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CHAPITRE PREMIER

BÂILLY ACADÉMICIEN

Jean-Sylvain Bailly naquit, le 15 septembre 1736, aux galeries du Louvre, de Cécile Guichon et de Jacques Bailly, garde des tableaux du roi. Une humeur tranquille, une gravité précoce et qui imposait à son père même, peintre médiocre, mais homme d'esprit et homme de plaisir, dont la Comédie italienne joua plus d'une parodie ; enfin une application soutenue, furent les traits distinctifs qui marquèrent son enfance et les com* mencements de sa jeunesse. Ses aptitudes particulières furent d'ailleurs assez lentes à se produire, et iJ eut comme besoin qu'on les lui révélât. Sans inclination pour la peinture, quoique le milieu où il vivait et les fréquentations naturelles des siens eussent pu et dû, ce semble, lui inspirer la passion des arts^ il ne sut jamais dessiner ni peindre même faiblement. Mais il n'en fut pas moins, au dire de ses biographes, « un artiste théoricien de première ligne n.

« Bailly, écrit l'un d*eux, Bailly possédait la théorie générale des arts et avait à un plus haut degré celle de

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la peinture; il en parWt bien et pertinemment. Devant les rois de Danemark, de Suède et différents princes étrangers, il prouva bien qu'il n'était pas au-dessous de la confiance qu'on devait avoir dans ses lumières , comme peintre théoricien. »

Ces aptitudes d'artiste théoricien devaient même suffire à Bailly pour obtenir en succession la place de garde des tableaux, qui était depuis cent cinquante ans dans sa famille.

Il faut, d'ailleurs, ajouter que lorsqu'un ministre des arts plus exigeant, d'Angiviller, lui retira une charge à laquelle, au demeurant, il était peu propre, la faveur de la cour lui en conserva, sous forme de pension, les appointements entiers et aussi le logement.

Bailly qui, pratiquement, ne connaissait guère de la peinture que les avantages solides que procurent les arts à ceux qui les représentent d'une manière officielle, Bailly se sentit, au contraire, un penchant assez vif pour la poésie. Une tragédie de Clotaire et une tragédie d'Iphigénie en Tauride furent les premiers fruits de sa veine. Le goût de la versification ne l'abandonna même jamais. C'est ainsi qu'il passe pour avoir composé, vers l'âge de quarante ans, une comédie du Soupçonneux restée inédite, et, d'autre part, ce n'est pas sans quelque étonnement qu'on lit, dans ses œuvres posthumes, des poésies de circonstance et des chansons , que ne recommandent assurément ni l'agrément du style, ni la délicatesse des pensées *. En réahté, la carrière poétique n'était point son fait, et tout porte à croire que les Muses, qui exigent plus de génie que de

1. Voyez Recueil de pièces intéressantes sur les arts, les sciences

zèle, eussent mal récompensé son labeur. C'est ce que n'hésita point à lui déclarer, avec tous les ménagements d'usage, un comédien nommé Lanoue, auteur

el la littérature, ouvrage posthume de Sylvain Bailly, p. 193 et suiv. Citons quelques pièces prises au hasard :

Chanson pour Madame *** ^^t

« L*amoar baniii de rjSmpirée *^

Allait par-oij, courait par là, •

Il Yit les yeux de Gythôrée, Ou bleu de Lise que voilà; Ma foi, dit-il, o'est mon affaire, L'amour se nichera bien là. H

L'amour entra, •

Il y plaça Ses traita et sa flamme légère.

De ces yeux-là

L'amour blessa Tous ceux que sa flamme attira.

Vous voyez dans cette figure Grâces par ci, charmes par là ; L'amour sur elle, p^ aventure, Les sema comme les voilà.

Enfin, pour dernière clôture, Au fond du cœur il pénétra ;

Il ne gagna

Rien à cela.

Il y serait mort de froidure :

Dans les yeux on le renvoya El chacun vient le prendre là. >

Chanson.

« J 'arrivons une douzaine, La si, la son, la sombredondaine, J'ons traversé la plaine Et grimpé Valenton Patati, patapon.

Pour vous faire compliment, Patapon Monsieur le Président, J'ons monté, sans grand peine.

La si, la son.

Car quand l'amiqué mène, L'on pend à son cordon, Patati, patapon, » etc.

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lui-même d'une tragédie de Mahomet II, et auquel il soumit ses essais.

