CHAPITRE IX
Dans ses Considérations sur la Révolution française^ rendant à Necker un suprême hommage, auquel, sans prononcer même le nom de Mme Necker, elle mêle néanmoins son propre panégyrique, Mme de Staël ne craignait point de dire : « Je ne dois de reconnaissance véritable sur cette terre qu*à Dieu et à mon père *; tout le reste de mes jours s*est passé dans la lutte; lui seul y a répandu sa bénédiction. Mais combien n'a-t-il pas souffert!... S'il fût né Anglais, je dis avec orgueil qu'aucun ministre ne l'eût jamais surpassé, car il était
i. Sans insister sur ce détail délicat et tout domestique, il est impossible de ne pas constater combien peu de place semble laisser à Mme Necker dans le cœur de sa fille l'admiration que celle-ci éprouve pour son père. Mme de Staël ira même jusqu'à écrire de Coppet à M. de Staël ces étonnantes -paroles : « Nous possédons dans ce château... M. Gibbon, auteur de V Histoire du Bas-Empire, l'ancien amoureux de ma mère, celui qui voulait l'épouser. Quand je le vois, je me demande si je serais née de son union avec ma mère ; je me réponds que non et qu^il suffisait de mon père seul pour que je vinsse au monde, » Othenin d'Haussonville^ Ouvr. cit., t. II, p. 250.
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plus ami de la liberté que M. Pitt, plus austère que M. Fox, et non moins éloquent, non moins énergique, non moins pénétré de la dignité de l'État que lord Ghathaml... C'est le Fénelon de la politique, si j'ose m'exprimer ainsi, en honorant ces deux grands hommes par l'analogie de leurs vertus. »
Voilà pour le politique. Voici pour le moraliste :
« Gomme écrivain religieux, M. Necker n'a jamais cessé d'être philosophe; comme écrivain philosophe, il n'a jamais cessé d'être religieux; Téloquence ne l'a pas entraîné au delà de la raison, et la raison ne l'a pas privé d'un seul mouvement vrai d'éloquence. »
Ailleurs enfin, exaltant chez Necker le prosateur, Mme de Staël s'oublie jusqu'à s'écrier : « N'est-ce pas une chose sans exemple que le premier calculateur, celui dont l'autorité est classique en finances, soit en même temps l'un des écrivains français en prose les plus remarquables par l'éclat et la magnificence de sbn imagination! »
L'écrivain, le moraliste, le politique, tels sont, en effet , les trois aspects sous lesquels il est nécessaire d'envisager Necker, quand on veut porter sur l'ancien banquier genevois un jugement complet et définitif. Or, l'appréciation que nous a léguée de son père Mme de Staël ne saurait évidemment être acceptée que sous bénéfice d'inventaire. Les éloges dont elle le gratifie se discréditent par leur excès même, et s'il faut pardonner à la piété filiale tant d'hyperboles, le sérieux de l'histoire exige, d'autre part, qu'on rentre dans la mesure et qu'on s'en tienne à la vérité.
Voltaire se fût assurément fort égayé, ou plutôt, comme sous le coup d'une injure, eût peut-être bondi,
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s'il avait pu entendre Mme de Staël (elle mettait Necker en parallèle avec Voltaire) proclamer Necker un des écrivains en prose les plus remarquables de notre langue. Déjà le style de V Éloge de Cotbert avait beaucoup prêté à rire au malin vieillard. « Raton a été charmé, mandait-il à Gondorcet, quand il a lu : f homme aime mieux dépendre de la nature que de ses semblables; il souffre moins à être ruiné par une grêle que par une in^ justice; il a ri â la grandeur des riches ^ à V enveloppe des principes dans la pensée, » Combien Raton n'eût-il pas été charmé davantage s'il avait lu : « Il faut un panache blanc pour se faire suivre; les actions sont des écrits en grandes majuscules; c'est dans les cavités de la con^ science que la religion pose sa première base l » Pour Voltaire, dont le style est si simple, si naturel, si clair, si facile, tout cela n'aurait-il pas été, suivant sa propre expression , ce que tout cela est réellement , du pur Gali'Thomas^ c'est-à-dire du galimatias *? Aussi bien, ce
