CHAPITRE VII
Des différentes périodes entre lesquelles se partage l'existence de Necker, la dernière est de beaucoup celle qui, sans conteste, le recommande le mieux à Testime de la postérité. A tout prendre en effet, ses conseils ou ses théories demeurent préférables à ses pratiques, et Técrivain chez lui remporte notablement sur l'administrateur. Or, c'est à partir de 1790 surtout que Necker se montre d'une activité littéraire vraiment surprenante. La mort de Mme Necker, en le jetant dans un accablement passager, est le seul événement qui suspende un instant ses travaux, et presque chaque année, quelque production nouvelle vient attester la vigueur de sa vieillesse.
C'est ainsi que, vers la fin d^ 1795, Necker terminait son livre De la Révolution française.
Il est impossible de ne le pas constater, cet ouvrage contient nombre d'ennuyeuses redites, et quand on se décide à le parcourir, on doit se résigner à y retrouver la plaidoierie éternelle de Necker jt>ro domo sud. Rien
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effectivement ne satisfait Tancien ministre ni ne l'arrête dans Tapologie de ses actes publics, et il n'en est pas de si dignes d'oubli qu'il n'y revienne avec une espèce d'acharnement de complaisance. Deux circonstances lui tiennent particulièrement à cœur, qui, aussi bien, dans sa vie politique, sont considérables. C'est d'abord la part qu'il a prise au mode de composition des États généraux. C'est ensuite son absence volontaire et cal^ culée, lors de la séance royale du 23 juin 1789. Sur ces deux points comme sur tout autre, il n'hésite pas d'ail* leurs à se déclarer au-dessus non pas de tout blâme, mais de tout éloge. Lui reproche-t-on d'avoir à l'avance annulé les résolutions de la noblesse et du clergé, en faisant décréter, malgré l'opposition presque unanime des bureaux des Notables, le doublement du tiers? une sorte de jeu de mot le tire de difficulté. Ce doublement, suivant lui, était plutôt, à beaucoup d'égards, un dédoublement, et si, dans les dernières pages de son ouvrage, il doit être conduit à regretter « qu'on soit dispensé en France d'administrer aucune preuve de fortune pour être admis dans les conseils administratifs », il commence par établir^ sans se douter des contradictions qu'il se prépare, c que les élections du tiera état ne pouvaient pas être assujetties à une preuve de propriété ». De même, songera-t-on à lui faire un grief de n'avoir point paru le 23 juin à côté du roi, quoique le roi, au préalable, n'eût pas accepté ou peut-être même n'eût pas reçu sa démission? Mais Louis XYI ne s'était-il pas laissé persuader d'abandonner en grande partie le programme que lui, Necker, avait dicté? Et vainement observerait-on que dans ce programme l'autorité royale était évidemment sacrifiée. « Il l'avait soi-
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gnée, cette autorité, autant qu'il était possible. » Et rinfaillible Genevois ne se rappelle plus ou même affecte d'ignorer que la séance royale du 23 juin avait été précédée, le 20 du même mois, par la séance du Jeu-de- Paume, d'où résultait la nécessité impérieuse d'affirmer énergiquement^ de soutenir plus que jamais, en face et à rencontre de députés en révolte, l'autorité méconnue du souverain. D'abord fastidieux, ce perpétuel panégyrique de Necker par Necker ne tarde pas à devenir presque irritant.