Sagement docile à de prudents avis, Baiily tourna immédiatement ses visées vers un autre objet, et les mathématiques devinrent le champ inépuisable où il chercha et. devait trouver une notoriété fructueuse. Grâce aux leçons de Moncarviile, aux encouragements de Glairauty à l'amitié du savant et intrépide abbé de La Caille, il vit ses travaux rapidement couronnés de succès. A vingt-sept ans (janvier 1763), l'Académie des sciences «le recevait parmi ses membres. D'importants calculs, notamment sur l'orbite de la comète de 1682, qui, conformément aux indications de Glairaut, avait reparu en 1759 , des observations relatives à la planète Mars, des travaux en commun avec La Caille concernant l'observation du passage de Vénus sur le Soleil, lui avaient mérité cette distinction. La discussion de quarante-deux observations de la lune faites par La Hire, la réduction de cinq cent quinze étoiles zodiacales, observées par La Caille en 1760 et 1761 , enfin des recherches sur les satellites de Jupiter montrèrent encore mieux qu'il en était digne. Mais le simple titre de membre de l'Académie des sciences ne devait pas longtemps satisfaire l'ambition désormais éveillée de Baiily.

Prévoyant de loin la retraite du secrétaire de l'Académie des sciences, Grandjean de Fouchy, d'Alembert, que Baiily, après la mort de l'abbé de La Caille, avait pris pour protecteur, d'Alembert engagea Baiily à se mettre en mesure , par des travaux littéraires , de recueillir une succession qu'il s'empressa du reste, le moment venu, de faire attribuer à son disciple et ami

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dévoué Condorcet *. De là, en grande partie, rorîgine des Éloges^ que Bailly devait affecter de considérer « comme des folies de jeunesse », et auxquels il n*en consacra pas moins d'assidus et persévérants efforts. En 1767, un Éloge de Charles F, roi de France, composé pour un concours de l'Académie française, lui obtint à peine une mention^ tandis que Laharpe remportait le prix. L'année suivante, un Éloge de Pierre Corneille ne lui valait guère que l'accessit à l'Académie de Rouen. En 1769, il échouait à l'Académie française contre Ghamfort pour un Éloge de Molière et n'arrivait non plus qu'à l'accessit. Plus heureux cependant à l'étranger, il avait, en 1768, remporté, pour un Éloge de Leibniz^ le prix à l'Académie royale des sciences et belles- lettres de Prusse. Nous rappellerons encore un Éloge de Vabbé de La Caille, un Éloge de Cook^ proposé

1. Cf. Éloge hisiorigue fie J.-S, Bailly, p. 28 et suiv. « D'un naturel aimant, incapable de défiance, Bailly crut voir dans d'Alembert la môme loyauté, la franche, l'inaltérable amitié qui lui rendait si chère la mémoire de l'abbé de La Caille. Il s'enrôla^ pour ainsi dire, soldat sous le drapeau du grand géomètre; il ne se conduisit plus, il ne fit plus rien que par les conseils de son nouvel ami, qui, sachant l'apprécier, l'invita, le pressa de se livrer à la littérature.

« Pour l'y déterminer, d'Alembert lui représenta que Foucky ne pouvait pas garder encore longtemps la place qu'il occupait, mais qu'il occupait sans la remplir. — Je ne vois que vous, lui dit-il, qui puissiez honorablement lui succéder : vous lui succéderez, je vous le promets, je m'y engage. Mettez-vous aux prix que propose l'Académie française. Peut-être ferez-vous chou blanc^ mais vous tirerez toujours cet avantage de vous former au genre de travail' qui vous deviendra nécessaire. Notre secrétariat, je vous le répète, ne. saurait vous manquer... Enfin arriva le moment où Fouchy demanda un adjoint. Sans égard à ses engagements antérieurs, qui lui devaient être sacrés, d'Alembert appuya de tout son crédit Garitat de Condorcet : à sa seule, instigation, le marquis se mit sur les rangs. »

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comme sujet de prix par l'Académie de Marseille, et enfin un Éloge de Gresset, Plusieurs de ces compositions parurent anonymes. Mais, devenu maire de Paris, Bailly, pénétré de son importance, jugea l'heure propice pour en imprimer la collection complète, et mit son nom en tête du volume.

