‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 46 sur 61 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« M. Necker, écrivait Weber, fut continuellemeat dévoré de l'envie de régenter la France. On ne peut dire si cette manie, moitié factieuse, moitié pédantesque, tenait plus aux habitudes générales des habitants de la ville qui lui avait donné naissance, qu'à une disposition particulière de tous les individus de sa famille. Depuis Tépoque du fameux Compte-rendu publié en 1781, il ne s'est guère écoulé d'année, sans que cette famille ne se soit jetée sur l'Europe avec quelque nouvelle production relative soit aux finances, soit à l'administration, soit à la politique, soit à la littérature, soit aux passions, soit même à la religion. Pour moi, qui ai connu M. Necker assez particulièrement, je ne m'étonnerais pas qu'il eût poussé cette manie d'occuper perpétuellement le public de lui, au point de prendre de telles mesures que, pendant de longues années encore après sa mort, l'Europe continuera d'être fatiguée des œuvres posthumes du mari et de la femme. »

Quoique inspirées par une humeur chagrine, ces pa-

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rôles de Weber n'en demeurent pas moins assez justifiées. On sait, en efîet, quelle fécondité littéraire distingua Mme de Staël, et comment même après sa mort furent publiés par ses proches quelques-uns de ses écrits encore inédits. C'est ainsi que ce ne fut qu'en 1818 que parut l'ouvrage posthume intitulé : Considérations sur les principaux événements de la dévolution française. Or, en 1805, sous le titre de Manuscrits de M. Necker^ Mme de Staël elle-même éditait des fragments posthumes de son père, enrichis d'une apologie du Caractère de M. Necker et de sa vie privée^ tandis que, dès 1798, Necker, de son côté, avait imprimé trois volumes de Mélanges extraits des manuscrits de Mme Necker. Certainement donc, de la part des Necker, des efforts unanimes ont été tentés pour porter le nom de Necker le plus avant qu'il se pourrait dans le souvenir de la postérité.

Cependant et en somme, Necker ne s'en était guère remis qu'à lui-même du soin de sa mémoire, non^seu* lement auprès de ses contemporains , mais encore au regard des âges futurs. De là les compositions que, dans ses dernières années, il publia comme coup sur coup, et qui, en occupant les longues heures de sa solitude, servirent à tromper la vivacité de ses regrets. La trame de ces écrits divers est, à la vérité, bien uniforme, et ce n'est pas sans un secret ennui, qui se change vite en dégoût, qu'on y rencontre à chaque page, presque à chaque phrase, non pas seulement un plaidoyer de Necker pour Necker, mais un panégyrique de Necker par Necker. Toutefois, l'ancien ministre de Louis XVI serait mal connu, si on ne prenait aussi quelque idée de ces différents ouvrages. Le plus souvent^ il est vrai^

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le théoricien et le penseur ne rappellent que trop ce que Ton connaît de Tadministrateur et du politique. Parfois, néanmoins, ses vues sont judicieuses ou d'autres fois encore elles s'édaircissent à la lumière d'une triste réalité; on s'étonne alors d'y rencontrer môme une espèce de profondeur, et ce dogmatiste à outrance ne laisse pas que d'offrir quelques utiles enseignements. C'est pourquoi il y a lieu d'examiner rapidement les publications qui suivirent son établissement en Suisse, tout en les rapprochant, en peu de mots, de celles qui l'avaient précédé.

Il avait fallu tout l'engouement des physiocrates et un parti pris pour le contester : style et outrecuidance à part, Necker avait eu le mérite de mettre en avant plus d'une pensée fort raisonnable et de défendre plus d'une maxime opportune, soit dans son Éloge de Colberty soit dans son écrit sur la Législation et le Commerce des grains. Sans doute l'importance de l'agriculture en France est considérable, et il se pouvait qu'à une certaine époque et dans une certaine mesure, on l'eût mo- . mentanément méconnue. Il ne s'ensuivait pourtant pas le moins du monde qu'on dût considérer la terre comme la source unique d'où découle toute richesse. Surtout ce n'était pas un motif valable pour charger d'anathèmes et pour proscrire ce que Quesnay et ce qu*à sa suite Turgot appelait dédaigneusement le système mercantile ou Colbertisme. Aussi est-ce avec beaucoup de sens que Necker relève les services inappréciables que rendent Tindustrie et le négoce^ et avec une force peu commune qu'il combat la chimère du produit net, de même qu'ailleurs il combattra l'impôt territorial unique. Ce n'est pas non plus sans avantage que, sur des points cssenr

