Cf. Collection complette^ etc., t. I, p. H

Lettre à M, Necker, « Ce que j'admire en vous, c'est que pendant un instant vous avez presque réussi à vous donner une réputation de désint^é ressèment, comme si un banquier à peine connu en 1760, intéressé pour un quart seulement dans une maison de second ordre, avait pu en dix ans amasser une fortune de six millions pour lui, et de dix à douze pour ses associés, et être un homme désintéressé : ce qui surprendra moins, c'est qu'avec un désintéressement de l'espèce du vôtre, vous refusiez à présent les appointements de la place de directeur général, comme vous refusiez autrefois les jetons d'or à la compagnie des Indes.

On sentira que les dédommagements sont plus tentants et plus faciles dans la place que vous occupez, que dans l'autre où vous avez pourtant si bien su les trouver : mais ce qu'on ne comprendra jamais, c'est qu'on ait permis à un étranger audacieux et intrigant, d'insulter par son prétendu désintéressement aux princes du sang de France, et aux grands de la nation qui ne croient point s'abaisser, en recevant de la main du Roi, les justes émoluments des grandes charges dont ils sont revêtus. »

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De là l'acte insolite, inattendu, qui devait marquer cette première époque de son administration.

Sans doute Necker commença par reprendre les errements de Turgot en matière d'économie. Les croupiers, qui n'enlevaient pas moins d*un quart du bénéfice des fermes, trouvèrent en lui un adversaire résolu, et il ne se montra pas plus favorable aux titulaires des grâces et pensions, qui coûtaient au Trésor vingt-huit millions. « Qu'est-ce que mille écus pour le roi? » objectaient de grandes dames. « Mille écus, répondait Necker, c'est la taille d'un village. » Il osa même, plus d'une fois, contrarier les dispositions prodigues du comte d'Artois et les avides prétentions du comte de Provence. Enfin il s'empressa également, et peut-être avec moins de tact, de porter un règlement pour la liquidation des dettes et le payement des dépenses de la maison du roi. « Il me paraît que c'est un excellent intendant de maison, écrivait à ce propos Besenval; mais j'ai peur que ses résultats ne sentent plus le banquier que l'homme d'État. — Il ignore que le roi ne doit pas toujours penser en économe^ mais agir quelquefois en monarque, et qu'en un mot il y a bien des choses à calculer dans ce pays-ci. » Mais toutes ces mesures de détail n'avaient, en définitive, rien qui fût de nature à surprendre. Il fallut à Necker, pour se signaler, publier son fameux Compte rendu au roi (janvier 1781).

Ce fut comme un coup de théâtre, qui chez les uns excita l'admiration, et chez les autres souleva des clameurs. « J'ai parcouru le Compte rendu, écrivait injurieusement Gondorcet : insolence dans le ton, ridicule dans le style, et sur chaque objet d'administration qu'il

traite, une grosse bêtise. Jamais l'orgueil d'un parvenu ne s'est exprimé avec cette brutalité... On commence un peu à rire du Conte bleu (le Compte rendu avait été publié avec une couverture de papier bleu). Il n'y avait qu'un premier ministre, auteur des Étrennes de la Sainte Jean, qui pût permettre à un directeur général d'impriraer une telle facétie. »

Aussi bien, Tauteur des Étrennes de la Saint-Jean^ Maurepas,ne se trouvait-il point au nombre de ceux que ravit d'aise le Compte rendu. C'était lui, au contraire, qui, le premier, le jour même de la publication du mémoire de Necker, s'était mis à demander plaisamment à tous les courtisans qu'il rencontrait dans la galerie de Versailles « s'ils avaient lu le Conte bleu ». Vergennes, de son côté, qualifiait ce document en termes sévères, et, consulté par le roi à cette occasion, n'bésitait pas à déclarer « très dangereux de laisser dans les mains d'un étranger, d'un républicain, d'un protestant, la plus délicate des administrations du royaume ». Néanmoins et malgré tout, le Compte rendu emporta la faveur publique, et le crédit naissant de Necker s'en accrut de la façon la plus sensible. Dès 1777, le directeur du Trésor royal s'était même jugé assez affermi pour opérer dans son département une véritable révolution. Aux six conseillers d'État, intendants des finances, qui se partageaient la surveillance des difTérentes branches du service, il avait substitué de son chef un nouveau comité, sans avoir ni consulté ni prévenu son supérieur naturel, le contrôleur général.

Taboureau des Réaux avait dès lors compris qu'il lui était impossible de lutter d'influence avec son subordonné. Se résignant donc à lui céder la place, il avait

quitté le ministère. Necker, toutefois, ne recueillit, pas d'abord entièrement une succession dont il avait provoqué Touverture. Le 28 juin 1777, il remplaçait Taboureau ; mais, tandis que la qualité de contrôleur général donnait rang de ministre et Tentrée au Conseil, il n'obtint que le titre de directeur général des finances. Sa double condition d*étranger et de protestant éveillait encore des scrupules et blessait notamment le clergé. L'opinion publique lui était même, en partie, contraire et on entendait Gondorcet, qui se plaisait à le comparer à Law S répéter : « Puisqu'on a fait M. Necker directeur général des finances, je deviendrai certainement directeur général de l'Opéra, puisque j'ai l'oreille fausse. » Cependant on ne pouvait douter que le temps n'eût aisément raison de ces oppositions ou de ces obstacles. Aussi quoique mélangée et tempérée par ce qu'il y avait d'incomplet dans le succès, la joie de Necker fut-elle très vive et vivement partagée par toutes les personnes de son entourage. « Vous me demandez ce que je pense de la nomination de M. Necker, écrivait déjà, en janvier 1777, à Grimm Mme Necker, alors que son mari venait d'être appelé auprès de ïaboureau; je pense qu'il préparera, comme Énée, un superbe festin, dont les harpies voudraient faire leur proie; mais j'espère qu'il saura s'en défendre. Il était fait pour les grandes affaires ; son génie les pénètre dans les trois dimensions, et il a la faculté d'attirer à soi toutes les idées simples et fortes qui sont dans un sujet, pour en faire une arme invincible entre les mains de la raison. »

Sans pénétrer précisément les affaires dans les trois

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