‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 48 sur 61 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

S'il y a une thèse que Necker ait pris à tâche de développer soit danâ ses paroles, soit dans ses écrits, c'est que la politique est inséparable de la morale, et, par la morale, de la religion. « Le secours de la religion est nécessaire au maintien de l'ordre public, observait-il dans son livre De V administration des finances de la France; c'est bien peu connaître Timperfection de tous les moyens d'administration, que d'être indifférent à ce puissant ressort. L'homme éclairé peut aimer la vertu pour elle-même ; mais la classe nombreuse des hommes, dépourvue des secours de l'éducation, et déconcertée sans cesse par la misère de son état, a besoin d'être soutenue par une idée rapide du bien et du mal, et par un sentiment de crainte et d'espérance qui la contienne au milieu des ténèbres. Philosophes de notre siècle, contentez-vous d'avoir concouru à dégager la religion des préjugés d'une dure intolérance; vous aurez un grand tort si vous voulez davantage : laissez, laissez aux hommes et le frein le plus salutaire et la plus consolante pensée. »

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C'était en 1781 que Necker s'exprimait incidemment de la sorte. En 1788, il reprenait l'exposition des mêmes idées dans un écrit spécial qui demeure peut-être son meilleur ouvrage, et dont l'introduction obtenait de Buffon, arrivé presque à ses derniers jours, des témoignages d'approbation dont l'illustre naturaliste chargeait son fils de transmettre à Mme Necker l'expression enthousiaste. Il s'agit du livre De t Importance des idées religieuses.

On se convainc, à étudier de près cet ouvrage, qu'il est impossible d'y voir de la part de Necker un simple exercice de rhétorique, mais qu'on doit, au contraire, envisager cette composition comme un acte sérieux autant que sincère, par lequel il s'efforça de rendre utiles pour le public des loisirs que les affaires ne réclamaient plus. Frappé de l'esprit d'indifférence qui régnait autour de lui, effrayé du progrès des doctrines nouvelles « qui voudraient faire de l'homme une plante, de l'univers un résultat du hasard, et de la morale un jeu politique », ce fut avec une patriotique soUicitude qu'il entreprit d'établir que les idées religieuses n'intéressent pas moins l'ordre public que le bonheur des individus. En vain chercherait-on à se persuader que la conception des étroits rapports qui relient l'intérêt particulier à l'intérêt général suffît à garantir la prospérité des États. « Destitués de toute idée religieuse, jamais des hommes, accablés par la détresse de leur situation, ne parviendront à comprendre, au milieu de tant de biens qui leur font envie, que c'est au nom de leur propre intérêt qu'ils sont tenus d'y renoncer. Supposez, en effet, que les bornes rapprochées de la vie fixent l'étroite enceinte que toutes nos spéculations et nos espérances

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ne peuvent dépasser, quel respect devront-ils à ceux que la nature a formés leurs égaux, à efeux qui, sortis d*une terre insensible pour y entrer à leur tour et se perdre à jamais dans la même poussière, n'ont imaginé les lois de la justice qu'afin d'être des usurpateurs plus tranquilles? Manifestement, ils ne penseront qu'à disputer, pour le dévorer, ce règne d'un moment. » Que l'on compare, d'un autre côté, l'influence des idées religieuses avec celles des lois et de l'opinion. « Par quel abîme ne sont-elles pas séparées, et quelle illusion ne serait-ce point, par exemple, que d'attendre un grand service de ces marques de distinction récemment imaginées en France, sous le nom de prix publics de vertu? » Seule, la morale religieuse persuade avec célérité, et seule, ce n'est pas uniquement aux actions qu'elle commande, mais aux sentiments. « La religion^ en montrant la divinité présente à toutes les déterminations les plus secrètes, exerce une autorité habituelle sur les consciences; elle semble assister à leurs agitations et les suivre dans leurs subterfuges; elle observe également les intentions, les projets, les repentirs, et dans les routes qu'elle parcourt, elle semble aussi onduleuse et flexible en ses mouvements que l'empire absolu de la loi paraît immobile et contraint. » Sujet ou souverain, nul ne peut sans dommage pour les autres et pour soimême se soustraire à ses préceptes, et si Ton s'avisait, à rencontre de ces affirmations, d'invoquer les actes de quelque athée vertueux, ce ne serait pas l'inutilité, mais, au contraire, l'influence indirecte des opinions religieuses que prouverait sa conduite. Car un athée vertueux rappellerait simplement que la morale est en honneur autour de lui. « On croirait voir dans un beau méca-

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nisme une pièce détachée de ses liens, et qui se maintient à sa place par la force encore subsistante de Téquilibre général. »

Tout politique de bonne foi, tout homme d'État digne de ce nom, tout publiciste qui aura sondé un peu à fond la nature des choses humaines, n*hésitera point à reconnaître qu'en s'exprimant de la sorte, Necker avait pleinement raison.

Montesquieu, Turgot, pour ne citer que des contemporains de Necker, n'avaient point tenu un autre langage. Les sociétés, effectivement, ne sauraient se conduire que par la corruption, par la violence ou par la justice. La corruption et la violence les dégradent; seule, en les ennoblissant, la justice assure leur prospérité. Or, se peut-il que l'idée du juste subsiste indépendamment de l'idée de Dieu et que la morale se passe, parmi les hommes, du support de la religion? Necker ne le croyait pas. Pau confiant dans l'efficacité de la morale de d'Holbach ou de Lamettrie, d'Helvétius ou de Saint-Lambert, il protestait contre les théoriciens abusés qui, déjà de son temps, se portant les promoteurs non plus seulement d'une morale utilitaire, mais d'une morale indépendante, soutenaient la nécessité de répandre des catéchismes de morale, où l'on ne ferait aucun usage des principes religieux, « ressorts vieillis et que le moment était enfin venu de mettre à l'écart ».