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tîels, il se porte le défenseur, en matière de transactions, de ce que nous nommerions de nos jours le système prohibitif ou protecteur et 1 échelle mobile. Ce grand problème de la liberté commerciale, que se flattent d'avoir complètement résolu à cette heure les libres échangistes presque partout victorieux, s'était particulièrement posé dans la seconde moitié du xviii« siècle, à propos de la question de la liberté d'exportation des grains. Et, à cette question, en apparence très circonscrite, étaient venus en quelque façon se rattacher tous les problèmes sociaux ou politiques qui alors passionnaient les esprits. On eût dit que dans la liberté d'exportation des grains étaient comprises toutes les libertés. A rencontre de Turgot, des maîtres de Turgot et de ses adeptes, Necker n'hésitait pas à réclamer du gouvernement, dans Tintérèt même de cette liberté, une surveillance et des restrictions. « Si Ton y fait attention, écrivait-il, Ton verra que la plupart des lois prohibitives qu'on poursuit au nom de la liberté, sont presque toujours la sauvegarde du pauvre contre le riche... Rien de complet ni d'absolu dans la plupart des principes; la liberté, la propriété, le commerce, les hauts prix, l'argent, l'agriculture et tant d'autres mots de ralliement auxquels on veut soumettre toutes les combinaisons économiques, ont tous également besoin d^'être contenus dans de justes limites; le bien et le mal, la vérité et Terreur dépendent du degré de sagesse ou d'exagération qu'on donne aux idées ; et comme un seul terme ne peut jamais exprimer ces modifications et ces nuances, toutes les fois qu'on se fait le défenseur d'un mot ou d'un principe exclusif, on court grand risque.de se tromper et de passer le but; il faut laisser cette manière aux hommes

qui, ayant le désir et le soupçon de la grandeur, sans en avoir la force, veulent, sans se fatiguer, tenir dans leurs mains les rênes du monde.. . Il n'est de liberté salutaire que celle qui ne contrarie pas le bien général. Je ne veux pas qu'un homme puisse faire ce qui me blesse, voilà le vœu de la société. »

Plus ces paroles sont sensées , plus on s.'étonne des -disparates que présente le langage de Necker. C'était en grande partie au nom des besoins du peuple que les ^hysiocrates, et notamment Turgot, avaient exigé, avec la liberté d'exportation, la liberté de la ciY'culation des grains. C'est également en invoquant la misère du peuple que Necker demande, au contraire, qu'on apporte à cette liberté de salutaires entraves. Mais tandis que Turgot, touché du sort des classes agricoles et de la condition des ouvriers des villes, se laissait sponta^ nément aller, quoique parfois aveuglément, aux mouvements de sa belle âme, c'est avec un calcul d'ambition et une recherche manifeste de popularité que le banquier genevois réclame un remède aux maux du peuple. Il va même alors jusqu'à s'inspirer laborieusement de Rousseau, dont il reproduit çà et là les paradoxes menaçants etjusqu'aux expressions séditieuses. Et d'abord, au moment même où il s'apprête à disserter sur la législation et le commerce des grains, c'est une déclamation romanesque relativement à l'inanité de pareilles élucubrations. (( Que font, hélas 1 s'écrie-t-il, au bonheur du plus grand nombre des hommes, tant de livres de morale et de philosophie que nous célébrons ! Il est bien peu de vérités dont la discussion aboutisse au bonheur de la multitude. Vivre aujourd'hui, travailler pour vivre demain, voilà l'unique intérêt de la classe la plus nom-

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breuse des citoyens. Nés sans propriétés, ils ne peuvent être nourris qu'en méritant, par leurs services, une modique part du superflu du riche, et voient renaître pour eux chaque jour la même crainte et la même espérance. » Quoi! faudra-t-il, en maudissant Thomme « qui, dans dans Torigine des sociétés, mit quelques pieux autour d*un terrain et y jeta de la semence », abolir la propriété? Necker ne tombe point dans cet excès. Il reconnaît que « ce serait troubler sans cesse Tordre public par le partage des terres, méthode aussi injuste qu'impossible à réaliser ». Il n'en considère pas moins la misère du pauvre comme la raison du bonheur du riche. « C'est le sort misérable du peuple, c'es^à-di^e du plus grand nombre d'hommes, nés sans propriété, de parents à peu près dans le même état et réduits aa plus étroit nécessaire, qui met au pouvoir des riches une surabondance de biens de toute espèce. »

