Cf. Collection completle, etc. Tableau comparatif y t. L
dimensions, il est indéniable que Necker, d*oclobre 1776 à mai 4781, c'est-à-dire pendant la durée de ce qu'on a improprement appelé son premier ministère (car s*il eut tout le pouvoir d'un ministre, il n'en occupa point le rang) ; il est indéniable que Necker fit paraître une constante et quasi fébrile activité, abandonnant parfois les idées de Turgot, son émule inavoué et son constant modèle, mais s' appliquant d'ordinaire à suivre ses traditions. Il apporta, il est vrai, au commerce des grains des restrictions qu'il jugea et qui étaient peut-être opportunes. Mais en tout le reste, ce fut la même passion de réformes et la même préoccupation d'innovations utiles, qui avaient noblement animé son prédécesseur. Suppression des droits de contrôle; répartition plus équitable des vingtièmes, suivie de la déclaration du 13 février 1780 concernant la taille et la capitation; abolition du droit de main-morte dans le domaine du roi et du droit de suite partout; diminution du nombre et des profits des gens de finances; suppression de charges inutiles ou superflues dans la maison du roi : réduction des péages; création d'un mont-de-piété; établissement d'assemblées provinciales; nouvelle organisation des fermes et régies et distribution des impôts indirects entre trois compagnies principales ; amélioration du régime des hôpitaux et des prisons, tels furent les principaux actes de Necker.
Mme Necker elle-même pe se contentait pas d'encourager de ses vœux les travaux de son mari. Elle cherchait aussi à s'y associer, ne séparant point dans son esprit le bien de l'État du souci de leur commune renommée. Ce fut à une inspiration de cette sorte que Paris dut la fondation de l'hospice qui, aujourd'hui
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encore, s'appelle Thospice Necker. Et le directeur général des finances n'avait pas craint, jusque dans son Compte rendu, de signaler à Louis XVI cette collaboration conjugale. « En retraçant à Votre Majesté, disaitil, une partie des dispositions charitables qu'elle a prescrites, qu'il me soit permis, Sire, d'indiquer, sans la nommer (I), une personne douée des plus rares vertus, et qui m'a tant aidé à remplir les vues de Votre Majesté; et tandis que, au milieu des vanités des grandes places, ce nom ne vous a jamais été prononcé, il est juste que vous sachiez, Sire, qu'il est connu et souvent invoqué dans les asiles les plus obscurs de l'humanité souffrante. Sans doute, il est précieux pour un ministre des finances d'avoir pu trouver dans la compagne de sa vie un secours pour tant de détails de bienfaisance et de charité qui échappent à son attention et à ses forces. Entraîné par le tourbillon immense des affaires générales, obligé souvent de sacrifier la sensibilité de l'homme privé aux devoirs de l'homme public, il doit se trouver heureux que les plaintes particulières de la pauvreté et de la misère puissent aboutir près de lui à une personne éclairée qui partage le sentiment de ses devoirs. » A coup sûr, une pareille déclaration, et dans un document rendu solennellement public, était bien faite pour exciter la risée. Aussi les adversaires de Necker rétorquaient-ils, en phrases sarcastiques ou irritées, ce langage béat. « Deux hospices fondés à Versailles par les soins de Marie-Antoinette, écrivait Weber, fournissaient sans bruit et sans éclat les secours les plus nobles et les plus abondants à un certain nombre de malades et de femmes en couches. Mme Necker, moins poussée par la charité que par la vanité, par la sensibilité que par
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son esprit d'opposition, imagina de fonder à Paris, de concert avec son époux, un hospice portant son nom ; elle publiait tous les ans l'état des dépenses de cet hospice avec une affectation qu'on aurait pu regarder comme puérile, si elle n'avait été factieuse. On ne manquait pas de faire insérer dans tous les journaux du temps, à propos de ces comptes rendus annuels, des réflexions dont Tobjet était de faire voir à la France et surtout à Paris, la différence qui existait entre les soins qui étaient donnés aux pauvres par une vertueuse citoyenne de la république de Genève, et ceux qu'ils recevaient des mains du gouvernement dans les hôpitaux généraux. »
Mais c'était principalement en matière de finances que Necker avait eu à cœur de se rendre populaire. Sans augmenter les impôts, sans qu'aucune dépréciation apparente s'en fût suivie dans le prix des effets publics, il avait su faire face, par des emprunts et par des emprunts viagers, aux dépenses ruineuses de la guerre d'Amérique, guerre qu'il avait eu, à son tour, assez de sagesse pour condamner, mais non assez de force ou de crédit pour conjurer et qui, indépendamment d'une compromission politique des plus graves, devait coûter à la France des sommes énormes. Tant d'efforts étaient assurément méritoires.
