CHAPITRE IV
La reine avait raison : les amis de Necker, Marmontel, par exemple, et Necker lui-même en vinrent, à diverses reprises, à exprimer le regret qu'il n'eût pas su patienter davantage. L'épreuve en effet n'eût pas été longue ; car Maurepas mourait le 21 novembre 1781 à rage de quatre-vingt-un ans. < Nous avons perdu plus qu'il ne valait », dit alors finement Tabbé de Périgord. Et en effet, telle était la pénurie d'hommes jugés aptes à le remplacer, que l'on songeât à rappeler Choiseul, et, nonobstant sa démission récente, Necker lui-même. Mais sept années devaient s'écouler avant que Necker rentrât au pouvoir, sept années d'impatiente et pénible attente, soit à Saint- Ouen, soit dans le nouveau logis où il s'était établi, rue Bergère. Necker conserva bien, il est vrai, un cercle qu'animait surtout sa fille, qu^on ne devait plus appeler prochainement que « Madame l'ambassadrice ». Mais, en somme, son existence devint aussi solitaire que sédentaire. Il ne se déplaça que rarement. Tantôt ce furent des voyages à Plombières,
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que nécessitait la santé de Mme Necker, et tantôt quelques visites à Montbard, chez Buiïon, avec lequel Mme Necker s'était liée d'une amitié si tendre, et, de la part du grand naturaliste, si passionnée, que ce fut elle qui, à Paris, l'assista à ses derniers moments et lui ferma les yeux. Les quatre premières années du loisir de Necker furent d'ailleurs entièrement consacrées par lui à la rédaction de son livre sur VAdministration des finances de la France. En 1784, il se rendait en Suisse, pour y surveiller Timpression de cet ouvrage, dont deux éditions devaient se publier simultanément à Lausanne et à Lyon. La même année, il avait acheté Coppet, ce qui lui permit de prendre, comme il le fit quelquefois, le titre de baron de Coppet. L'année suivante, il réussissait c dans le vaste projet de devenir beau-père d'un ambassadeur :». Sous bonnes garanties de situation et d'argent, sa fille Germaine épousait, le 14 janvier 1786, le baron de Staël Holstein, auquel le roi de Suède, Gustave III, assurait pendant douze ans la charge d'ambassadeur à la Cour de France et une pension de vingt mille livres tournois dès qu'il cesserait d'être revêtu de ce titre.
Le succès de l'ouvrage sur ï Administration des finances de la France fut considérable et s'accrut encore en raison même des prohibitions dont le Gouvernement s'avisa de le frapper. Et en effet, cette apologie de la gestion de Necker devait particulièrement déplaire à Galonné, qui avait reçu presque immédiatement des mains de l'ancien directeur général des finances une situation telle quelle, mais que sa prodigalité insouciante n'avait certes pas améliorée. Aussi Galonné, qui, en 1787, avait réuni les Notables (chose depuis longtemps inusitée), essaya-t-il.
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en exposait devant cette assemblée la détresse du Trésor, d'en faire remonter jusqu'à Necker la responsabilité. Il avoua que la dépense surpassait la recette de cinquante-six millions par an ; mais, attaquant avec vivacité le fameux Compte-rendu^ il prétendit que cette situation désastreuse avait commencé bien avant lui, et que Necker, loin d'avoir été sincère en présentant en 1781 un excédent de dix millions de la recette sur la dépense, avait laissé un déOcit de cent dix à cent quinze millions. « Necker et Galonné , observe judicieusement Gleichen , s'accusaient réciproquement d'avoir menti , et ils disaient vrai, car chacun avait menti , mais à bonne intention . M . Necker , pour sa commodité en cas qu'on le rappelât , ou pour celle de son successeur, avait diminué la dette nationale, afin de soutenir le crédit et de faciliter les emprunts, sa ressource favorite, parce qu'ils pèsent moins sur le peuple que les impôts. M. de Galonné, au contraire, grossit sans doute les objets pour inspirer la terreur. 11 est impossible que l'un de ces deux ministres n'ait pas adouci, ni l'autre exagéré le mal. ))
Au demeurant, les imputations de Galonné ne pouvaient laisser Necker insensible. Gelui-ci déclara donc aussitôt, qu'il était en mesure de confondre son accusateur, et, malgré l'injonction du roi, qui lui commandait le silence, il publia en avril 1787 un factura S où il réfutait les assertions , suivant lui, calomnieuses de son successeur. Gette désobéissance lui valut une lettre de
1. Mémoire en réponse au discours prononcé par M, de Galonné devant rassemblée des Notables. Voyez aussi : Nouveaux éclaircissements sur le compte rendu au roi en 4784, publiés en 4788,
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cachet qui le reléguait à quarante lieues de Paris. Mais cet exil devait être court.