Cependant, qu'on y prenne garde ! « Au seia du travail et de l'indigence, le peuple supporte tranquillement le spectacle de l'oisiveté, de l'abondance et du bonheur apparent des riches ; il s'habitue à les envisager comme des êtres d'une nature différente; leur pompe et leur grandeur sont une sorte de magie qui lui impose ; mais lorsqu^'une alarme bien ou mal fondée sur les moyens d'atteindre à sa subsistance s'empare de lui, comme cette inquiétude frappe le seul sentiment auquel il est accoutumé, toute son énergie se réveille, et ce peuple enfant, qu'on promène avec des lisières au milieu de l'inégalité des propriétés et à travers mille objets de privation et d'envie, n'est plus qu'un lion qui rugit quand il craint pour son nécessaire. » Or, suivant Necker, la source de la misère du peuple est éternelle ; car

elle dépend, qui le croirait? « de deux icirconstances : Tune, c'est que les propriétés tendent plutôt à se rassembler qu'à se diviser; l'autre, c'est qu'à mesure que la société vieillit, il s'amasse une très grande quantité d'ouvrages d'industrie propres au luxe et à la commodité, par où s'établit une concurrence sourde et permanente contre le travail nouveau des ouvriers. » Par conséquent, c est « uniquement par la sagesse des lois sur les grains » que la puissance souveraine et législative peut se montrer bienfaisante envers le peuple, adoucir le sort du peuple, défendre le peuple contre l'infortune. Comme si le peuple lui-même vivait uniquement de paini

Le peuple ! voilà la première idole à laquelle Necker ait sacrifié. Au milieu de réclamations très justifiées mais emphatiques, contre le luxe ; tout en condamnant, non sans véhémence, la folie ruineuse et sanglante de la guerre et des conquêtes; parmi les flots intarissables d'une faconde qu'il tourne constamment à sa propre apologie, c'est encore et surtout du peuple que, dans son livre de Y Administration des finances de la France^ il se montre préoccupé. « Le soin du peuple, » « l'amour du peuple » sont des mots qui reviennent à chaque instant sous sa plume, et il estime « que l'attention continuelle à Fintérèt du peuple, est de toutes les obligations celle dont les rapports ont le plus d'étendue. »

Mais il y a une seconde idole, dont Necker pendant longtemps ne s'est pas moins fait le très humble esclave. C'est l'opinion. « Je l'avoue aussi, écrivait-il en terminant son Compte-rendu au rot y j'ai compté fièrement sur cette opinion publique, que les méchants cherchent en vain d'arrêter ou de lacérer, mais que, malgré leurs

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efforts, la justice et la vérité entraînent après elles. » Depuis lors, de 1781 à 1790, c'est-à-dire durant les dix années qu'il passa à exercer le pouvoir ou à l'attendre, l'opinion devait être la maîtresse souveraine à laquelle il s'efforcerait de complaire, et dont il suivrait tous les caprices avec une inquiète obséquiosité.

' Et assurément en France, déjà vers le commencement du siècle, une nouvelle puissance était apparue, qui s'appelait l'opinion^ « puissance invisible, disait très bien Necker, qui, sans trésors, sans garde el sans armée, donnait des lois à la Ville, à la Cour et jusque dans le palais du roi! » Quelle qu'elle fût, c'était du mouvement tumultueux des idées philosophiques qu'était née l'opinion, de même qu'à la suite des controverses entre catholiques et protestants, comme un quatrième ordre s'était peu à peu formé, qui se dénommait le peuple, et dont les prétentipns n'allaient à rien moins qu'à absorber lès trois ordres existants de l'État. C'est en effet chez Jurieu argumentant contre Bossuet, non dans le Contrat social^ qu'il faut d'abord chercher la théorie de la souveraineté du peuple.

Cependant, que ces mots de peuple et d'opinion sont équivoques, partant, gros de menaces et pleins de périls 1 Quelle est la minorité, quelle est la faction, pour infime et vile qu'elle pût être, qui n'a pas, à une certaine heure, abrité sous le mot de peuple ses prétentions ou dissimulé ses convoitises? Quelle est l'extravagance, quelque odieuse ou monstrueuse qu'on la suppose, qui n'ait pas osé, à un certain moment, se proclamer l'opinion? Rien de plus mobile et de plus insaisissable que cette abstraction qu'on décore du nom de peuple, lorsqu'au lieu d'être identifié avec la nation, le peuple ne