Necker, tout le premier, en jugeait ainsi. Il ne manqua donc pas de se rendre à lui-même hommage, et deux de ses ouvrages, intitulés, l'un : De C Administration des finances de la France^ l'autre : De V Administration de M, Necker par lui-même, ont uniquement pour objet d'adresser à ses contemporains et de transmettre à la postérité l'expression du contentement que lui inspirent sa
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gestion et des opérations pourtant discutables. Si, en effet, on avait justement admiré Turgot, déclarant, au début de son ministère, qu'il ne fallait pas de banqueroute, mais aussi point d'emprunts, point d'augmentation d'impôts, y avait-il lieu d'applaudir sans réserve aux pratiques de Necker, lesquelles pouvaient se résumer dans ces mots : c Beaucoup d'emprunts nou* veaux, point d'impositions nouvelles? » Alors qu'aucun amortissement n'était assuré, n'était-ce pas là en effet creuser toujours plus avant le gouffre du déGcit? « Les moyens d'administration de Necker, remarquait Bouille, consistaient à subvenir aux dépenses extraordinaires du gouvernement par des emprunts, en trouvant l'hypothèque de ceux-ci et le montant des rentes dont ils entraînaient la création, dans des économies à réaliser sur divers services. Ce principe était vrai en lui-même, mais l'abus qu'il en fit dénatura ses conséquences, abaissa le crédit public et greva l'État de manière à rendre impossible le rétablissement de l'équilibre entre la recette et la dépense. » On pouvait se demander encore si la moralité dont Necker faisait tant d'étalage, trouvait bien son compte dans des emprunts viagers? Toutefois, parmi les pages plus laudatives que justificatives que Necker consacrait à sa propre gloire, il en est une qui reste touchante, parce qu'elle est vraie et qu'elle peint à merveille les embarras intérieurs contre lesquels Necker eut à lutter. « On ne saura jamais , écrit-il, toute la constance dont j'ai eu besoin. Je me rappelle encore cet obscur et long escalier de M. de Maurepas, que je montais avec crainte et mélancolie, incertain du succès auprès de lui, d'une idée nouvelle dont j'étais occupé, et qui tendait le plus souvent à
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obtenir un accroissement de revenu par quelque opération juste, mais sévère. Je me rappelle encore ce cabinet en entresol, placé sous les toits de Versailles, mais au-dessus des appartements du roi, et qui, par sa petitesse et sa situation, semblait véritablement un extrait, et un extrait superiin, de toutes les vanités et de toutes les ambitions. C'était là qu'il fallait entretenir de réforme et d'économie un ministre vieilli dans le faste et dans les usages de la cour. Je me souviens de tous les ménagements dont j'avais besoin pour réussir, et comment, plusieurs fois repoussé, j'obtenais à la fin quelques complaisances pour la chose publique ; et je les obtenais, je le voyais bien, à titre de récompense pour les ressources que je trouvais au milieu de la guerre. Je me souviens encore de l'espèce de pudeur dont je me sentais embarrassé, lorsque je mêlais à mes discours et me hasardais à lui présenter quelques-unes des grandes idées morales dont mon cœur était animé. Je semblais alors aussi gothique au vieux courtisan que Sully lo parut aux jeunes, le jour qu'on le revit à la cour de Louis XIII. Je trouvais auprès du roi plus de courage; jeune et vertueux, il pouvait et voulait tout entendre; la reine aussi m'écoutait favorablement; mais autour de Leurs Majestés, mais à la cour, à la ville, à combien d'inimitiés et de haines ne me suis-je pas exposé ! »
C'était, en grande partie, pour n'avoir pas voulu vivre dans l'absolue dépendance de Maurepas, que Turgot avait succombé. Malgré sa souplesse calculée, et quoiqu'il se fût résigné à une espèce de rôle subalterne, Necker devait tomber à son tour, le jour où il porterait ombrage au susceptible vieillard qui, dans son omnipotence, ne souffrait pas de partage. Or, ce jour arriva.