1. « M. Necker, écrivait encore en 1775 Voltaire à Morellêt, M. Necker vient de publier un gros volume contre la liberté du commerce des grains, et cela tout juste dans le temps de la sédition ambulante qui est allée de Pontoise à Paris et à Versailles, jetant dans la rivière tout ce qu'elle trouvait de blé et de farine, pour avoir de quoi manger... Je ne vous dirai point... qu'un œil vigilant, capable de suiw^e la variété des circonstances y peut fonder sur une harmonie le plus grand bien de VÉiat; qu'il faut suivre la vérité par un intérêt énergique^ en se conformant à sa route onduleuse, parce que V architecture sociale se refuse à Vunité des moyens, et que la simplicité de la conception est précieuse à la paresse, etc. Je vous prierai seulement de remarquer et de faire remarquer que ceux qui écrivent de cet admirable style sont ceux qui ont toujours été favorisés par le gouvernement, et que nous, qui n'avons qu'un langage simple comme nos mœurs, nous en avons toujours été maltraités. Il faut que le galimatias soit bien respectable, quand il est débité par les puissants et par les riches. »
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n'est point uniquement par la prétention et par Tenflure que pèchent les écrits de Necker, qui effectivement dut prendre Thomas pour un de ses modèles dans Tart de la composition. Le financier genevois écrira couramment, sans redouter ni barbarismes, ni solécismes, « remplir un but, tirer des augures en arrière des évène" ments », ou d'autres fois, comme s'il prétendait enrichir notre vocabulaire, il parlera « dHnscience et de port de sauvement ». Ce n'est pas que peu à peu, à force d'étude patiente et surtout d'exercice, le style de Necker ne se soit rectifié et amélioré. Il finira même, si l'on veut, par offrir un passable modèle du français que font entendre au milieu de nous certains Suisses, mais qui sent toujours, en dépit qu'ils en aient, son patois des Alpes. Disons plus : son langage ne sera pas sans présenter des analogies frappantes avec la phraséologie pédantesque et sonore qu'on rencontre chez quelques-uns des représentants de l'école dite doctrinaire, école que peut-être même il a préparée. Mais, à aucun degré, Necker n'a le droit de revendiquer une place au nombre des auteurs français que l'on cite et qui constamment attirent un public de Içcteurs. Et, en effet, qui s'avise aujourd'hui de lire, à moins de s'en être expressément imposé la tâche, les quinze volumes in-octavo dont se composent les œuvres complètes du père de Mme de Staël? Quoiqu'il ait consacré à Necker deux de ses articles de critique , M. Sainte-Beuve lui-même déclare avoir reculé devant ce labeur, pour s'en tenir prudemment aux premiers abords. Ces quinze volumes comprennent, à coup sûr, des documents qu'il y a intérêt à consulter, des études dont plusieurs ne laissent pas que d'être instructives; ils ne renferment aucun ouvrage qui se doive
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compter parmi les trésors d'aucun genre de littéra* ture.
« Le style est Thomme même », observait magistralement Buffon. Malgré le souffle d'ambition qui constamment Tagite, malgré Topiniàtre effort par lequel il cherche à se hisser jusqu'à la grandeur, Necker, homme appliqué et sensé, mais, en définitive, homme vaniteux et médiocre, ne pouvait être un grand écrivain. Ajoutez que, jusqu'à quarante ans, son esprit a été comme pénétré par cette rouille du négoce, qui, au dire d'Horace, ternit à jamais l'éclat des œuvres littéraires !
« ,„An hac animos xrugo et cura peculi Cum semel imbuerit, speramus carmina fingi Posse linenda cedro et levi servanda cupresso? »
Et ce qui est vrai des poètes, ne Test pas moins des écrivains en prose. Necker, qui a écrit et beaucoup écrit en prose, ne mérite pas le nom de prosateur.