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signifie plus qu'une catégorie de citoyens. Rien de plus indéfinissable et de plus fuyant que l'opinion, lorsqu'au lieu de représenter les intérêts essentiels et généraux d'un pays, elle n'est que l'expression factice de passions surexcitées. C'est pourquoi les flatteurs du peuple ou les complaisants de Topinion sont exposés à des disgrâces encore plus fréquentes que les courtisans des princes. Car, tandis que les princes demeurent, après tout, les mêmes, Topinion est susceptible des changements les plus subits, et le peuple capable des transformations les plus imprévues. Necker en fit la pénible expérience. Aussi, dans ses écrits postérieurs à sa chute, ses sentiments se sont-ils bien modifiés relativement au peuple et à l'opinion. G* est ce qu'atteste, dès 1791, l'on* vrage qu'il a intitulé : De F administration de M, Necker par lui-même.

Ainsi qu'il fallait s'y attendre, cette publication n'est qu'un nouveau témoignage de satisfaction que Necker s'est empressé de se décerner à lui-même, une revue où il se louange sur tous les actes de sa vie publique, en même temps qu'une sorte d'élégie plaintive sur sa destinée. « Victime malheureuse d'une suite d'injustices, dont les annales de l'histoire ne présentent que peu d'exemples, j'éprouve tout le poids des plus amers souvenirs... » Vous croiriez entendre les gémissements d'un Boëce ou d'un Bélisaire. Et vainement, comme pour tempérer ce que cette infatuation offre de ridicule à la fois et d'insupportable^ vainement Necker ajouterat-il : « C'est d'un moi que je parle et non pas de moi. » C'est le moi qui déborde à chaque ligne de son ouvrage, et la cause qu'il y défend, ou sa propre cause, n'est rien moins, suivant lui, que « celle de la raison et de la

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vertu ». Il ne lui suffit pasw de chercher les époques marquantes de son ministère ». « Il lui en coûte infiniment de ne pouvoir s'arrêter sur une quantité de détails qui se présentent à sa pensée comme autant de services journaliers, comme autant d'actions honnêtes et patriotiques , comme autant de droits à la reconnaissance publique. » Et cette intrépidité de contentement ne se démentira pas un seul instant; tout ce qu'il a fait, il Ta bien fait, et il s*en témoigne un gré infini. Mais ce qui fléchit chez Necker, ce qui de toute évidence se trouve ébranlé, c'est son culte pour le peuple et pour l'opinion. Lui-même l'avoue ingénument. « Je ne sais trop pourquoi l'opinion publique n'est plus à mes yeux ce qu'elle était. » Or, en réalité, Necker ne sait que trop pourquoi. « Le respect que j'ai religieusement rendu à l'opinion publique, ce respect s'est affaibli, quand je l'ai vue soumise aux artifices des méchants, quand je l'ai vue trembler devant les mêmes hommes qu'autrefois elle eût fait paraître à son tribunal, pour les vouer à la honte et les marquer du sceau de la réprobation. » Necker cesse donc d'adorer l'opinion, quand l'opinion a cessé de le traiter en favori. De même, il prend du peuple une idée tout autre que celle qu'il avait jusqu'alors caressée, après avoir vu à Paris a le peuple » former deux fois le projet de l'attaquer dans sa maison; à Arcis-sur-Aube, « la foule du peuple » l'entourer, ainsi que Mme Necker, d'armes menaçantes; à Vesoul, « le peuple » arrêter sa voiture, couper les traits des chevaux et le retenir prisonnier. Le peuple n*est plus, dès lors, à son sens, qu'une multitude aveugle ou une détestable abstraction. « C'est par une fiction, c'est par un abus de l'idée attachée à un nom collectif, que les adu-

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lateurs de la multitude espèrent de nous tromper. Ils nous disent bénignement que le peuple étant la volonté générale personnifiée, il ne peut jamais devenir un tyran... Est-ce le peuple qui peut marquer la route du génie et l'assister dans sa profonde méditation? Est-ce lui seulement qui peut connaître combien est grande la tâche du législateur? Est-ce lui qui peut entendre par quelles raisons il y a tant de difficultés à concilier ensemble et d'une manière durable Tordre public et la liberté? Estce lui qui peut décrire les devoirs de Thomme en société et les rapports de ces devoirs avec la tranquillité publique? Est-ce lui qui peut rendre hommage à l'institution des propriétés et découvrir à l'avance l'union intime de la justice avec les succès de l'agriculture, avec la prospérité du commerce et l'activité de l'industrie? Est-ce lui surtout qui peut étendre assez loin ses regards pour calculer les diverses dépendances de l'égalité des rangs et des conditions^ et les funestes suites des vains efforts employés à soutenir un pareil système? La multitude n'aspire qu'à changer de situation, et la fixité, la durée, sont le but ou la condition essentielle des lois destinées à régler le sort des nations... Le peuple n'est un être collectif que par abstraction, son unité disparaît dès qu'il veut agir : on ne voit plus alors que ses passions et tous les mouvements irréguliers qui en sont l'effet nécessaire... Quel maître pourtant, quel maître à servir ou à ménager, qu'une hydre à vingt millions de tètes! Et serait-ce aux pieds d'un tel maître que la liberté pourrait exister? >