Toutefois, lorsque Necker cesse de nous entretenir de lui-même, ou qu'il atteint une date à laquelle il n'y a plus à s'occuper de son encombrante individualité, son livre De la Révolution française présente un vif intérêt. Parmi les publications innombrables relatives à cette époque de crise, il y en a même fort peu qui comprennent plus de détails tristement curieux sur les événements accomplis, plus de jugements pénétrants sur les personnes, plus de saines appréciations sur les institutions et les assemblées, dont la rapide succession est un des étonnements douloureux de notre histoire. Le conflit sanglant du 10 août, le procès du roi, par exemple, ont été souvent racontés. Aucun écrivain n'a mis mieux en évidence que Necker, les causes secrètes qui préparèrent ou décidèrent ces scènes lugubres et le rôle prépondérant qu'y remplirent les malheureux Girondins. On a maintes fois tracé le portrait de Robespierre. Nulle part le caractère de l'abominable avocat d'Arras ne se trouve analysé d'une main plus honnête et plus sûre que dans le livre De la Révolution française, L'Assemblée nationale, l'Assemblée législative, la C!onvention ont eu leurs apologistes ou leurs détracteurs.
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Ge n*est pas sans quelque rigueur sans doute, mais, en somme, c'est avec vérité que Necker juge Timprévoyance de TAssemblée nationale, Tinsuffisance de l'Assemblée législative, Tagîtation terroriste et en gé« néral stérile de la Convention, en même temps qu*il qualifie comme elles méritent de Tètre, les constitutions que ces assemblées diverses ont infligées à la France désemparée, et auxquelles il ne se lasse point d'opposer la perfection relative de la constitution anglaise. « Il me semble, écrit-il, que les Anglaiâ, en donnant la préférence à une monarchie tempérée, et en plaçant le pouvoir exécutif dans une seule main, ont oublié les convoitises des ambitieux, pour s'occuper uniquement de Tintérèt de l'État. En France, au contraire, on a considéré l'exercice du pouvoir exécutif comme une sorte d'aubaine politique, qu'il fallait mettre en communauté, et par un partage et par une succession d'agents et de dépositaires. — La monarchie, l'aristoeratie, la démocratie ont toujours frappé l'esprit des législateurs de la France dans le sens le plus vulgaire^ et ils en ont parlé sans science et sans gravité. Ils ont aussi parlé d'un roi, toujours en subalternes et comme des écoliers de leur régent; tandis que sa magistrature est une invention politique, destinée aussi, selon sa modification, à protéger l'ordre et la liberté, et à garantir l'union de ces deux moyens de bonheur. Étaitce là ce qu'on devait attendre d'une longue et nombreuse suite de législateurs? i>
Cependant, Necker ne saurait l'oublier un instant, en 1796, la France est en pleine république, et c'est sous le régime républicain qu'il a composé et publié son livre De la Révolution française. Car dès le 21 sep-
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tembre 17iâ*, « un roi de théâtre, un histrion couronné, le comédien Gollot-d'Herbois, a proposé à la plus illustre nation, et la Convention a voté, par acclamation, Tabolition de la royauté réelle, de la royauté des Clovis, des Gharlemagne et des Gapet, d*une royauté qu'on ne pouvait dépouiller, même dans sa chute, du caractère auguste que lui avaient imprimé quatorze siècles de durée ». Mais, remarque judicieusement Necker, a estce une république qu'une société de vingt-cinq millions d'hommes où, en raison de cette immense population, l'autorité première est forcée de revenir aux manières et aux usages monarchiques pour s'assurer du respect et de l'obéissance? Non, ce n'est alors une république que de figure et de nom. Il n'y a pas de roi, mais il y a la royauté, .et une royauté toujours en soupçon, toujours en défiance d'elle-même et de ses soutiens. Une république dans le sens où cette forme de gouvernement captive l'iiitérêt et l'amour des âmes généreuses, l'intérêt et l'amour des partisans sérieux de la liberté, est une institution sociale où l'ordre se maintient par l'esprit public; où la vertu fortifie les liens politiques; où la confiance est entretenue sans artifice et sans menterie; où les communications entre la nation et ses magistrats sont franches et faciles; enfin une république dans le sens où cette dénomination rappelle aux hommes les idées de repos et de sécurité, est une sorte de gouvernement de famille, où un sentiment affectueux se distingue toujours, et où la frayeur ne se mêle qu'au moment où les bases mêmes de l'union commencent à s'afl^aiblir et à s'altérer. Voilà les caractères primitifs d'une république, voilà les conditions qui ont valu de l'estime à cette invention politique et qui ont fait sa