De même, quoiqu'il ait fréquemment et longuement disserté de morale et de religion, Necker n'a en lui Tétoffe ni d'un métaphysicien, ni d'un moraliste. Sans doute il a constaté, en termes excellents et avec la conviction profonde que lui avait donnée, dans son âge mûr, la pratique des grandes affaires, que les liens les plus étroits unissent à la morale la politique. Il a fort bien vu et rappelé que la politique n'est point l'art de tromper et de corrompre les hommes, mais de les rendre heureux en même temps que meilleurs; que la souveraine habileté consiste à demeurer invariablement respectueux de la justice; qu'il n'y a de succès ou d'acquisitions durables qu'autant qu'on leur donne pour principe le droit. Mais il y a loin de ces généralités honnêtes
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par où d'ordinaire on combat les maximes de Machiavel, à une théorie satisfaisante des rapports de la politique et de la morale. Car si la politique est inséparable de la morale, la politique, néanmoins, sous peine de n'être plus la politique, ne doit-elle pas se distinguer de la morale? La politique et la morale n'ont-elles pas chacune leur objet propre, celle-ci une théorie des devoirs et des droits, celle-là, sur la base du juste, une conciliation des intérêts, et ainsi ne convient-il point de déterminer les limites qu'il importe que ni Tune ni l'autre , dans les rapports mêmes qu'elles soutiennent, ne se permette de franchir? Grave et délicat problème qui a exercé plus d'un moraliste! Necker ne se l'est pas même posé. — Sans doute encore il lui est assez souvent arrivé de saisir finement quelques-uns des travers nombreux que présentent les hommes, et il a su les décrire avec une sorte d'humeur tranquille et douce, ne mêlant jamais ni fiel ni violence à sa satire ou à son ironie. Mais il s'en faut que ces traits épars constituent une peinture des passions, encore bien moins une théorie de la morale. Gomment ne point le remarquer? La doctrine de Necker, en matière de moralité, n'est même pas toujours ni très sévère, ni très sûre. Effectivement, qu'on relise la Nouvelle intitulée : Suites funestes d'une seule faute^ et qu'il composa, dans les derniers temps de sa vie, comme une gageure soutenue contre sa fille à propos du roman de Delphine^ afin de prouver que les seules affections domestiques peuvent amener, aussi naturellement qu'un autre amour, les situations les plus tragiques. Il s'agit d'un jeune ménage qu'enchante la passion la plus ardente, et dont le mari, pour avoir imprudemment tenté de réparer par la spéculation une fortune
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compromise par Tîncurie, entraîne la ruine irréparable. Devine-t-on quel dénouement Necker imagine à ce drame bourgeois? La page qui termine la Nouvelle vaut la peine d'être citée :
« Élise s'était appuyée contre un arbre et levait les yeux au ciel. Henri s'approche d'elle et lui dit :
« — Voilà la sentence portée, veux-tu toujours qu'elle nous soit commune?
« — Je le veux de toute la puissance de mon àme !
« — Incomparable amie I s'écria Henri.
« U la serra dans ses bras, et après quelques instants de l'abandon le plus passionné, Élise regarde fixement; elle s'arrache à ses embrassements et lui dit :
« — Terminons ces cruels instants...
« Elle se met à genoux et dit à Henri :
« — C'est au cœur que je veux être frappée! C'est là qu'est ma vie depuis que je t'ai connu. .. Je ne veux pas non plus un instant être défigurée aux yeux de mon Henri. H faut que ses derniers regards sur moi lui présentent encore son Élise telle qu'il l'a aimée, et je souhaite qu'une larme tombe de sa paupière quand il saura qu'Élise ne le voit plus, qu'Élise ne l'entend plus... Adieu! Henri...
a Elle se fait un bandeau de son mouchoir. Mais aussitôt elle l'arrache et dit :
« — Je n'ai point peur; je veux le voir une dernière fois. Mon Dieu I pardonnez si je pense encore à lui! je l'ai tant aimé!...
« Henri s'approche ; ses mains tremblent, ses yeux sont égarés.
« Élise, éperdue, saisit avec impétuosité un des pistolets que Henri tenait dans ses mains, elle le dirige
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contre son cœur; elle tombe et fait un inutile eflfort pour prononcer un nom chéri.
« Henri se précipite sur elle^ colle ses lèvres sur celles d*Élise, se relève et se frappe d'un coup mortel.
« Élise! ô Henri I infortunés époux! qui pourra sans attendrissement lire ici votre histoire ? »
Ehl bien non. Ce n'est point avec attendrissement, mais avec une indignation mêlée d'horreur, qu'on lit le récit de cette sanglante catastrophe. Les eaux d'un lac où, se tenant embrassés, on se noie en cadence ; le poison foudroyant qu'on verse dans une coupe et qu'ensuite on se partage; le réchaud d'où se dégage pour deux êtres désespérés l'asphyxie, tout cela, en somme, n'a rien d'aussi brutal que le coup de pistolet, ressource mécanique et déplorablement facile de nos dramaturges contemporains. — Necker eût certainement rougi de leur être comparé. Ce lui eût même été une souffrance de s'entendre dire qu'avant Déranger et avec moins de moralité que Béranger, il avait chanté l'air sinistrement béat de Lebras et d'Ëscousse, s' échappant vers le ciel par le suicide :
« Et vers le ciel se frayant un chemin,- Ils sont partis en se donnant la main. »
C'est pourtant le suicide que Necker se trouve en quelque façon avoir célébré.