C'est dans une composition rédigée vers la fin de 1793, et qui porte le titre de Réflexions philosophiques sur r Égalité^ que Necker, éclairé enfin par l'épreuve, a

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consigné ces très raisonnables pensées. Tout cet écrit d'ailleurs est digne de la plus sérieuse estime, et rarement sans doute on a plus pertinemment disserté sur la fausse et sur la véritable égalité. Il semble que les circonstances que rappelle cette date sinistre de 1793 aient été pour Tauteur une révélation, et c'est avec une vivacité saisissante, avec une sorte d'éloquence attristée, qu'il signale dans l'idée -mal comprise d'égalité, c'està-dire dans le fanatisme sincère ou simulé de l'égalité politique, la principale source des maux qui désolent la France de son temps. « On a tellement dit en France, observe-t-il justement, on a tellement dit en France, au nom de la science, au nom de la philosophie, que la liberté et l'égalité étaient inséparables, et on a tellement fait bruit de cet axiome, on Ta reproduit sous tant de formes, on lui a donné une si forte* consistance, en l'adoptant pour base des actes politiques les plus imposants, qu'en ce moment où l'ordre est troublé par des excès dont l'égalité politique est l'unique source, c'est la liberté qu'on injurie, c'est elle que l'on calomnie... Heureusement qu'un grand exemple reste encore au sein de l'Europe; heureusement qu'il existe un pays où, la liberté n'ayant point été confondue avec l'égalité, elle s'y montre à nous dans sa majesté... » Oui, heureuse l'Angleterre qui comprend a que les inégalités mises en harmonie composent à la fois et le système du monde et le secret de l'organisation sociale 1 » En France, « de même et tout de même^ voilà la devise du temps ». Et Necker, s'enflammant une fois de plus, mais cette fois fort à propos, aux accents de Rousseau, ne craint pas de s'écrier : « Les habitants des rives de rOrénoque serrent entre deux planches les tempes de

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leurs enfants au moment de leur naissance; pourquoi ne nous propose-t-on pas de suivre cet exemple, afin de nous rendre tous égaux en esprit, tous égaux en entendement? »

Necker, d'un autre côté, ne se contente point de donner carrière à l'indignation légitime que lui cause le spectacle, ou pour parler exactement, le récit des calamités que consacre la tyrannie de Robespierre et dont une égalité contre nature a été le principe. C'est avec une argumentation pressante qu'il démontre que l'égalité politique qui blesse la morale , s'oppose au bonheur individuel, est subversive de la liberté, incompatible avec l'ordre public. « On ne veut pas le voir, conclutil ; mais il faut oser le dire, il n'y a d'égalité que pour le néant et pour la mort; mais partout où la vie, partout où le mouvement commence, les gradations sont essentiellement nécessaires. » Encore un coup, les inégalités mises en harmonie, voilà le mot de l'univers. « Les novateurs de la France, dans leurs discours, dans leurs combats en faveur de l'égalité parfaite, ont cru qu'ils atteignaient au dernier terme de la philosophie. » Ils n'ont réussi qu'à précipiter la France dans l'abaissement et l'esclavage. Car , « certes la nation n'est pas fière de sa souveraineté ; et à voir la manière absolue dont elle en dispose, à voir comment elle s'agenouille devant un petit nombre de particuliers élevés tout à coup au rang suprême, et dont à peine elle connaît les noms et les surnoms, on est tenté de croire que le jour de son couronnement fut aussi le jour de son abdication. » C'est ainsi que « les rois des vents, les philosophes en métaphysique, ont servi la haine et l'envie, en jetant tout à coup sans mesure et sans direction au milieu des

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sociétés politiques des idées théoriques et des maximes spéculatives... Ces abstractions idéales ont détruit les appuis de Tordre public, les liens de la morale et les savantes gradations destinées à composer le système des gouvernements. Elles ont tout désuni, tout déplacé, tout mis en confusion, et il en est résulté un tumulte universel... Au milieu de ce mouvement convulsif, au milieu de ce chaos de tous les éléments politiques, qui prononcera le mot de Neptune? qui dira Quos ego... pour apaiser les flots et calmer la tempête? Sera-ce la raison? Sera-ce le malheur? Sera-ce la commisération ou la vengeance divine? » Necker aurait pu, aurait dû ajouter : sera-ce un maître? En effet ce maître était né, et bientôt sa voix impérieuse allait se faire entendre, qui prononcerait le Quos ego.

