‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 44 sur 61 · NECKER DISGRACIÉ · texte numérisé non relu

NECKER DISGRACIÉ

ser ridéal, cette fois assez raisonnable, qu'il s'était tracé du genre de vie qui convenait à un ministre déchu, alors que, dépossédé du ministère, il ne songeait néanmoins à rien tant qu'à le reconquérir. « Il est malheureusement peu de distractions, écrivait-il en 1784 dans son livre sur V Administration des finances en France, dont puisse être véritablement satisfait celui qui s'est éloigné des affaires piibliqueSy s'il les a véritablement aimées, et s'il y a longtemps appliqué toutes les facultés de son esprit. Cependant les idées de tout genre, les réflexions de toute espèce, le passé, l'avenir et Tunivers entier appartiennent à l'homme sensible : il faut que son àme, alors qu'elle est brisée, y cherche comme un nouveau moule ; il faut que la retraite calme ses agitations ; il faut qu'il y fasse la revue de ses erreurs et des faiblesses, afin de se trouver petit près de son ambition et vain à côté de ses projets. Ce qui sied le mieux alors à la situation de son âme, c'est la vie solitaire et l'habitation de la campagne : il doit diriger ses méditations vers les grandes idées de la morale ; il doit chercher dans le calme à se former des idées plus justes sur la valeur qu'il faut mettre aux diverses illusions qui captivent les hommes ; il doit, comme d'une hauteur où il a placé son abri, considérer le tumulte des passions, leurs peines et leurs injustices, ainsi qu'un homme échappé du naufrage contemple la mer en furie et les débris effrayants dont elle a couvert le rivage. Il fera bien encore, s'il le peut, de se livrer à l'étude de la nature considérée dans ses vastes ressorts, et il devra quelquefois arrêter ses regards sur cet ordre éternel et magnifique, qu'on oublie au fond des cités, et qui peut cependant élever la pensée vers tout ce qui nous

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intéresse davantage, le commencement et la fin de notre destinée. Il faut s^abandonner dans cet infini, pour éloigner de soi les souvenirs de tout ce qu'il y a de plus grand dans les occupations de la société; il faut réfléchir sur la petitesse de rhomme, au milieu de cet immense univers, pour sentir combien est courte cette vie où Ton voudrait recueillir tant de gloire, et combien est vain ce bruit qui, demain peut-être, va se perdre pour nous près d'uae cendre insensible. Mais les plus touchantes consolations sont celles qu'on reçoit de la véritable amitié ; celles surtout qu'on peut trouver dans les douceurs d'une union formée par le penchant et par une mutuelle estime. Il y a dans un sentiment intime je ne sais quel charme, gage apparent d'un bonheur durable, qui aide à vous détacher de tous les autres intérêts, et qui dans les plus grands revers colore encore pour vous le spectacle de la vie. Heureux qui peut jouir d'un pareil bien I Heureux qui, dans tous les événements, voit toujours près de lui l'ami le plus fidèle, et celui qui ayant sondé tous les replis de votre cœur, vous sert de témoin à vous-même de la pureté de vos intentions, et vous garantit des blessures de votre propre inquiétude! »

Ce programme, d'une rédaction emphatique et d'une mélancolie étudiée, mais au fond d'un sens digne d'éloge, fut rempli presque à la lettre par celui qui en avait conçu l'idée. Des dissertations multipliées sur les finances et la politique, de longues méditations sur des sujets de morale et de religion occupèrent les loisirs forcés que les événements avaient imposés à Necker, en même temps que le commerce de quelques familiers ou l'aff'ection de ses proches contribuèrent à tempérer

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l'amertume de ses regrets. Les visiteurs, à cette époque, n'abondaient pas à Goppet, que les émigrés du voisinage ou de passage avaient comme frappé d'interdit *. Pourtant, de loin en loin, y apparaissaient quelques anciennes connaissances telles que M. et Mme Suard, qui, fugitifs à leur tour, venaient demander à la Suisse, contre la proscription, un refuge. Gibbon lui-même, établi à Lausanne, se rendait à Tappel de Mme Necker, et, à d'assez longs intervalles, consacrait à son ancienne amie quelques jours. Encore n'était-ce que pour en médire. a J'ai passé quatre jours au château de Goppet avec Necker, écrivait-il à lord Scheffield. J'aurais voulu pouvoir mettre son exemple sous les yeux de tout jeune homme travaillé par le démon de l'ambition. Ayant à sa disposition tout ce qui peut assurer le bonheur privé, il est le plus malheureux des êtres vivants. Le passé, le présent, l'avenir lui sont également odieux. Lorsque je lui suggérais quelques distractions domestiques, lire, bâtir, il me répondait sur le ton du désespoir : « Dans l'état où je suis, je ne puis que sentir le coup de vent qui m'a abattu. » Mme Necker a extérieurement meilleure attitude, mais le diable n'y perd rien *. » Seule Mme de Staël, en Roger Bontemps (c'était l'expression de son père), ne laissait pas que d'animer, par moment, de son activité quelque peu turbulente la solitude où, en dépit de protestations oratoires, languissait le ministre disgracié. Mais ses absences étaient fréquentes ; car cette solitude lui pesait à elle-même terriblement. a On vit ici dans un silence , dans une paix infernale, écrivait-elle; on frémit, on se meurt dans ce

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