‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 43 sur 61 · NECKER DISGRACIÉ · texte numérisé non relu

NECKER DISGRACIÉ

plainte sans fin et un perpétuel géraissemement. L'injustice des hommes et rinclémence du sort, la gran* deur des services qu'il a rendus et Fingratitude monstrueuse qu'en retour lui ont témoignée les Français, les déceptions cruelles de la politique et les consolations touchantes de Tamitié, la fragilité des choses de ce monde et les espérances du ciel, voilà le thème monotone que de 1791 à 1804 il reprend à satiété, se racontant sans cesse lui-même ou plutôt se célébrant sur tous les tons, type accompli de la vanité naïve qui s'adore et de la médiocrité ambitieuse qui s'enfle jusqu'à affecter la majesté du génie méconnu.

Parfois même les lamentations de Necker, qui d'ordinaire ne sont qu'ennuyeuses, deviennent risibles. Considérez, par exemple, les rapprochements bizarres qu'il imagine, et écoutez cette surprenante apostrophe ! « On dirait, écrit-il dans l'ouvrage qu'il a intitulé : Sur r administration de M, Necker par lui-même, on dirait qu'il n'y a plus de place aujourd'hui dans les cœurs, si ce n'est pour la haine et la vengeance. Ah I le mien est fermé et le sera toujours à ces sentiments que je n'ai point connus et que je ne veux point connaître. J'éprouve, en ce moment, dans toute son étendue. Toppression des injustices exercées contre moi; mais en les ressentant péniblement, c'est encore, je l'assure, d'une manière douce et sans aucune espèce d'aigreur. Quelquefois seulement, au pied de ces montagnes, où Tingratitude particulière des représentants des communes m'a relégué, et dans les moments où j'entends les vents furieux s'efforcer d'ébranler mon asile et renverser les arbres dont il est environné, il m'arrive alors peut-être de dire comme le roi Lear : « Soufflez, vents impétueux,

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« livrez- VOUS à votre fureur, je ne voug accuse point « d'ingratitude, vous ne me devez pas votre existence, <c vous ne tenez point de moi votre empire. » Il me semblait, en commençant cet ouvrage, que je le remplirais de mes reproches, et que je les adresserais à la nation entière ; mais en me ressouvenant des services que je lui ai rendus, je me suis rappelé de même les marques honorables de sa bienveillance que j'avais reçues d'elle en d'autres temps, et comme le Prophète, après être venu sur la montagne pour maudire^ je ne voulais y rester que pour bénir. »

Le roi Lear et Neckerl Le Prophète et Necker! Pauvre M. Necker I On en conviendra : le délire de l'orgueil solitaire ne pouvait guère être poussé plus loin^ et, à entendre de telles paroles, on comprend le jugement sévère que portait sur l'ancien banquier genevois M. de Montyon : « Quand M. Necker sortit du ministère, soit en 1781, soit en 1790, écrivait-il, il tomba malade, et quand il n'a plus eu d'espoir de revenir en place, quand il n'a plus fait sensation dans l'opinion publique, il n'a plus mis d'intérêt à l'existence; dans aucune époque de sa vie, il n'a su se suffire à luimême et goûter le bonheur de n'être rien. »

Visiblement, en effet, Necker se sentit atteint jusqu'au cœur « par la maladie du pouvoir perdu ». Mais, on doit le reconnaître, son activité ne se changea point, pour cela, en inertie. Jamais peut-être, au contraire, elle ne se montra plus ardente, et au milieu du silence profond qui chaque jour l'envahissait, ce fut avec un labeur infatigable que l'infortuné politique s'efforça de se renvoyer, par d'incessantes publications, comme les échos de sa propre voix. Necker chercha, semble-t-il, à réali-

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