Et déjà, dans une publication antérieure, Necker avait pris à tâche d^indiquer tous les périls que produit inévitablement la fausse égalité. <c Au nom de l'égalité, y disait-il, on commandera, quand on voudra, le partage des terres, et d'aplanissements en aplanissements, on établira, par l'uniformité, l'anarchie la plus complète. » Cet écrit intitulé : Du pouvoir exécutif dans les grands États et qui parut au commencement de 1792, est aussi, parmi les nombreuses publications de l'ancien banquier genevois, une de celles où il a déployé le plus de sagacité politique. A la vérité, on y retrouve le ton gémissant qui est devenu la note favorite de Tauteur, en même temps que les éclats d'emphase, où s'emporte trop souvent sa verve échauffée. Témoin l'étrange invocation à la raison, qui termine l'ouvrage. « raison! céleste raison! image de l'esprit qui forma le monde, je ne déserterai point tes autels et je dédaignerai , pour te

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rester fidèle, et la haine des uns, et Tingratitude des autres, et les injustices de tous. raison! dont le doux empire convient aux âmes sensibles et à tous les cœurs élevés, raison, céleste raison, notre appui, notre guide dans le labyrinthe de la viel hélas! où te relègueras-tu dans ces temps de discorde et de frénésie? » Mais négligez cette rhétorique de collège, oubliez cette nouvelle et fade réminiscence de Fénelon ou de Rousseau, pour pénétrer dans le fond même du livre. Nulle part plus que dans ces pages sur le pouvoir exécutif dans les grands États ne se rencontre une critique décisive de Fœuvre de TAssemblée nationale. Necker y déplore tout d^abord qu*on ait exténué le gouvernement monarchique jusqu'à le dénaturer, et tellement affaibli le pouvoir exécutif, qu'il soit à peu près purement nominal. Et Necker ne s'avoue pas ou n'avoue point qu'il n'a pas été lui-même étranger à cette dégradation successive de la royauté. Loin de là, il se glorifiera « d'avoir parlé sans cesse à Louis XYI des besoins et des malheurs du peuple, d'avoir parlé sans cesse au peuple des vertus et des intentionsbienfaisantes de son roi, et d'avoir défendu de tous ses efforts la monarchie, sans dissimuler au monarque l'utilité d'une balance dans la constitution d'un gouvernement». Il ne s'en est pas moins suivi, comme il le remarque justement, <c que le roi de France ou des Français n'a plus été qu'un secrétaire des commandements de l'Assemblée nationale, qu'un sergent d'office de ses volontés ». Et cependant, telle qu'elle est, cette ombre d'autorité royale semble encore à Necker protectrice et nécessaire. Que pourrait-on en effet vouloir, avec chance de succès, substituer en France à la monarchie? — Le fédéralisme américain? Remplacer par une simple unité fédérative

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une complète et sécalaire anité, ce serait pour la France rétrograder. — La république? « Aucun moyen simple, aucun moyen compatible avec une marche légale, avec la paix au dedans et avec la paix au dehors, ne pourrait servir à introduire en France une constitution entièrement républicaine... Ce serait abandonner encore davantage la France à l'empire de tous les hypocrites de la liberté , Tassujettir sous le nom de république au joug successif de tous les esprits audacieux. La France, sans aucun centre de ralliement, et jouée par toutes les vanités, déchirée par toutes les passions, la France présenterait alors le plus terrible et le plus effrayant des spectacles, et Ton unirait peut-être d'un bout du monde à l'autre par se demander si des hommes, la plupart sans propriété) et par le seul privilège d'avoir pris naissance sur les bords de la Seine ou de la Loire, auraient le droit de rendre inhabitable pour d'autres que pour eux une contrée de vingt-cinq mille lieues carrées, placée sous le plus beau ciel de la terre, et favorisée ' encore des dons les plus précieux de la nature. »

Il y a lieu de l'observer. C'était en 1792, c'est-à-^ire à la veille de 1793, et comme aux derniers jours de la Législative, que Necker réitérait ses protestations contre rétablissement que méditaient de la république en France quelques démagogues, au nom de la félicité nationale et de la volonté du peuple.