C'est qu'en effet , et sans qu'il faille attacher trop d'importance à une œuvre d'imagination sénile, Necker, malgré le ton de prêche qui règne dans presque touses ouvrages, malgré l'insistance qu'il a mise à prouver que la morale manque de base, lorsqu'on ne place
point dans la religion son support, Necker ne s'est peut-être pas fait de la religion une très nette idée. Prononcer le mot de religion, c'est, lorsqu'on attache aux expressions qu'on emploie un sens déterminé, parler de la certitude ou de la croyance, en vertu de laquelle l'homme se relie d'un lien de iBubordination à un Être, dont l'autorité devient la raison même de toute autorité. Et en réalité c'est ainsi que Necker le comprenait. Quelle place néanmoins une définition pareille ne laisse-t-elle point au vague et à la fantaisie! Et combien la notion du devoir ne gagne-t-elle pas en exactitude, à mesure que devient plus précise elle-même l'idée de religion! Le Stoïcisme innocentait ou même préconisait le suicide ; le Christianisme Ta toujours condamné. Or, il ne semble pas que Necker ait jamais pénétré bien avant, par la science, dans les mystères de la métaphysique chrétienne. Tout protestant qu'il fût, l'Évangile ne lui était guère qu'un recueil « d'exhortations pressantes à la bienfaisance et à la charité ». Son ouvrage de V Importance des opinions religieuses incline donc plus à la religiosité qu'il ne porte à la religion. L'Être suprême reste finalement le Dieu que d'ordinaire il invoque, et quelque admiration qu'il professe pour la morale chrétienne, acceptant le Christianisme comme une formule et sans le discuter, on n'aperçoit pas qu'il soit allé beaucoup au delà de la philosophie sentimentale et déclamatoire, mais superficielle et un peu vulgaire de la Profession de foi du Vicaire Savoyard, Aussi bien Mme de Staël faisait-elle de la. Profession de foi Tantécédent immédiat de V Importance des idées religieuses^ « ce livre, ajoutaitelle dans son exaltation filiale, ce livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême comme le
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plus grand pas qu'ils ont fait vers lui * »• A vrai dire, Necker n*est ni un moraliste, ni un métaphysicien. Mérite-t-il davantage la qualification de politique?
Si on ne consultait que les compositions imprimées par Necker, surtout depuis Tépoque où il revint, pour y mourir, dans le pays même où il était né, on ne saurait disconvenir qu'en matière de gouvernement, et, d'une façon particulière, en ce qui touche les besoins de la France de son époque, il n'ait plus d'une fois émis de très justes idées ou donné les plus salutaires conseils. Ses Réflexions philosophiques sur r Égalité, son livre Du pouvoir exécutif dans les grands États, appelleront toujours à bon droit l'attention. Mais si des écrits suffisent à la réputation d'un publiciste, ce sont expressément les actes qui manifestent le politique, et ainsi c'est par le rôle qu'il a joué dans l'administration des affaires, et non point par les jugements qu'à distance et après coup il en a portés, que Tancien ministre de Louis XVI doit être lui-même apprécié.
Un des traits les plus caractéristiques de Necker, ou plutôt ce qui fait le fond même de sa nature, c'est l'infa» tuation extraordinaire, que pendant longtemps les éloges de ses amis et la faveur du public contribuèrent à entretenir, mais qui, chez lui, n'en persista pas moins imperturbable, alors que tant de mécomptes cruels auraient dû le désabuser du sentiment de sa propre habileté. Mais quoi! afin d'obtenir d'heureux succès en politique, « fallait-il tromper les hommes, fallait-il les corrompre, ou bien les environner de chaînes, imposer sur leurs têtes un joug d'airain? Il n'était plus l'homme d'un tel
i. Cf. Sayotts, Le xviii» siècle à Tétranger, t. II, p. 526.