Quand on parcourt ces écrits , aujourd'hui avec raison fort délaissés, et que, parvenant à surmonter l'ennui, non pas toujours, mais presque toujours inséparable de ce genre littéraire qu'on appelle l'éloge, on y cherche la mesure du talent de Bailly et des indices sur les dispositions de son esprit, il est impossible de n'être pas frappé à la fois et de la médiocrité de son langage « rempli, disait Condorcet, de toutes les beautés qu'il faut éviter en écrivant », et de la disparate de ses idées. Tantôt Bailly se pose en champion de l'autorité et en défenseur de la monarchie. Il s'indignera, par exemple, contre Marcel, « ce maire insolent, dont l'audace affrontait les supplices, content de commander un moment et de faire trembler ses maîtres ». Ou bien, définissant la royauté : « Un roi, dirat-il, est la loi vivante. Il règne avec elle, et cette union est le milieu sage que la politique humaine a découvert entre les orages de la liberté et les excès du despotisme ; un roi est le contre-poids d'une multitude d'hommes ». Vous croiriez presque entendre un publiciste de l'école de Bossuet. Tantôt, au contraire, et le plus souvent, c'est un disciple de Rousseau qui pérore, ne parlant que de pacte, de république, de peuple, de philosophie, de vertu. Ainsi, voulez- vous savoir ce que fut Mplière? « Molière fut philosophe et vertueux, voilà sa vie. » S'agit-il de Corneille? « Corneille semble vous

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dire : Vous êtes tous vertueux et forts, osez devenir ce que vous pouvez être. » Aussi « les émanations du génie de Corneille répandirent de toutes parts les germes des talents et préparèrent le siècle de Louis XIV. » Quant à Corneille, « il n'a point joui des honneurs qu'il aurait mérités. Il en eût joui à Athènes, dans une république où les hommes nés égaux ne sont distingués que par eux-mêmes; il ne les obtint pas dans une monarchie, où les dignités font tout, où les hommes ne sont rien, et où le génie seul n'a point de rang ».

Bailly n'intéresse vraiment le lecteur que dans son Éloge de Vabbé de la Caille^ qui avait été son maître, et où il laisse parler son cœur, comme aussi dans V Éloge de Leibniz^ où il s'exprime en savant, quoiqu'en un tel sujet il soit loin d'égaler Fontenelle. Il lui manque, en effet, la finesse, Tatticisme, l'agrément, d'ailleurs recherchés, qui distinguent l'auteur de la Pluralité des mondes. Sa phrase, en général emphatique et d'une élégance banale, lui sert mal à couvrir l'embarras de ses pensées, et Ton ne s'explique guère que Lémontey, pour excuser Bailly d'avoir été comme étranger à la culture des lettres classiques, se soit avisé d'écrire « qu'on pouvait dire à l'honneur de notre langue que Bailly n'apprit point à la connaître dans les débris des langues anciennes, et que tout ce qu'il y versa de grâce et de richesse ne sortit pas d'une source étrangère ».

Les Éloges de Bailly ne sont, en somme, que des pièces médiocres de rhétorique et auxquelles notre littérature ne doit absolument rien.

Le jeune membre de l'Académie des sciences n'en crut pas moins et de très bonne heure avoir le droit

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d'entrer aussi à l'Académie française. Tant que vécut d'Alembert, ses prétentions, malgré l'appui de Buffon, furent impitoyablement repoussées. Mais la persistance de ses désirs finit par suppléer à l'insuffisance de ses écrits, et, après avoir tenté sans succès trois candidatures, profitant d'une de ces élections multiples qui sont si favorables à la médiocrité, parce qu'elles facilitent tous les compromis, il fut nommé, eu 1783, à la place du comte de Tressan, en même temps que Ghoiseul-Gouffier était appelé à occuper le fauteuil de d'Alembert.

Cependant, hâtons-nous de le rappeler : dès avant son entrée à l'Académie française, Bailly avait imprimé bien autre chose que des Éloges^ et déjà avait paru en grande partie le volumineux ouvrage qui reste, en définitive, son meilleur titre à la renommée. Ce fut effectivement de 1775 à 1782 qu'il publia son Histoire de Vastronomie ancienne et moderne^ que devait suivre, en 1787, VHistoire de tastronomie indienne et orientale, « L'histoire de l'astronomie, écrivait-il non sans éloquence, forme une partie de l'histoire de l'esprit humain ; elle est peut-être la vraie mesure de l'intelligence de l'homme, et la preuve de ce qu'il peut faire avec du temps et du génie. » Il semble que, dans cet ouvrage, l'esprit et le style de Bailly s'élèvent avec le sujet.