« Voilà, je le sais bien, écrivait-il, ce que n'aiment point à entendre les impérieux démagogues, il leur convient d'élever un souverain dont l'autorité soit indépendante, dont le despotisme ait une apparence de légalité, afin de régner à sa cour, afin de commander en son nom, et de légitimer ainsi leurs propres excès et leur

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esprit de haine et de vengeance. Avec quelle dissimulation ils attribuent à ce souverain des idées et des volontés qu'il n*a pas I Ils le créent une seconde fois, mais à leur usage, et ils professent un saint respect pour les sentiments qu'ils lui supposent. Tout est artifice de la part des uns, tout est aveuglement de la part des autres. »

C'est pourquoi Necker se montre effrayé, consterné « par les divers dangers inséparables d'un gouvernement républicain et les excès inouïs dont il pourrait être l'origine, au milieu d'un pays tel que la France. » « Si l'administration première, ajoute-t-il-, si le pouvoir exécutif devenait encore la part de tout le monde, et si cette dernière table de jeu était dressée au milieu d'une nation toute bouillante, et qui dirige aujourd'hui l'impétueuse action de son caractère sur la puissance ou la distribution de toutes les places et de toutes les autorités, on s'imagine jusqu'où la confusion pourrait être portée. Le plaisir de gouverner paraîtrait le but du gouvernement; et chacun voudrait avoir son rôle, soit comme électeur , soit comme élu , soit comme éligible , soit comme censeur, frondeur ou pétitionnaire, soit comme partie menaçante dans les clubs, les cafés et les places publiques; il n'existerait plus un sentiment, plus une pensée qui ne tînt ou à une intrigue ou à une faction ; et du milieu de ce mouvement universel on verrait naître un ambitieux plus heureux, plus habile ou plus audacieux que les autres, et qui, présentant à son tour les espérances et les chimères de l'avenir à des hommes toujours dégoûtés du présent par leur fortune, inspirerait à la multitude le désir d'une révolution. Il rassemblerait encore autour de lui tous ceux qui, fatigués

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des désordres de l'anarchie, formeraient en secret des vœux pour le retour d'une autorité sans bornes, et qui la considéreraient comme un refuge. Il chercherait enfin à renverser le gouvernement, à s'élever sur des ruines, ou à traiter de son crédit avec un homme encore plus apparent que lui dans Tordre social. Une guerre intestine, avec tous ses malheurs, signalerait les commencements d'une pareille entreprise^ et l'établissement du despotisme le plus tyrannique en serait peut-être le dernier terme. »

A coup sûr, quelque infatué qu'il fût de son propre esprit, Necker ne croyait pas ici être aussi bon prophète. Il s^efforce du moins de conjurer les maux qu'il a su prévoir, et après avoir jugé TAssemblée nationale avec une sévérité qui n'est peut-être pas exempte de ressentiment, il met la plus pressante insistance à condamner la constitution hâtive qu'elle a imposée à la France et que la France, aussi bien^ devait promptement répudier. « La constitution française est un mauvais ouvrage ; et c'est en vain que pour rester soumis aux idées de ses auteurs, c'est en vain que pour se montrer respectueux envers leur génie, on voudra lutter obstinément contre la raison, contre ce représentant de la nature éternelle des choses, et qu'on ne peut longtemps ni vaincre ni dominer. On ne saurait maintenir une constitution politique où le pouvoir exécutif se trouve oublié, où toutes les autorités légales se combattent, où le peuple seul peut garder la sienne, l'augmenter chaque jour et l'exercer avec la plus redoutable tyrannie. On ne saurait maintenir une constitution où Tordre public se trouve ainsi sans défenseur, au milieu de ses nombreux ennemis. On ne peut maintenir une