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ministère ; il fallait alors chercher un Mazarin , trouver un Richelieu ». Partisan des tempéraments en toutes choses, il estime a avoir eu le mérite du sage THôpital, également odieux de son temps et aux catholiques et aux protestants, et aux parlementaires et aux amis du despotisme ». Il a beau s'interroger sur son administration. « Quoique son caractère soit malheureusement inquiet, quoique toute sa vie il ait porté ses regards en arrière pour se juger encore dans les choses passées, quoique son esprit se soit ainsi chargé de remords dont sa conscience n'eut jamais que faire, néanmoins et à son grand étonnement, il cherche en vain à se faire un reproche. »
Toutefois, ces reproches que Necker ne se fait pas, il n'ignore point que d'autres les lui adressent. C'est pourquoi il ne peut s'empêcher de rappeler, pour les réfuter, les griefs qu'on a le plus souvent articulés contre lui. Esprit systématique et novateur, il aurait contribué à bouleverser l'État; ami des philosophes et né républicain, il haïssait les rois et leur autorité; né protestant, il a eu en vue de perdre le clergé et le catholicisme; citoyen de Genève, il a été jaloux des grandes distinctions; ambitieux sans mesure S et ne connaissant point les hommes, il a cherché, par-dessus tout, la popularité. De toutes ces accusations, suivant Necker, aucune, en définitive, n'a le moindre fondement.
L'histoire ne saurait témoigner à l'égard de Necker l'extrême indulgence , que Necker professe poiir lui-
!• Les ennemis de Necker raccusërent même d'aspirer, par l'iiumilialion et la ruine du roi, au Protectorat. Voyez notamment le factum intitulé : Mon secret, avec cette épigraphe « Eicaminez ma vie et voyez qui je suis. • Phàdre.
même. Évidemment, il a eu raison de ne s'être point laissé mettre en cause sans se défendre. Mais il est loin d*avoir réussi à se disculper. Pour peu d'ailleurs qu'on se reporte à la considération de sa vie publique, il sera facile de distinguer ce qu'il y a de vrai, de ce qu'il y a d'excessif ou de faux dans les sévérités de ses adversaires et les imputations de ses détracteurs. Quant à nous, sans revenir sur les critiques que nous ont tour à tour suggérées l'étude de l'administration de Necker et l'examen de ses écrits, nous nous bornerons à constater, en nous résumant, que Necker nous paraît s'être montré dans l'exercice du pouvoir aussi suffisant qu'insuffisant. Les bonnes intentions ne lui ont certes pas manqué; mais il est malheureusement resté inférieur à la lâche qu'il avait eu le tort d'ambitionner. Les difficultés étaient assurément énormes; il a été impuissant à les vaincre ou même à les atténuer. Là où la nécessité des choses exigeait d'héroïques mesures, il n'a su inventer que des expédients. Financier, on dirait mieux banquier habile, il n'a dans les affaires de l'État, rien prévenu, rien empêché, rien amélioré, rien sauvé, pas même les finances. Pour sa part, au contraire, il a beaucoup nui. Et vainement il observe, en manière d'excuse, « que la foule des spectateurs, en le regardant de la plaine, a dû le voir sans cesse autour d'un char qui descendait, roulait avec vitesse du haut d'un mont élevé; qu'elle a pu croire qu'il le poussait, qu'il accélérait du moins son mouvement, tandis qu'il retenait les roues de toutes ses forces, et appelait continuellement au secours d. Nul doute que sa faiblesse n'ait trahi son vouloir, et que, sur la fin, il ne se soit en effet efforcé d'arrêter la course vertigineuse qui précipitait le char vers les abîmes. Mais
qui oserait affirmer qu'il n'avait pas contribué à relâcher ou à briser les rênes qui auraient permis de diriger Tattelage ou de le retenir? Necker, malgré ses instincts de résistance cottservatrice, a moins été un ministre modérateur qu'un révolutionnaire imprudent.
En somme, ni écrivain, ni moraliste, ni métaphysicien réellement digne.de ce nom, quoiqu'il ait composé de volumineux ouvrages, et amplement traité de religion et de morale, Necker a pu aussi, à trois reprises différentes, diriger les affaires de ce grand pays qui se nomme la France, sans qu'on doive pour cela voir en lui un vrai politique. Noblement avide des rayons que verse la gloire, il a eu beau, dans toutes les directions, chercher à en fixer sur sa personne l'immortel éclat. Il est demeuré au nombre de ceux dont il disait luimême, sans soupçonner apparemment que ses propres paroles lui seraient un jour applicables : « Il y a des hommes sur qui la gloire ne tient pas. »
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Le 12 novembre 1793, par un temps gris et humide, sur un des côtés du Champ-de-Mars, converti presque alors en un océan de boue et d'où émergeait la charpente branlante, mais encore subsistante, de l'autel de la Fédération, la guillotine avait, de grand matin, été dressée, lorsque vers une heure de Taprès-midi apparut un cortège sordide, plus tumultueux d'ailleurs que nombreux, et au milieu duquel, la tête nue, les mains liées derrière le dos, descendu péniblement d'une lourde charrette, se tenait un homme d'un âge assez avancé, d'une haute stature, les yeux secs, le visage rigide, et dont toute la personne exprimait moins, en somme, l'efFroi ou le désespoir, qu'elle n'avait l'attitude du recueillement et n'offrait l'aspect d'une naturelle gravité. Il semblait que le héros du lugubre drame, dont se déroulaient les péripéties, n'eût plus qu'un pas à faire pour échapper à la torture en subissant la mort, quand tout à coup, parmi la horde hurlante qui l'enveloppait, un mouvement imprévu se produisit.