Effectivement Galonné, bientôt à bout de voie, se vit non seulement destitué, mais obligé de chercher en Angleterre un refuge contre la réprobation unanime dont il était frappé. Peu s'en fallut alors que Necker ne fût sur-le-champ appelé à le remplacer. Au dernier moment , l'intervention seule de Breteuil décida Louis XVI, qui, aussi bien, n'éprouvait pour le financier genevois que de l'aversion, à choisir le conseiller d'État Fourqueux. Cependant ce vieux serviteur n'était évidemment destiné qu'à un intérim. Ce fut donc l'archevêque de Toulouse , Loménie de Brienne, que le parti de la cour désigna pour ministre définitif. Or, on sait quelle insuffisance, malgré son esprit, fit paraître ce prélat avide et dissolu. Après avoir fomenté ou laissé s'accroître le désordre des opinions sans avoir en rien relevé l'état des finances, il n'osa ni ne put attendre comme le choc des États généraux, dont un arrêt du Conseil rendu sur son avis (8 août 1788), avait décidé la réunion pour le mois de mai de l'année suivante. Promu à l'archevêché de Sens en même temps que doté du cardinalat, Brienne quitta, à son tour, le ministère, sans emporter les regrets d'aucun parti et au milieu des invectives de la populace parisienne, qui, sur la place Dauphine, le brûla en effigie. L'heure du retour de Necker avait sonné. Éloigné de Paris vers le milieu de 1787, il était invité, le 26 août 1788, à reprendre ses fonctions de directeur général des finances; car ce ne fut qu'après l'ouverture des États qu'il parvint enfin à obtenir la qualification si ardemment convoitée de ministre. Sa rentrée aux affaires n'en était pas moins
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considérée par le roi comme une extrémité fâcheuse, par quelques-uns des plus dévoués serviteurs de la monarchie, comme un péril certain *. « On m'a fait rappeler Necker, disait Louis XVI peu de temps après le renvoi de Brienne, on ne tardera pas à s'en repentir; je suivrai tous ses conseils et on verra ce qui en résul- ^ tera. » — a Cet homme imprudent et ambitieux, écrivait Bouille, dépourvu du caractère et du génie nécessaires pour diriger une grande révolution, voyait la France avec les yeux d'un citoyen de Genève, ne connaissait pas les hommes, les mesurait tous dans son cabinet avec un compas philosophique. » — « Les y fureurs du Palais-Royal , ajoutait Weber, devaient faire tout fléchir à la cour devant le ministre favori de la populace, lequel ne devait cesser à son tour de fléchir le genou devant la populace du Palais-Royal. » Enfin Montyon, rappelant qu'arrivé à Versailles, Necker avait pris et baisé la main de la reine, sans lui en avoir demandé la permission , Montyon écrit « que cette impertinente familiarité du Genevois fit sentir à cette princesse, plus que la violation des droits du roi, que le trône était ébranlé ».
Quoi qu'il en soit, Necker, de son côté, semblait désabusé de la politique et venait de publier son livre De rimportance des idées religieuses ^ lorsqu'il reçut sa lettre de rappel. M. Auguste de Staël affirme que, tandis que cette nomination fut accueillie dans toute la France « avec des transports d'enthousiasme », elle
1. Naturellement les amis de Necker applaudirent à son rappel, et se plurent à le proclamer l'homme nécessaire. Voyez, à ce sujet, un curieux factum intitulé : Qui mettriez-vous à sa place? Paris, 1789.
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n'excita chez son aïeul que des sentiments de mélancolie. « Ah I se serait-il écrié, que ne m'a-t-on donné les huit mois de Tarchevèque de Sens! A présent, c'est trop tard 1 »
D'ailleurs Necker comprit, poursuit M. de Staël, Necker comprit, en reprenant le maniement des affaires, (( que le bien de l'État lui traçait désormais une marche différente, et qu'il devait contenir l'administration des finances dans une sorte de silence et d'obscurité pour concentrer toutes ses forces dans la grande entreprise dont aUait dépendre le sort de la France ». L'amour du bruit, qu'il prenait pour de la gloire, voilà en effet ce qu'avait offert de particulièrement regrettable la lutte que Necker avait soutenue contre les abus, comme directeur général des finances. Malheureusement, d'août 1788 à septembre 1790, ses deux ministères devaient être également viciés par la même recherche incessante et malsaine de popularité.