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constitution où les députés au corps législatif, dispensés de faire preuve d'aucune propriété, seront en grande partie, et tous peut-être un jour, de faux représentants de la France. On ne peut maintenir une constitution où tous les pouvoirs seront nécessairement concentrés dans une assemblée obligée de fléchir sons la volonté de quelques favoris de la multitude. On ne peut maintenir, on ne peut aimer un ordre de choses où le mensonge aura son utilité, la calomnie ses triomphes, la haine ses plaisirs, et où toutes les ambitions seront servies par tous les vices. On ne peut maintenir une constitution où les châtiments doivent composer le principal, et peutêtre Tunique ressort de l'administration... Et quels efforts encore ne seraient pas nécessaires pour maintenir en son entier une constitution qui semble un rendez-vous d'inimitiés, au lieu qu'elle devait être le centre d'un bonheur généralement senti, ou généralement espéré ; et une constitution encore, qui, en multipliant à l'infini les prétentions et les vanités, les entretient dans une si grande agitation, que les Français aujourd'hui ne peuvent plus se mouvoir sans se heurter 1 »

Les réfleacions philosophiques sur VÈgalité^ le livre Du pouvoir exécutif dans les grands États ^ classent évidemment Necker au nombre des publicistes. Mais il est un autre ouvrage qui l'honore encore davantage. II s'agit des lié flexions présentées à là nation française sur le procès de Louis XVl^ en octobre 1792. « Louis! excellent prince et le meilleur des hommes! s'écriait Necker dans ses Pensées. Qu'il n'y ait jamais un écrit de moi où je n'atteste vos vertus comme un témoin digne de foi ; aucun où je n'appelle à votre défense le seul jugement

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durable, le jugement de la postérité. Innocente vie-time^ s'il en fut jamais! Innocente victime des passions humaines I Quel sacrifice impie! » Tandis que Mme de Staël, de son côté, devait adresser plus tard à la Convention une défense de Marie- Antoinette intitulée Réflexions sur le procès de la reine , Necker éleva la voix en faveur de celui qu'il avait pourtant contribué, sans le vouloir, à pousser sous le couteau.

Necker, il est vrai, ne quitta point, comme Malesherbes, Finviolable asile que lui assurait la Suisse, pour accourir de sa personne au secours du prince qu'il avait servi. Gonséquemment, comme Malesherbes non plus, il ne fut pas exposé à payer de sa tète cette généreuse témérité. Mais tandis que la peur glaçait presque toutes les âmes, tandis que des hommes^ tels que Target, désertaient la noble tâche de venir en aide au souverain que des ambitieux sans prévoyance et sans conscience s'apprêtaient à égorger, Necker ne craignit point de plaider la cause de son ancien maître. Il lui parut en effet c qu'il appartenait à un ancien ministre de Louis XVI, à un témoin de ses vertus et de ses bienfaits, de se placer des premiers au rang de ses défenseurs ».

La défense que présente Necker de l'infortuné monarque est concluante autant qu'émouvante. Ce lui est peu d'invoquer l'inviolabilité royale, il reprend une à une toutes les charges accumulées contre le roi, et détruit successivement chacune des accusations dont on s'ingénie à l'accabler. D'ailleurs, qui osera condamner Louis XVI? La Convention prétendra-t-elle que le peuple est souverain, que c'est le peuple qui le condamne? De même que dans le procès de Charles I*', retentira une voix

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véridique et indignée qui s'écriera : « Pas une dixième partie de ce peuple, Not a tenth part oftheml » Ce tragique assassinat, ce crime public « que les Anglais expient encore chaque année par un repentir solennel », les Français pourraient-ils donc songer à le renouveler, en se précipitant sur les traces des esclaves de Gromwell? Quoi! ils voueraient à l'échafaud le prince auquel ils ont eux-mêmes décerné le titre de restaurateur de la liberté française 1 Et Necker, après avoir rappelé « tous les sacrifices que Louis XVI avait de lui-même faits de son autorité à rétablissement de la liberté publique »; « le voilà pourtant, disait-il en finissant, celui que Ton tient renfermé dans une rigoureuse prison; le voilà, celui dont vous demandez vengeance; le voilà celui dont les malheurs inouïs ne sont pas encore assez pour vous , le voilà celui dont vous dites comme les juifs : Livrez-le et sauvez les Barrabasl »

Tel était -effectivement le dernier mot de l'inique et sinistre procédure instruite contre Louis XYL

L'événement ne pouvait être douteux. Necker n'obtint par son plaidoyer aucun succès. Il n'en eut pas moins le mérite de Tintention, ou même, et c'est ce qui qualifie expressément les actions humaines, le mérite du sacrifice. Car, à la suite de cette publication, ses biens en France furent immédiatement mis sous le séquestre^ y compris les deux millions qu'il avait laissés en dépôt, comme aussi, à dater de ce moment, son nom figura sur la liste des émigrés, d'où Mme de Staël ne parvint qu'en 1798 à le faire rayer.

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