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renommée. » Or, qui oserait prétendre que telle est la république qu'a inaugurée la Convention? a Quoi! toujours elle a dit : Je vous prends votre bien, je le prendrai; je vous bannis, je vous bannirai; je vous tue, je vous tuerai, si vous n*aimez pas la république, et jamais elle n'a rien fait pour rendre cette république aimable... Jusqu'à présent, c'est la dénomination de républicains qui, à part les succès militaires, a composé tout le bénéfice des Français ; et cette dénomination n'a été pour eux encore qu'un signal d'abstinence. Le vrai républicain, leur a-t-on dit de diverses manières, le vrai républicain se soumet à tout, supporte tout^ se passe de tout, et si l'on n'a pas ajouté de la liberté même, c'est que c'était là le dernier secret des Francs-Maçons. »
Patriotique et ferme langage I Ironie vengeresse et qui met à nu tous les maux dont la France, depuis 1792, était devenue la proie! Néanmoins, la nature de Necker ne comportait point qu'il se laissât aller à un complet découragement. C'est pourquoi il espère qu'après toutes les époques de la révolution dont il a été témoin, il en reste encore une à venir, que Ton nommera VÈre de la raison, « A cette époque, on voudra consolider le bonheur public sans l'intervention des tricheurs et des fanatiques. Alors la nation, non pas sur la périlleuse promesse de ses représentants, à un pour cinquante ou soixante mille, non pas même sur l'autcgrité prochaine de ses nouveaux seigneurs à myriagrammes, mais sur la foi d'une opinion générale lentement et fortement éclairée, se réunira peut-être à un vœu commun. On se dira : voilà ce qui manque à notre république, si nous en voulons toujours une; ou voilà ce qui manque à la royauté si nous la jugeons meilleure pour le repos et
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pour la liberté. » Gonséquemment, et en attendant le moment « où, après un long balancement, les objets prennent de la fixité et peuvent être soumis aux calculs de la grande masse des hommes », que doit-on faire et quelle conduite convient-il de tenir? Il y avait peut-être quelque naïveté, chez Necker, à espérer Tavènement définitif de ce que, après tant d'autres de ses contemporains, il appelait VÈre de la raison. Il y a, par contre, une incontestable et rare sagesse dans les conclusions qu'il propose. « Il faut, conclut-il, se laisser instruire par le temps, ce grand instituteur. Il est permis d'exprimer des doutes sur un ouvrage des hommes; mais lorsqu'on quitte les idées générales pour fixer ses regards sur les circonstances particulières de la France, on n'éprouve qu'un sentiment, et Ton désire aujourd'hui qu'elle puisse faire avec tranquillité l'expérience de sa nouvelle ordonnance politique. Une continuité de fermentation est peut-être également contraire à tous les partis; car si elle éloigne les améliorations, elle retarde aussi les repentirs; ainsi, soit pour perfectionner le régime républicain, soit pour amener sa métamorphose, c'est la paix et encore la paix que chacun doit invoquer. »
Il était nécessaire de citer les paroles mêmes de Necker, afin de reproduire fidèlement toute sa pensée. Certes, à considérer les passages de ses œuvres politiques que nous avons rapportés, cette pensée n'est ni énigmatique, ni incertaine, et on se sent naturellement incliné à croire qu'elle dût chez lui rester invariable. Car, de toute évidence, quelques concessions qu'arrachent à Necker, en ce qui touche la république, des circonstances difficiles et les faits accomplis, c'est constamment