Assurément le moment était critique, a Necker, N observe Weber, trouvait le Trésor royal avec quatre cent mille francs, les parlements en exil, toutes les provinces agitées, les États généraux promis avec une solennité qui permettait à peine de les différer d'un seul jour,. la disette menaçant la France de toutes les horreurs de la famine, et Paris déjà inondé d'un débordement d'écrits sur les États généraux par le ministre qui venait de se retirer. » Mais « Necker se trompa sur sa force ; il crut pouvoir diriger le parti dont il était la créature, et bientôt il s'aperçut qu'il n'était plus que l'instrument et le jouet des factieux. Les rentiers et les banquiers le soutenaient encore, que le Palais-Royal le foulait déjà aux pieds. Mirabeau et l'abbé Sïeyès
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Tattaquaient au milieu de sa gloire et le traitaient dans leurs pamphlets comme un homme présomptueux, sans vues, sans moyens d'exécution et incapable de remplir les promesses qu'il avait faites. Au lieu de produire un grand effet, il ne développa successivement que des fractions de force qui furent perdues et qui, réunies sur le même point et dans le même moment, auraient pu prévenir la ruine de TÉtat. »
Telle fut effectivement la faiblesse de la politique de Necker, et telles aussi en furent les dernières conséquences.
La nouvelle de son retour avait suffi pour faire Remonter les fonds publics de trente pour cent dans une matinée. Il se sentit donc comme rassuré du côté des finances, et, tout en se préoccupant de parer aux menaces de la disette, appliqua d'abord son attention à l'urgente et capitale question de la convocation, et surtout, du mode de composition des États généraux. Il n'hésitait pas à penser qu'en cela consistait la partie principale de sa tâche. Et ainsi, écrivait Weber, « tandis qu'un commis, M. Dufresne, négociait quelques inscriptions avec les banquiers de Paris pour alimenter le Trésor royal, M. Necker fît évoquer à lui toutes les affaires relatives à la formation des Étals généraux et à la réformation de l'État; en sorte qu'il parut très plaisant aux esprits sains et paisibles, qu'un étranger, qu'un ministre des finances osât s'arroger et unir à ses bureaux les questions qui ne pouvaient être que de la compétence du chancelier de France *. »
1. Weber n'est ici que l'écho de l'opinion, qui, dans de nombreuses brochures, se prononça avec véhémence contre l'espèce de pouvoir constituant que s'attribua Necker et le mauvais usage
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D'un autre côté, qu'on y songe! c'était en 1614 que s'étaient réunis pour la dernière fois les États généraux. Les changements innombrables survenus depuis cette époque dans la monarchie nécessitaient dès lors manifestement des changements corrélatifs dans la constitution d'une pareille assemblée. Par exemple , beaucoup remarquaient, et Necker était un des premiers à insister sur cette observation, que les privilégiés formaient à peine un centième de la totalité de la nation. Or, c'était la nation, disait-on, qu'il s'agissait enfin de représenter. C'est pourquoi Necker s'avisa de soumettre à une seconde réunion des Notables les différentes questions préliminaires que soulevait la convocation prochaine des États généraux. Il se contentait du reste de rappeler les députés qui avaient été convoqués l'année précédente. De la sorte, sans avoir à répondre du choix des personnes, et tout en augmentant sa popularité de celle que la résistance des Notables leur avait acquise, il se flattait que, réunis sur sa proposition, ceux-ci consacreraient, ne fût-ce que par gratitude, des idées qu'il ne leur laissait point ignorer. L'événement trompa son attente. Vainement invoquat-il une opinion plus littéraire que réfléchie et qu'il s'était appliqué lui-même à fomenter par des clubs. En vain il parla « du bruit sourd de l'Europe, qui invitait le roi à consentir aux vœux de la nation ». Les Notables adoptèrent, il est vrai, la forme démocratique de la représentation nationale, en reconnaissant la faculté à tous les hommes sans état et sans propriété, de chacun des ti*ois ordres, d'être électeurs et éligibles. Mais ils ne
qu'il en fit. Citons en particulier le factum intitulé : Lettre amicale à Af. Necker,
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tranchèrent, dans le sens que désirait Neeker, aucune des grandes difficultés pendantes. Sur six bureaux, un seul, celui que présidait Monsieur, se prononça pour le doublement du Tiers, que rejetèrent les cinq autres, quoique à une faible majorité. Les Notables ne se prononcèrent pas même sur le nombre des députés.