Mais ce fut surtout dans un Cours de morale religieuse^ publié en 1800, qu'après avoir de nouveau démontré combien la religion est indispensable à la politique, Necker s'appliqua d'un autre côté à faire voir qu'une alliance indissoluble rattache à la religion la morale elle-même. On connaît les sophismes que d'ordinaire

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on oppose à une pareille doctrine. Necker n'a pas négligé de les combattre, non plus qu'il n'a pas eu de peine à en découvrir le néant.

Ainsi, combien de fois n'a-t-on pas objecté que fonder la morale sur les opinions religieuses, c'était soumettre une législation réelle aux vacillations inséparables des constructions métaphysiques? Necker répond justement « que ce raisonnement aurait une valeur si, en donnant à la morale Tappui des opinions religieuses, on se refusait à montrer Futilité des lois d'ordre, et pour le bonheur individuel et pour le bonheur social. Mais ce n'est point là le système adopté par les instituteurs de la morale religieuse ». De plus, n'est-il pas hors de doute qu'il faut à la morale une force de commandement qu'on ne trouve que dans un principe qui place l'homme au-dessus de l'homme même ? Ou encore, comment ne pas reconnaître que « la morale protégée uniquement par l'intérêt personnel, le serait d'une malière fort incertaine, tant l'union de cet intérêt à l'intérêt public est une question abstraite par sa naturel » Et, enfin, que deviendrait le bonheur général, « ce bonheur sur lequel la philosophie assigne tant de parts à l'intérêt personnel ; que deviendrait-il , si la religion, bannie du milieu de nous, n'adoucissait plus nos maux, n'invitait plus les hommes à s'aimer et ne prescrivait pas la nécessité d'un joug de fer pour soumettre à l'ordre social le libertinage des opinions et la dangereuse indépendance des principes et des caractères? » Il est vrai que les partisans de la morale indépendante se raffinent et subtilisent; car c'est, suivant eux, dégrader la morale, qui doit être aimée pour elle-même, que de chercher à mouvoir les hommes par la crainte ou par l'espérance,

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et tel est l'esprit général des systèmes religieux. C'est avec un parfait à-propos que Necker réplique, qu*à parler ainsi, on oublie « que les catéchismes de morale philosophique s'adressent continuellement à l'intérêt de l'homme, intérêt composé de craintes et d'espérances, comme il doit Tètre par essence, car le mot d'intérêt ne signifie rien autre. Or, la religion, qui agrandît cet in* térêt en le rapportant au désir de plaire à un Être suprême, la religion le rend en même temps et plus noble et plus beau. Et c'est ainsi que s'évanouit un raisonnement sans consistance, un raisonnement de parade et dont la discussion ne mérite pas d'être prolongée. » Le Cours de morale religieuse de Necker est divisé en de nombreux discours, dont la lecture devient à la longue un peu monotone par la redondance des mots et la répétition des mêmes idées, mais qui n'en demeurent pas moins autant de dissertations judicieuses et qu'animent les sentiments les plus nobles. Ce n'est pas , d'ailleurs , seulement dans des traités de morale rédigés en quelque façon ex professa^ que Necker se montre moraliste. Chez lui, cette qualité est, à certains égards, dominante et se retrouve dans presque tous ses écrits. Sans doute, ce sont les Manuscrits publiés par sa Bile en 1804 qui révèlent d'une manière particulière son tact de psychologue et sa finesse d'observateur; car c'est là notamment qu'en une foule de pensées détachées, ou en quelques rapides satires, telles que celle qu'il a tracée du Bonheur des Sots, Necker s'est plu à consigner ses réflexions les plus savantes sur les hommes, sur les choses et sur lui-même. Mais parmi ses ouvrages , il en est beaucoup d'autres où reparaît ce même goût de peindre, et où se déploie ce même talent supérieur

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d'analyse. C'est ainsi, par exemple, qu'on ne s'aviserait certainement pas de chercher dans le livre de VAdministration des finances de la France , des pages qui se rapprochent, du moins par l'intention et par l'accent, de celles de Vauvenargues ou de La Bruyère, et pourtant elles y abondent. Les portraits du Ministre^ du Financier^ du Roi y sont habilement esquissés, et c'est avec une tristesse communicative que l'auteur y sait parler des sollicitations des Grands.

Necker avait l'esprit naturellement concentré sur soimême et méditatif. Les calculs du négoce, le souci de parvenir, le maniement des affaires publiques, au lieu de le projeter au dehors, n'avaient fait que développer ^n lui l'habitude de la discussion intérieure et de l'examen. Il était tout simple par conséquent qu'au déclin de sa vie, au fond de la solitude que les événements lui avaient imposée, la politique par les séductions du souvenir et un reste d'espérance inextinguible, mais, plus que tout le reste, la morale et la religion par l'importance souveraine de leur objet, occupassent entièrement son active pensée. C'est au milieu de ces hautes spéculations qu'il devait s'éteindre. Tombé malade le 30 mars 1804, il décéda le 9 avril, à Fâge de soixantedouze ans, en bénissant de loin Mme de Staël et après avoir écrit, mais en vain, au Premier Consul « pour demander, quand il ne serait plus, le rappel en France de sa fille chérie »,

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