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vers la monarchie qu'inclinent ses préférences rlEiisonnées. Tout autre régime lui paraît pour la France, sinon une impossibilité, du moins une compromission des plus graves et comme un péril de tous les moments. Et pourtant, vers la fin, ses convictions semblent faiblir ou même changer. Courtisan, avant 1790, du peuple et de Topinion, Necker, instruit par les événements, conçoit, après 4790, du peuple et de l'opinion une plus claire idée. Il ne confond plus avec le sentiment général du pays les affirmations bruyantes de quelques ambitieux hypocrites et hardis. Il cesse d'identifier, sous l'appellation fallacieuse de peuple, avec la nation, la multitude, et le gouvernement du peuple par le peuple lui inspire des répugnances si prononcées et lui cause des appréhensions si vives, que, volontiers, il répéterait avec Corneille :
« Le pire des États, c'est PÉtat populaire. »
Or, ce sont précisément des doctrines presque contraires qui se rencontrent dans le dernier écrit politique que Necker ait composé, et qu'il publiait lui-même en 1802 sous le titre assez prétentieux de Dernières vues de politique et de finance offertes à la nation française. En vrai Genevois, repoussant malgré tout la monarchie, abandonnant les maximes longuement etéloquemment professées soit dans ses Réflexions philosophiques sur rÉgalité, soit dans son traité Du pouvoir exécutif dans les grands États^ soit enfin dans son livre De la Révolution française, Necker, dans l'ouvrage même qu'il adresse pour ainsi dire à la France comme un testa* ment, tourne ouvertement ses vœux vers la république.
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Que s'était-il donc passé qui eût pu changer à ce point le cours de ses idées I Avait-il eu une de ces illuminations soudaines dont certains vieillards, parmi nous, ont fait parfois à leurs concitoyens étonnés la confidence inattendue? a C'est un âge agréable pour écrire que soixante-dix ansl » s'écriait Necker en rédigeant ses Dernières vues de politique et de finance. Et effectivement, c'était à rage de soixante-dix ans que Necker donnait au public le livre qui n'allait à rien moins qu'à démentir les convictions de son existence tout entière.
Dans ses Mémoires historiques sur la vie de M, Suard, sur ses écrits et sur le dix-huitième siècle^ Garât a pénétré ou dévoilé, en partie, ce singulier mystère. D'après Garât, il serait constant que ce fut dans ses entretiens avec Suard que Necker conçut le projet « de son dernier et de son plus bel ouvrage, ces deux plans dans le même volume, le premier d'une république, le second d'une monarchie, toutes les deux également libres, toutes les deux également soumises aux lois éternelles de Tqrdre social ». Et l'ancien ministre de la justice de la République, qui avait eu le lugubre honneur de signifier à Louis XVI la sentence de la Convention, l'ancien sénateur comte de l'Empire, Garât ajoute : « Ce qui étonne dans ce volume d'un ministre des rois, dévoué jusqu'à sa mort au trône qu'il avait servi, c'est la première place donnée à la république, non seulement dans le volume, mais dans sa pensée. Mais cet étonnement cesse vite ; il n'espérait plus la monarchie des Bourbons, et il redoutait celle que construisait Bonaparte pour y faire entrer l'Europe. »
Tels étaient, en réalité, les sentiments qui dirigeaient
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Necker, lorsqu'il traçait ses Dernières vues de politique et de finance.
Necker commence par reconnaître dans cet ouvrage « qu'après tant d'erreurs, après tant de fautes, l'institution d'une dictature et le choix du dictateur ont préservé la France de nombreux malheurs, lui ont valu de plus une paix glorieuse et le calme intérieur dont elle jouit ». Il n'hésite même pas, en parlant du Premier Consul, dont ailleurs encore il admire « la décision de caractère et la superbe volonté, qui saisit tout, et qui s'étend ou s'arrête à propos », il n'hésite même pas à proclamer Bonaparte « Thomme nécessaire ». Puis, mettant en parallèle deux plans de gouvernement, Tun d'dne monarchie héréditaire tempérée, l'autre d'une république une et indivisible, il s'applique à démontrer que Bonaparte ne pourrait être le fondateur et le chef d'une monarchie, tandis qu'au contraire, sous ses auspices, une république pourrait s'établir. Comme pour marquer en outre ses préférences, il observe que « tandis que, sous un pouvoir unique, on enlève à l'autorité ce qu'on peut, l'autorité parait et doit paraître une idée patriotique sous une constitution républicaine ». Or, c'est, suivant lui, « la pierre de touche d'un bon gouvernement qu'un état social où les dispositions politiques et les dispositions civiles paraissent toutes patriotiques ».