Neeker, par conséquent, dut prendre Tinitiative. II Qt porter à mille le nombre des députés, admettre les curés dans l'ordre du Clergé, introduire l'intérêt protestant dans la représentation du Tiers, décréter le doublement du Tiers, de façon que le Tiers se trouvât numériquement égal aux deux autres ordres réunis. Néanmoins, étrange pusillanimité ou singulier aveuglement 1 du vote par ordre ou par tête, pas un mot. Le Rapport de Neeker joint au Résultat du Conseil du roi tenu le 27 décembre 1788 se bornait, d'autre part, à promettre la suppression des lettres de cachet, Taffranchissement de la presse et le retour périodique des États généraux pour la revision des finances. Versailles, à cause de la proximité des chasses, et non point toute autre ville de province, malgré des avis contraires et fort sensés, était le lieu choisi pour leur réunion. Neeker proposa même, ce que plus tard il avouait avoir été une erreur, de les réunir à Paris.
Il est permis d'affirmer que, sous beaucoup de rapports, de pareilles déclarations et dispositions étaient fort incomplètes, à la veille du jour où, après de si longues années de silence, la France allait de nouveau intervenir dans le règlement de ses propres aflaires et se prononcer sur son avenir. Mais Neeker ne doutait pas de ce que ses flatteurs appelaient son génie, en même temps qu'il nourrissait la confiance la plus bizarre
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dans rinfluence qu'il pensait devoir être exercée par son entourage. « M. Necker, écrivait de Vaines, connaissait si peu et si mal son intérieur qu'il se persuada que sa femme, pédante, maniérée et sans dextérité, disposerait des membres de l'Assemblée comme elle avait fait des gens de lettres. Il ne fît pas attention que son zèle pour sa secte le conduisait à donner trop d'avantages aux protestants sur le Clergé; il ne vit pas que sa fille, turbulente, sans mesure, incapable d'être retenue ni par les avis ni par l'intérêt même de son père, lui arracherait ses secrets pour les divulguer, porterait des éléments de discorde là où il avait tâché de faire germer des semences de paix; qu'elle se livrerait à ses ennemis déclarés, et que ceux-ci se serviraient des confidences, de la vanité et des imprudences de Mme de Staël pour rendre leur marche plus sûre et l'exécution de leurs projets plus facile. » Et les paroles mêmes de Mme de Staël ne confirment que trop les dires de l'ancien collaborateur de Turgot. « A la cour, écrit Mme de Staël, les deux bataillons de la bonne compagnie, l'un fidèle à l'ancien régime et l'autre partisan de la liberté, se rangeaient en présence et ne s'approchaient guère. Il m'arrivait quelquefois, par un esprit d'entreprise, d'essayer quelque mélange des deux partis en faisant dîner ensemble les hommes les plus spirituels des bancs opposés. »
En tout, l'esprit d'entreprise de sa fille ne devait guère réussir à Necker, non plus que son propre génie se montrer à la hauteur des problèmes politiques et sociaux que la force des choses avait posés. Les événements ne tardèrent pas, en effet, à prouver combien étaient courtes les vues du financier genevois et à quel
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point son habileté, qui pouvait aller jusqu'à procurer la prospérité d'une banque, était insuffisante à prévenir la subversion d'un empire.
Cette incapacité se révéla clairement le jour même où s'ouvrirent les États généraux (5 mai 1789). Necker, les traitant comme une Assemblée provinciale, leur parla non de constitution, mais de mesures à prendre pour garantir la dette du pays et perfectionner le système des impôts. C'était pourtant de toute autre chose qu'alors il s'agissait. Le Tiers mécontent le lui fît bien comprendre. Il n'hésita point à exiger, à propos de la vérification des pouvoirs, le vote par tète, et peu après, se déclarant Assemblée nationale, signifia nettement que la domination absolue devait être le prix de sa hardiesse *.