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Les bois de Téchafaud furent démontés, comme s'ils eussent dû souiller par le sang qu'on allait y répandre le sol qui les portait, et tandis qu'ils étaient lentement rétablis au fond du fossé qui séparait le Ghamp-de- Mars de la rivière, le vieillard dut attendre, sous la pluie et sous les outrages, la consommation de son martyre. « Tu trembles I » lui dit un de ses bourreaux. « J'ai froid, » répondit-il. Et ce furent ses derniers mots. On le conduisit enfin, ou plutôt on le poussa entre les deux murs où, sur un tas d'ordures, avait été transportée la guillotine, et là, après qu'au bruit de vociférations immondes, un drapeau rouge lui eût été brûlé en plein visage, sa tète tomba sous le couteau.
Ce guillotiné du 12 novembre s'appelait Jean-Sylvain Bailly, membre de l'Académie des sciences, de l'Académie française, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de l'Institut de Bologne, des Académies de Qœttingue, de Harlem, de Stockholm, de Saint-Pétersbourg, de Florence, des Arcades de Rome et de la Société Royale de Londres, ancien secrétaire de cabinet de Madame, ancien secrétaire de l'Assemblée générale des électeurs de Paris, ancien doyen des députés des communes, ancien premier président de TAssemblée nationale Constituante, ancien premier maire de Paris *,
1. Mémoires de Jean-Sylvain Bailly:, Paris, XII-1804, 3 vol. in-S";
— Lettres sur Vorigine des sciences, adressées à M. de Voltaire par M. Bailly, Paris, 1777, 3 vol. in-S"; — Lettres sur V Atlantide de Platon, par M. Bailly, Paris, 1779, in-8»; — Discours et Mémoires^ par l'auteur ^QVHistoire de Vastronomie^ Paris, 1790,2 vol. in-S";
— Vie de M. Jean-Sylvain Bailly, premier maire de Paris, dédiée et présentée à l'Assemblée nationale, Paris, de l'imprimerie de la Liberté, de la Vérité et surtout de l'Impartialité, 1790, broch. in -8»; — Procès de Jean-Sylvain Bailly, Paris, l'an 2« de la République une et indivisible, broch. in-8»; — Éloge historique de Jean-
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INTROLUCTION 329
Ea présence d'une telle fin, si atrocement injuste et stoïquement supportée, il semble qu'à parler de Bailiy, il n'y ait place que pour un douloureux hommage et que ce soit en quelque sorte manquer à la mémoire d'un des hommes les plus probes, d'un des acteurs les mieux intentionnés, d'une des victimes les plus pures de la Révolution, que de noter et que de rappeler, tout en applaudissant à ses vertus, les défaillances de sa conduite, ses fautes ou ses erreurs.
Mais, à ce compte, il faut se résigner à l'ignorance, se confiner dans la légende ou se réfugier dans le roman, renonçant ainsi aux salutaires quoique attristantes leçons de rhifitoirc.