Garât avait donc rencontré juste, quand il constatait, que les Dernières vues de politique et de finance offertes à la nation française par Necker, étaient expressément dirigées contre la fortune et le pouvoir grandissant de Bonaparte. Mais ce que Garât n'a point aperçu, ou ce iju'il laisse volontairement dans l'ombre, ce sont les
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motifs qui avaient aliéné du Premier Consul le banquier genevois redevenu publiciste. Les dispositions hostiles de Necker à l'égard d*un régime nouveau, qui s'annonçait comme un gouvernement réparateur, n'étaient pas dues, en effet, uniquement à Tesprit libéral ou républicain que, depuis 1790, l'ancien ministre respirait, près de Genève, comme son air natal. Il faut bien le dire : elles provenaient probablement aussi de l'ambition déçue et de l'amour- propre blessé.
Arnault^ dans ses Souvenirs d'un sexagénaire, a raconté comment, en 1796, lors d'une réception à l'hôtel des relations extérieures, Bonaparte avait déconcerté k coquetterie de Mme de Staël, qui lui « faisant entendre qu'il était pour elle le premier des hommes, lui demandait quelle était la femme qu'il aimerait le plus. — La mienne, répondit le général. — C'est tout simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le plus? — Celle qui sait le mieux s'occuper de son ménage. — Je le conçois encore. Mais enfin, quelle serait pour vous la première des femmes? Celle qui fait le plus d'enfants, Madame. Et Bonaparte se retira en laissant Mme de Staël au milieu d'un cercle plus égayé qu'elle de cette boutade. Toutefois Mme de Staël sut faire alors bonne mine à mauvais jeu. Votre grand homme, se contenta* t-elle de dire à Arnault, est un homme bien singulier. »
En 1798, lors de l'invasion de la Suisse par les t'rançais, Necker s'était refusé, malgré les instances de sa fille, à quitter Coppet, observant avec l'accent dolent et solennel qui lui était familier <r qu'à son âge on ne devait point errer sur la terre ». Il n'avait pas consenti davantage à revenir à Isatis, quand le gouvernement consu-
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laire y eut rétabli une espèce de sécurité. Car il s*était fort sensément demandé quelle figure il y eût pu faire. Mais, en 1800, Bonaparte se trouvant de passage à Genève, qu'il traversait pour aller battre Mêlas au point même que, du fond de son cabinet des Tuileries, il avait marqué sur la carte, Necker sollicita et obtint Thonneur de lui être présenté.
Ports de leur ordinaire confiance en eux-mêmes, Mme de Staël, malgré son expérience de Bonaparte, et Necker, malgré son expérience des hommes, ne présagèrent d'abord rien que de bon de cette audience, et leur langage, dans les premiers moments, refléta Toptimifime de leurs espérances. «Bonaparte, écrivait en 1800 Mme de Staël à Dégérando, Bonaparte a été aimable avec mon père, et même pour moi dans ses discours. Tout le monde dans ce pays en a la tête un peu tournée. » Mais l'événement ayant trompé leur attente, le père et la fille changèrent aussitôt de ton. Efi'ectivement Necker entreprit alors, et avec les intentions que l'on connaît, de rédiger ses Dernières vues de politique et de finance^ tandis que Mme de Staël, de son côté, dans ses Considérations sur la résolution française^ ne fit plus que glisser sur un incident à propos duquel elle essaie même de donner le change. « M . Necker, écrivait-elle négligemment, eut un entretien avec Bonaparte à son passage en Italie par le mont Saint-Bernard, peu de temps avant la bataille de Marengo ; pendant cette con* versation, qui dura deux heures, le Premier Consul fit à mon père une impression assez agréable, par la sorte de confiance avec laquelle il lui parla de ses projets futurs. Ainsi donc, aucun sentiment personnel n'animait M. Necker contre Bonaparte quand il publia son
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livre intitulé Dei^ièi;es vues de politique et de finance. » Faut-il le croire?