1. Il est intéressant de constater, à propos de ces événements décisifs, le témoignage de l'agronome anglais Arthur Young, alors de passage à Paris, observateur judicieux, reçu dans le meilleur monde, et ainsi très à même d'être bien informé. « La pire ^ chose que je connaisse de M. Necker, écrivait-il, est son discours L^ pour l'ouverture des Etats; c'était une belle occasion qu'il a perdue; aucune vue grandiose ou magistrale, aucune détermination des points sur lesquels devait porter le soulagement du peuple, ni des nouveaux principes de gouvernement qu'il fallait adopter; c'est le discours qu'on attendrait d'un commis de banque de quelque habileté. » « 21 juin 1789. La révolution par laquelle les Communes se sont déclarées Assemblée nationale, indépendamment des deux ordres et du roi lui-même, en rejetant toute possibilité de dissolution, est la prise de possession de tous les pouvoirs du royaume. Elles se sont tout d'un coup transformées dans le Long-Parlement de Charles le'. Il n'est pas besoin de perspicacité pour s'assurer que, si une telle prétention n'est pas mise à néant, le roi, les grands seigneurs et le clergé sont à jamais dépouillés de leur part de pouvoir. » « 26 juin 1789. Dans la réunion des électeurs convoqués à Paris pour envoyer une députation à l'Assemblée nationale, grands comme petits ne parlaient de rien moins que d'une révolution dans le gouvernement et de rétablissement d'une libre constitution. Ce qu'on entend
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Tant d'audace avait étonné, troublé ceux-là même qui en avaient été tout à la fois les instigateurs et les organes. « Si, ce que je ne crois pas possible, écrivait Mirabeau à un de ses amis en Allemagne, le roi donnait sa sanction au nouveau titre que nous nous sommes arrogé, il resterait vrai que les députés du Tiers ont joué le royaume au trente et quarante, tandis que je le disputais à une partie d'échecs où j'étais le plus fort. »
Et plus tard, en 1791, pénétré de tardifs regrets en même t«mps qu'oublieux des conduites qu'il avait naguère lui-même tenues, lorsqu'il fit ses adieux à Dumont qui partait pour Genève : « Je mourrai à la peine, lui dit-il... Ahl mon ami, que nous avions raison, quand nous avons voulu, dans les commencements, empêcher les communes de se déclarer Assemblée nationale I C'est là l'origine du mal. b
Necker, lui, ne fit rien ou presque rien, ni pour s'opposer à une usurpation, d'où effectivement devait dépendre tout le reste, ni pour empêcher du moins Louis XVI de la sanctionner. Partagé entre le désir de \ servir les intérêts de la royauté et le souci de ne point s'aliéner la faveur publique, il s'agita en démarches stériles et équivoques. Il en était venu pourtant, en dernier lieu, à imaginer l'expédient d'une séance royale, dans laquelle le roi, se rapprochant des constitutionnels, ordonnerait, avec la réunion des ordres, le vote par tête pour les impôts et le vote séparé pour les intérêts particuliers à chaque ordre; s'attribuerait la
par libre constitution n'est pas difficile à deviner; c'est la République, car les doctrines du temps y tendent de plus en plus chaque jour; on dit toutefois que l'État, doit conserver la forme monarchique ou que, du moins, il y a besoin d'un roi. » Voyages en France, 1. 1, p. 192,204,215.
sanction de toutes les mesures prises par les Etats généraux; improuverait d'avance tout établissement contre la monarchie tempérée, tel que celui d'une Assemblée unique; promettrait enfin l'abolition des privilèges en matière d'impôts, la suppression de la taille, l'égale admission de tous les Français aux emplois civils et militaires. Mais cette séance ne se tint que le 23 juin, c'est-à-dire après le Serment du Jeu-de-Paume [20 juin], et le programme de Necker ayant été successivement modifié, celui-ci refusa d'accompagner le roi, sans que d'ailleurs, au préalable, il eût adressé ou du moins fait accepter sa démission. On sait quel accueil les députés du Tiers firent au souverain, avec quelle arrogance ils résistèrent à ses injonctions, quelles résolutions ils se permirent, destructives du régime monarchique alors établi. Ce qui n'est pas moins connu, c'est l'espèce d'ovation populaire, dont, à l'issue de cette trop fameuse séance, Necker devint le héros, et la nécessité à laquelle des acclamations qui étaient pour Louis XYI autant d'outrages, réduisirent ce malheureux prince à conjurer le Genevois vainqueur de reprendre publiquement son poste.