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Sartine, qui avait suffi à la police, s'était montré ensuite d'une manifeste incapacité au ministère de la marine, que Maurepas avait eu le tort de lui confier. C'est ainsi qu'à Tinsu du directeur général des finances, il avait émis dans son département pour vingt millions de billets à terme. Necker, justement ému, profita d*one absence du premier ministre, i*etenu chez lui par la goutte, pour faire nommer à la marine par le roi, avec lequel il travaillait seul, le marquis depuis maréchal de Gastries. A partir de ce moment, Necker pouvait se considérer comme perdu. Aussi bien, ses détracteurs se chargèrenl-ils d'envenimer la blessure que Maurepas s'imagina avoir reçue. « C'est un trait de génie, écrivait l'implacable Gondorcet, d'avoir fait tomber à M. de Gastries l'administration du commerce des colonies. Le pauvre Sartine était un scélérat d'économiste en comparaison du prohibitif Gastries : si la liberté se trouve quelque part, ce ne sera pas leur faute. Mais qu'importe? Puisque le public est assez sot pour être dupe, puisqu'il applaudit, il est juste qu'il en soit puni. Au reste, comment l'esprit de M. le directeur ne s'est-il pas aperçu que son protégé était un sot, ou comment lui* a-t-il permis de présenter un sot pour remplir une place aussi importante? Je ne sais comment sauver à la fois son esprit et son cœur? »
Sans doute, depuis longtemps, par ses réformes qui atteignaient de nombreux intéressés, par ses refus qui avaient découragé une foule de solliciteurs, Necker s'était fait des ennemis inévitables et redoutables. Surtout, il avait mis contre lui les Parlements, que semblait comme menacer dans leur existence l'établissement d'administrations provinciales appelées sur son initia-
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live à discuter, par Torgane des principaux propriétaires de chaque province, en même teinps que la répartition des impôts, tout ce qui se rapportait aux intérêts locaux. D'autre part, le Mémoire secret qu'il avait, en 1778, adressé au roi à l'appui de ce projet *, ayant été, à la suite d'une indiscrétion, rendu public, le fougueux conseiller d'Espréménil l'avait dénoncé avec indignation au parlement de Paris. Mais ce fut Maurepas qui devint l'âme de toutes les intrigues qui commencèrent, dès 1780, à s'ourdir contre Necker. Presque chaque jour en effet paraissait quelque odieux libelle, où la personne du directeur général était impitoyablement déchirée. Vainement Mme Necker crut-elle devoir, à Tinsu de son mari, signaler au premier ministre, pour qu'il intervînt, ce système de diffamation. « Quoiqu'elle eût beaucoup d'esprit, élevée dans les montagnes de la Suisse, Mme Necker ne se faisait pas l'idée du caractère de M. Maurepas. » Assuré par ces plaintes, qu'il frappait juste, celui-ci encouragea d'autant plus les insulteurs, et un secrétaire du comte d'Artois, nommé Bourboulon,put impunément vouer Necker à l'animad version du pays.
Il est vrai que des témoignages d'estime partis de très haut venaient de temps en temps adoucir pour M. et Mme Necker l'amertume des mépris que leur prodiguaient des folliculaires. Ce n'étaient pas seulement des appréciations flatteuses de l'impératrice Catherine qui leur arrivaient par l'intermédiaire de Grimm *. En mars 1780, Joseph II chargeait Mercy