Le récit de Bonaparte diffère sensiblement de la version que Mme de Staël eût désiré accréditer. Voici effectivement ce que portent relativement à son entretien avec Necker les Mémoires de Napoléon. « 6 mai 1800, le Premier Consul partit de Paris. — Il arriva à Genève le 8. Le fameux Necker, qui était dans cette ville, brigua rhonneur d'être présenté au Premier Consul de la République française : il s'entretint une heure avec lui, parla beaucoup du droit public, de la moralité nécessaire à un ministre des finances ; il laissa percer dans tout son discours le désir et l'espoir d'arriver à la direction des finances de la France, et il ne connaissait pas même de quelle manière on faisait le service avec les obligations du Trésor. 11 loua beaucoup l'opération militaire qu'il voyait faire sous ses yeux. Le Premier Consul fut médiocrement satisfait de sa conversation. Bonaparte aurait même tout haut qualifié Necker de « régent de collège, bien lourd et bien boursouflé ».
Entre les deux relations il n'est guère, pensons-nous, permis d'hésiter. Car dans les Mémoires de Napoléon, c'est un des interlocuteurs même qui rappelle ses propres souvenirs et non des ouï-dire. D'autre part, on ne démêle point quel intérêt aurait pu le déterminer ici à altérer la réalité des faits. Il est donc très vraisemblable que le Premier Consul^ choqué de la doctorale verbosité de l'ancien banquier, n'eut pas même l'idée de répondre à ses avances. De la sorte, la démarche de Necker restait inutile et il avait le dépit de voir son mérite méconnu. Inde irse. — De là, en grande partie probablement, l'inspiration hostile à tout établissement
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monarchique, qui dicta, comme le remarquait Garât, les Dernières vues de politiqiLe et de finance. De là aussi les premières causes de mécontentement qui devaient aigrir contre Bonaparte Mme de Staël et contre Mme de Staël exaspérer Bonaparte.
Aussi bien, celui-ci était ou allait devenir complètement le maître. Il le fit sentir. « A dater de la publica* tion des Dernières vues de politique et de finance^ en 1802, écrit Mme de Staël, aucune réclamation ne fut admise pour la restitution du dépôt de mon père ^ et le Premier Consul déclara, dans le cercle de sa cour, qu'il ne me laisserait plus revenir à Paris, puisque, disait-il, j'avais porté des renseignements si faux à mon père sur l'état de la France. » Les rigueurs s'aggravèrent même bientôt, et Bonaparte ne sut point se dé* fendre d'une aversion qui en vint jusqu'à la haine contre la femme auteur, contre la discoureuse infatigable, que ses amis mêmes appelaient par badinage la pie conspiratrice^ mais dont les incessantes critiques con-^ tribuèrent du moins à entretenir dans les âmes le goût de la liberté.
En 1803, exilée à quarante lieues de la capitale, Mme de Staël partait pour l'Allemagne, dont elle devait, sans en avoir conscience, célébrer la première, d'une manière anti-française, le génie et les vertus, et ce fut à Weimar qu'en 1804 elle apprit, presque en môme temps que la mort de son père, l'élévation de Bonaparte au titre d'empereur héréditaire des Français.
1, Ce capital (bien conservé) de deux millions fut remboursé en 1815 à la famille de Mme de Staôl par une inscription de renie de cent mille francs.