Cependant ce ne pouvait être là, entre le ministre qui s'imposait et la cour, cette fois si justement indignée, qu'une réconciliation plâtrée. Les tergiversations de Necker continuant devinrent aisément, aux yeux de ses ennemis, des trahisons ; on lui fit un crime de ses relations du reste assez suspectes avec le Palais-Royal *,
1. Cf. Barruel, Histoire du Jacobinisme, t. I, p. 196. « Dans le temps où Necker appelé au ministère pour remplacer Brienne, publiait et faisait publier ses prétendus efforts et ses prétendues générosités pour faire donner du pain au peuple, dans ce tempsla môme, Necker était plus que d'intelligence avec Philippe d'Or
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et on ne tarda pas à presser le roi de le faire arrêter « comme coupable de manœuvres et d'intelligences dans les provinces pour soulever le Tiers état ». Le marquis ^ de Ferrières raconte même, dans ses Mémoires, que le ^ comte d'Artois, ayant rencontré Necker, qui se rendait au Conseil, lui barra le passage et lui montrant le poing : « Où vas-tu, traître d'étranger, lui dit-il? Est-ce ta place au Conseil, fichu bourgeois? Retourne*t'en dans ta petite ville, ou tu ne périras que de ma main *. » Louis XVI se contenta de l'exiler, remplaçant du même coup Montmorin, de La Luzerne, Saint-Priest, par un ministère dont Breteuil était le chef. Le 11 juillet, au moment où Necker allait se mettre à table avec de nombreux con-
léans pour réduire ce peuple à toutes les extrémités de. la famine, et l'entraîner ainsi à l'insurrection contre le roi, les nobles et le clergé.» — Cf. Arth. Young, ouvr. cit,, 1. 1, p. iH9,4^juin 1789, « On sait aujourd'hui partout que, si le roi se débarrassait des États et gouvernait sur des principes tels quels, tous ses édils seraient reçus par tous les Parlements. Dans ce dilemme et l'appréhension de ce jour, on se tourne beaucoup vers le duc d'Orléans, comme chef, mais avec une défiance générale très visible : on déplore sa conduite, on regrette de ne pouvoir compter sur lui dans des circonstances difficiles; on le sait sans fermeté, redoutant fort d'être éloigné des plaisirs de Paris; on se rappelle les bassesses auxquelles il descendit il y a longtemps alin d'être rappelé d'exil. On est cependant tellement au dépourvu qu'on s'arrange de lui ; le bruit qui s'est répandu qu'il était déterminé d'aller, à la tête d'une fraction de la noblesse, se joindre aux communes pour vérifier ensemble les pouvoirs, a causé beaucoup de satisfaction. On tombe d'accord que s'il avait quelque peu de fermeté, avec son énorme revenu de 7 millions (306,204 liv. sterl.) et les 4,175,000 liv. en plus qui lui feront retour à la mort de son beau-père le duc de Penthièvre, il pourrait tout, en se mettant à la tête de la cause populaire. » On connaît d'ailleurs, à propos du duc d'Orléans, le mot de Mirabeau : « Ce J. F. ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui. »
1. Cf. M. Othenin d'Haussonville, Le salon de madame Necker, t. II, p. 206 et suiv.
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vives, le ministre de la marine entra chez lui, le prit à part et lui apporta une lettre du roi qui lui enjoignait de donner sa démission et dese retirer aussitôt sans bruit hors de France.
Il faut rendre cette justice à Necker : il ne chercha ^ point à éluder, mais, au contraire, exécuta à la lettre l'ordre sévère et inattendu qu'il recevait. Immédiatement et secrètement, il quitta Paris, et prit, pour se rendre à Coppet, la route d'Allemagne. Mais cette seconde disgrâce devait être bien plus passagère encore que la première. Le jour même où on apprit son départ, c'est-à-dire le 12 juillet, il se produisit à Paris, à la voix de Camille Desmoulins, une sinistre émeute. On arbora la cocarde verte, parce que c'était la couleur de la livrée du ministre déchu; son buste, entouré d'un crêpe, fut promené dans les rues avec celui du duc d'Orléans; des médailles furent frappées à son effigie. D'un autre côté, le 14 juillet, la Bastille tombait et en même temps commençait l'émigration. Aussi Louis XVI se crut-il obligé de rappeler Necker sur-le-champ, « persuadé, disait-il, que Necker reviendrait, parce qu'il était honnête homme j>.
Necker, en effet, se décida à revenir, et de Bâle, où l'avait joint l'envoyé du roi, son voyage jusqu'à Paris ne fut qu'une marche triomphale. Sur la route, il se donna le plaisir délicat de protéger des fugitifs éperdus, tels que Mme de Polignac. Puis, à peine arrivé, après avoir rendu visite au roi, il se présentait devant l'Assemblée, à laquelle il proposait un emprunt de trente millions, et de là, malgré Bailly qu'effrayait tant de témérité, osait se rendre à THôtel-de-Ville, accompagné de Mme Necker et de sa fille, pour y réclamer avec
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une amnistie générale la gr&ce de Besenval, menacé de mort. A cet instant d'enthousiasme, tout ce qu'il demanda lui fut accordé. Mais il devait promptement être une fois de plus forcé de reconnaître Combien le vent de la faveur populaire est changeant. Car le lendemain même de son retour, il se trouvait aux prises avec d'inextricables embarras et de formidables inimitiés.