Un littérateur d'ordre inférieur, mais ami de Bailiy et éditeur de quelques-unes de ses œuvres posthumes, un nommé Palmézaux, rédigeant, à son tour, en tête du volume qu'il publiait, un Essai sur la vie littéraire et politique de son infortuné contemporain, mentionnait, dans les termes suivants, et qui peignent l'auteur, les
Sylvain Bailiy^ au nom de la République des lettres, par une Société de Gens de lettres, suivi de notes et de quelques pièces en prose et en vers, Londres, 1794, in-18, ôdit. tirée à 25 exemplaires; — Sylvain Bailiy ^ maire de Paris et membre de ses trois académies; hommage à sa mémoire, précédé de la préface générale d'une édition projetée d'oeuvres dramatiques et littéraires, etc., ouvrage imprimé au nombre de 15 exemplaires et destiné à servir de tribut à l'amitié; gr. in-18, sans lieu ni date (par Delisle de Sales), reproduction développée d'une notice sur Bailiy lue vers la fin de 1796 par de Sales, à la classe des sciences morales et politiques de l'Institut; — Becueil de pièces intéressantes, ouvrage posthume de Sylvain Bailiy, précédé de la vie littéraire et politique de cet homme illustre, Paris, 1810, in-8'»; — Lémontey, Baison et Folie, Paris, 1836, 2 vol. in-12, t. I, p. 454 et suiv. ; Fragment d'une vie politique et littéraire de Bailiy, premier maire de Paris; — F. Arago, Notices biographiqueSf Paris, 1854, 2 vol. in-8«, t. II, Éloge de Bailiy.
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travaux du même genre qui avaient précédé le sien. « L'astronome Lalande, écrivait-il, n*aimait point Bailly, son collègue à PAcadémie des sciences, et cependant, peu de jours après la mort de cet homme aussi infortuné que célèbre, il jeta quelques fleurs sur sa tombe. Lalande publia une notice sur la vie et les ouvrages de Bailly; mais cette notice est extrêmement courte et par conséquent très décharnée *.
(( Baudin des Ardennes, membre de l'Institut, faisant à celte illustre Société un rapport au sujet de VEssai sur les fables j ouvrage posthume de Bailly, jeta aussi quelques fleurs sur sa tombe ; mais si les guirlandes nécrologiques de Lalande sont inodores, celles de Baudin des Ardennes n'exhalent peut-être que trop de parfums ; c'est une oraison funèbre que fît Baudin des Ardennes, c'est-à-dire un éloge pompeux du cœur et de l'esprit de son collègue; mais éloge vague, indéterminé, et tel qu'on en fait tous les jours dans un cimetière, en présence des parents et amis du défunt; éloge enfin où tout est senti et où rien n'est détaillé. A cet élan d'une âme pure et honnête, succède le fragment d'une Vie politique et littéraire de Bailly inséré dans un fort joli ouvrage de M. Lémontey, intitulé Raison et Folie. M. Lémontey ne conduit guère son héros dans ce fragment que jusqu'à l'âge de puberté. Ce fragment, quoique bien écrit, est insuffisant pour faire connaître le philosophe qui m'honora de son amitié et dont j'ose, en tremblant, esquisser la physionomie.
« Un athlète, bien plus redoutable pour moi, se présente à ma mémoire : c'est M. de Sales, membre de
1. Palmézaux aurait pu citer aussi un petit in-18 de Mérard de Saint-Just, imprimé à une douzaine d'exemplaires.
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rinstitut, auteur de la Philosophie de la Nature et d'une grande quantité d'autres ouvrages semblables. M. de Sales a fait aussi à l'Institut un rapport sur le philosophe Bailly. Ce rapport, fait en 1796 sur le philosophe Bailly, donna lieu au philosophe, prince de Bénévent, de jeter aussi quelques fleurs sur sa tombe.
« Voilà donc cinq auteurs célèbres, c'est-à-dire les pentarques de la morale et des lettres, qui ont fait l'éloge de Bailly; et moi, homme obscur et bien fait pour toujours Tétre, je m'avise, poursuivait Palmézaux, de vouloir écrire sur le second Socrate, c'est le nom que lui donne M. de Sales. Et quel autre que Bailly a mérité ce nom? Tais-toi, Palmézaux, me dit mon démon familier, qui n'est point celui de Socrate; tais-toi, tu n'as plus rien à dire après ces cinq grands hommes. »
Et, en effet, le sieur Palmézaux aurait pu se taire sans dommage aucun pour la mémoire de Bailly. Car sa notice déclamatoire et parfois burlesque n'ajoute rien ou presque rien aux informations pourtant très incomplètes qu'avaient fournies ses prédécesseurs.