L'une des plus ardentes était celle de Mirabeau. Dévoré de besoins et affamé d'argent, ce sycophante révolutionnaire, que l'on vit frapper à toutes les portes afin d'obtenir accès au pouvoir, avait voulu entrer aussi en conférence avec Necker, devenu, en 1789, ministre. Ce . n'est pas qu'il ne connût au juste ce que valait le financier genevois. « C'est une horloge qui retarde », disait- > il en parlant de lui. Et encore : « Malebranche voyait tout en Dieu, M. Necker voit tout en Necker. » Quoi qu'il en soit, le poste occupé par Necker semblait enviable & Mirabeau. Il s'était donc avisé de lui proposer simplement de se partager entre eux la direction des affaires. Necker, qui ne se souciait point d'accepter un collègue qui n'eût pas manqué de devenir bientôt un tyran, l'avait poliment éconduit. « Votre force, lui avaitil dit, est la politique, la mienne est la morale. Nous ne pourrons jamais gouverner ensemble. » Sorti furieux de cette audience : « Votre homme est un sot, disait de son côté, en manière de réplique, Mirabeau à Malouet qui avait ménagé l'entrevue; il aura de mes nouvelles. »
Mirabeau se tint parole. Son premier acte, après le retour de Necker, fut de faire rétracter par les sections de Paris et annuler par l'Assemblée nationale l'amnis»
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lie surprise à rémotion des électeurs. « Le succès que ^ venait d'obtenir M. Necker, écrivait Besenval, chagrina \ Mirabeau, qui lui donna voluptueusement la mortification de faire révoquer la détermination dont j'étais Fobjet. » Depuis lors Mirabeau, pour qui Necker ne fut plus que Narsès, et qui presque en toute occasion ne cessait de répéter : « les Mesmer n'ont qu'un temps », Mirabeau ne cessa pas non plus de contrecarrer ouvertement ou d'une manière occulte Fadministration laborieuse du premier ministre. <c En arrachant à M. Necker la palme de la paix, remarquait de son c6té Mme de Staël, Mirabeau porta le premier coup à sa popularité. » Et avec ce mélange de superbe et de candeur admirative qui lui est propre, Mme de Staël ajoutait que, si l'on avait admis les ministres dans l'Assemblée, Necker aurait triomphé de Mirabeau, a Mais il était réduit à envoyer des mémoires et ne pouvait entrer dans la discussion. » Quelle pouvait être, en effet, et quelle fut, dans les graves conjonctures qui s'étaient formées, l'action de Necker? Tandis que de tous c6tés on ne songeait qu'à la politique, Necker, depuis son retour, et malgré son ingérence dans la constitution des États généraux, Necker n'avait guère attaché qu'aux finances une importance véritable. A peine préoccupé des modifications organiques que nécessitait un régime nouveau, il rêvait avec Mounier, avec Clermont-Tonnerre, avec Lally-Tolendal, avec Malouet, d'établir en France une sorte de constitution anglaise. Dépourvu des idées précises sans lesquelles il n'y a pas de politique, et de la force de caractère qui est la condition du succès, Necker n'avait à mettre au service du roi que la plus fragile des popularités, et ne fit guère, en somme, qu'ajouter aux irré-
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solutions de Louis XVI sa propre irrésolution. Car, sui* vant le témoignage de Meister, qui Tavait bien connu (Meister était Tami de son ancienne amie Mme de Yermenoux), a sa prévoyance était tellement susceptible et tellement scrupuleuse qu'il n'était plus frappé, dans les circonstances mêmes les plus pressantes, que des difficultés d'une décision quelconque, et ne se déterminait, pour ainsi dire, que forcément à vouloir ce qu^il voulait. Mme de Staël elle-même déclarait que l'étendue de l'esprit de son père et son imagination lui donnaient quelquefois la maladie de l'incertitude, qu'il était, de plus, singulièrement susceptible de regrets, et s'accusait souvent en toutes cboses avec une injuste facilité. »
Toutefois, il convient de le constater, si Necker ne sut ni conseiller à Louis XVI, ni exercer par lui-même une action décisive, sur plus d'un point et avec une incontestable opportunité, il se prononça pour l'absten* tion, s'efforçant du moins de conjurer des résolutions irréparables. C'est ainsi que la division qu'il avait ima> ginée de l'Assemblée en deux Gbambres ayant été repoussée, et après qu'il eut à grand'peine fait voter le veto suspensif qu'il estimait suffisant, il s'opposa, sans y réussir, à la sanction des arrêtés du 4 août et condamna la Déclaration des droits de l'homme, que le roi, aussi bien, n'accepta que sous le coup de la violence *.