Tout autre est la biographie de Bailly lue le 26 février 1844 en séance publique de l'Académie des sciences, par son secrétaire perpétuel, M. François Arago. Pleine de faits, composée avec une compétence et une solidité que garantissait assez à l'avance le nom même de son auteur, cette composition, où se rencontre d'ailleurs reproduite en substance une pièce aujourd'hui très rare et tirée seulement à vingt-cinq exemplaires, V Éloge historique de Jean-Sylvain Bailly au nom de la République des lettres^ par une Société de Gens de lettres, suivi de notes et de quelques pièces en prose et en vers (Londres, 1794, in-8); cette composition, malgré des
longueurs, des déclamations et des lourdeurs, présente un véritable intérêt. Cependant, on est obligé de le reconnaître, c'est moins une biographie désintéressée que Ton rencontre dans ce morceau, qu'à un point de vue particulier et presque personnel, un éloge admiratif, et, sauf des restrictions bien rares, une perpétuelle apologie. Suivant M. Arago, la vie littéraire et scientifique de Bailly aurait été glorieuse ; sa vie politique, un fait seul excepté, la fusillade du Ghamp-de-Mars en juillet 1791, aurait été irréprochable, — Peut-être sera-t-il permis de ne point partager, à tous égards, un tel sentiment. A coup sûr, s'il s'agissait simplement de déterminer quel rang il convient d'assigner à Bailly comme savant, il serait assez inutile ou même parfaitement superflu de discuter les dires, pourtant très discutables, de son plus récent biographe et de son panégyriste le plus autorisé. Le temps, ce juge impassible et souverain, le temps se charge de marquer d'une manière définitive à tout homme et surtout à quiconque s'est occupé des choses de l'esprit, la place qui lui appartient. Or, il ne semble pas que le temps ait placé Bailly bien haut ni parmi les littérateurs, ni parmi les savants. Les lettres ne liii doivent aucun chef-d'œuvre, les sciences aucune découverte qui ait été capable de l'immortaliser, et ses écrits de toute sorte, estimables sans doute à l'époque où ils parurent, aujourd'hui à peu près complètement négligés ou ignorés, le laissent justement perdu dans la foule des écrivains qui, à force de labeur, de bonheur ou de patience, ont fini par se trouver comblés d'honneurs académiques, sans pouvoir néanmoins prétendre à la reconnaissance, ni même au souvenir des siècles futurs. Il n'y a guère lieu de le contester. Si Bailly, dans
la seconde partie de sa carrière, n'était devenu, par aventure, un homme politique, Bailly demeurerait, à cette heure, presque oublié, et tout au plus serait-on en droit de le mettre dans l'histoire des sciences, audessus, non de Gassini, mais de Bossut, ou, si Ton veut, au niveau de Lalande ; dans l'histoire des lettres, assez près de Thomas. Aussi est-ce surtout comme homme politique que Bailly a été magnifié.
C'est également et très particulièrement comme politique, qu'il y a encore intérêt actuel à l'étudier. Parmi les acteurs diversement célèbres de la Révolution, Bailly offre en effet une physionomie à part et un type qui ne se confond avec aucun autre. Chez lui, ne cherchez ni les emportements de passions fougueuses ou faméliques, ni les calculs raffinés et cruels d'une ambition scélérate. Bailly est, par nature, foncièrement honnête. Mais son incapacité et sa vanité le conduiront là même où d'autres se sont précipités par avidité et par orgueil. Tenace tour à tour et rétif en matière d'étiquette, il se montrera faible en matière de gouvernement; spéculatif et géomètre, il ne se doutera point un seul instant qu'il connive avec ceux qui ébranlent les bases mêmes de l'État, et, pour avoir voulu, sans doute par générosité d'âme, travailler à épurer, à restaurer la monarchie française, il contribuera, par infatuation et par imprévoyance, à la débiliter et à la perdre. Osons l'affirmer. Aucun homme, si ce n'est La Fayette, qu'aussi bien, toutes différences gardées, les intentions et le caractère ne rapprochèrent pas moins de Bailly que les événements ^, aucun homme en 1789 n'a peut-être été, malgré lui, plus fatal
1. Cf. La Fayette, Mémoires posthumes, Paris, 1837-i840, 6 vol. iii-8»
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à la chose publique. Pour le malheur de son «pays et pour le sien, Bailly réalisa le type accompli de ces politiques, si inoffensifs en apparence et néanmoins toujours si funestes, qui s'élancent témérairement vers l'avenir sans prendre dans le passé un point d'appui nécessaire; qui travaillent ardemment à détruire, sans s'être d'abord demandé comment ils parviendront à réédifier; qui, enfin, par naïveté et entraînement tout ensemble, s'imaginent agir en patriotes, quand ils ne font que servir les caprices de la multitude, ou céder à l'inspiration tumultueuse d'une opinion aveugle et surexcitée.
D'un seul mot, Bailly fut excellemment un révolutionnaire, on dirait bien le Révolutionnaire sans le savoir*
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