1. « L'Assemblée insista pour obtenir l'acceptation du roi, et son président 'vint la requérir de nouveau, le 5 octobre au soir, et à l'instant où les bandes parisiennes étaient aux portes de Versailles, et où la foule, qui leur servait de précurseur, remplissait déjà la cour du palais. Il fallut céder; mais la postérité n'oubliera jamais le moment qui fut choisi pour consacrer la théorie des Droits de l'homme et pour asseoir la pierre angulaire de l'édifice de la liberté. » Sur V administration de M, Necker, par lui-même.
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Ce n'est pas tout; Necker insista, à la suite des journées des 5 et 6 octobre, pour que la famille royale ne quittât point Versailles, essaya d'interdire la publication du Livre rouge, repoussa enfin tout ensemble Tabolition de la noblesse et la spoliation entière du clergé. Mais, en définitive, il ne parvint à rien sauver et sut mal défendre les prérogatives de la couronne. C'est ce dont témoigne haytement le discours rédigé par lui, que Louis XVI prononça le 4 février 1790 au milieu de l'attendrissement général, et qui n'était rien moins qu'une abdication partielle de la royauté.
Manifestement, tout ce que Necker, dans les derniers temps, parut pouvoir se promettre d'utile, ce fut de surveiller les finances en détresse et de les diriger au jour le jour. Encore rencontrait-il aux mesures qu'il aurait désiré prendre, aux fautes qu'il aurait eu à cœur d'éviter, une résistance insurmontable de la part de l'Assemblée, devenue Constituante. Cette Assemblée ne s'était-elle point, en effet, arrogé une omnipotence absolue? Et n'était-ce pas pour le ministre des finances notamment que sa volonté devenait une inéluctable loi? beux tentatives d'emprunt, l'un de trente, l'autre de quatre-vingts millions, ayant échoué, Necker obtint Vainement, après le célèbre discours de Mirabeau con* ite la banqueroute, le vote d'une contribution person* nelle d'un quart du revenu, avec invitation de porter à la monnaie la vaisselle plate et les bijoux. Quoiqu'il eût, le premier, versé au Trésor cent mille francs, qu'il déclarait même excédel^ le quart de son revenu, son exemple fut peu suivi et la pénurie resta la même. Vainement ensuite il prétendit empêcher la création d'un papier-monnaie, et rédigea le mémoire le plus concluant
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contre rémission énorme de dix-huit cents millions de billets à cours forcé, assignés sur les biens du Clergé. A ses remontrances très fondées, TAssemblée ne répondit qu'en lui demandant des comptes et avec une insistance voisine de Tinjure. Pour Necker, la position cessait d'être tenable. Quelques mois avaient suffi à détruire le prestige dont il était si fier et à ruiner complètement son crédit. Sans autorité auprès de l'Assemblée, haï de la cour, il était tombé en détestation auprès du peuple. Les pamphlets auxquels, depuis si longtemps, il avait été en butte, se multipliaient en se montant au ton le plus cynique du dénigrement et de la calomhie. Certes le temps n'était plus où de vils flatteurs allaient jusqu'à vénérer en lui « l'image de l'Être suprême ». Les violences publiques vinrent même s'ajouter à cette guerre d'invectives, et Necker vit, à plusieurs reprises, sa maison investie par une foule ameutée. Il se décida donc à donner une dernière fois sa démission, que tous les partis accueillirent avec une méprisante indifférence. « Dénoncé par les Jacobins comme ennemi caché du peuple, écrit Gleichen, persécuté par la reine et la cour, abandonné par le roi et l'Assemblée nationale, on l'éminça au point, qu'après une longue série de peines et de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais. » Le 8 sep* tembre 1790, Necker reprenait la route de Bàle et de Coppet. Depuis 1789, les dispositions des populations à son égard étaient bien changées! Insulté chaque fois qu'il était reconnu, arrêté à Arcis-sur-Aube et relâché uniquement en vertu d'une décision de l'Assemblée, menacé de perdre la vie à Vesoul, ce ne fut qu'après mille avanies et au milieu de périls de tout genre, qu'il parvint à gagner l'asile qu'il ne devait plus quitter.
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