Ce n'est pas que tout fût d'une entière exactitude dans ce livre, dont l'essentiel mérite devait pourtant consister à être exact. Bailly y avait lâché la bride à son imagination, et cette intelligence, en apparence si calme et si mesurée, y faisait déjà entrevoir ce qu'elle recelait en elle de faux et de chimérique. Ainsi un

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chapitre sur rasironomie antédiluvienne ne laissa pas que de capser aux lecteurs quelque surprise. Mais ce fut surtout par Thypothèse inattendue « d'un peuple du Nord détruit et oublié, qui aurait précédé et éclairé les plus anciens peuples connus », que l'auteur de Vlfistoire de V astronomie étonna ses contemporains. Ce paradoxe étrange lui valut de la part de d'Alembert Tépithète assez peu flatteuse de « frère illuminé ». « Le rêve de Bailly, écrivait d'Alembert à Voltaire, le rêve de Bailly sur le peuple ancien, qui nous a tout appris, excepté son nom et son existence, me paraît un des plus creux qu'on ait jamais eus ; mais cela est bon à faire des phrases, comme d'aiitres idées creuses que nous connaissons et qui font dire qu'on est sublime. » Voltaire, de son côté, adressait à Bailly des critiques emmiellées, que celui-ci accueillait et recueillait à l'égal des louanges les plus enviables.

Bailly, il est vrai, tout le premier, n'avait point, à l'occasion, marchandé à Voltaire le tribut de son admiration dévotieuse. « Corneille et Racine, écrivait-il dans son Éloge de Corneille^ sont parvenus par des routes différentes à l'immortalité. Crébillon a fait un genre à part, et Voltaire n'est grand que parce qu'il les a réunis tous les trois... Voltaire eut donc un génie plus vaste (que Corneille) ; il augmenta l'effet théâtral par . la réunion des trois genres; il ouvrit une nouvelle carrière, en introduisant sur la scène la .philosophie, rendue plus aimable par le coloris de la poésie et plus puissante par le charme de l'intérêt. Ses pièces, depuis un demi-siècle, sont les délices de la nation. Corneille est le seul que Voltaire pourrait envier; mais Corneille envierait à Voltaire le talent d'être universel, et dirait

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en s' applaudissant : (( On mettra dans mon éloge que ma gloire est de l'avoir fait. »

Qu'on pèse ces paroles! Gomment Voltaire, toujours en quête de prôneurs de tous les âges et de tous les rangs, comment Voltaire, après avoir été ainsi célébré, se fût-il montré insensible à l'hommage que s'empressa de lui offrir Bailly du premier volume de son Histoire? « J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, lui écrivait-il de Femey, en décembre 1775; car ayant reçu le même jour un gros livre de médecine et le vôtre, lorsque j'étais encore malade, je n'ai point ouvert le premier, j'ai déjà lu le second presque tout entier, et je me porte mieux. » Toutefois, Voltaire, avec ce sens de la réalité palpable qui ne l'abandonne jamais. Voltaire, après avoir déclaré « qu'il pense, avec Bailly, qu'il n'est pas possible que différents peuples se soient accordés dans les mêmes méthodes, les mêmes connaissances, les mêmes fables et les mêmes superstitions, si tout cela n'a pas été puisé chez une nation primitive qui a enseigné et égaré le reste de la terre. Voltaire ajoute être convaincu, demandant grâce pour les Brachmanes, que tout nous vient non du parallèle du 80« degré, mais des bords du Gange, astronomie, astrologie, métempsycose, etc.. »

Cette contradiction, loin de déconcerter ou d'éclairer Bailly, lui devint une excitation, et il se mit à rédiger, en les adressant à Voltaire (1776), des Lettres sur l'origine des sciences et sur celle des peuples de PAsie^ où il entreprit de défendre le sentiment extraordinaire qu'il avait exprimé. En vain Voltaire, las de multiplier des arguments d'une étincelante et pénétrante justesse, se résolut-il à feindre de capituler. « Il vous faut faire

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ma confession entière. Je me souvenais qu'autrefois nos nations de la zone tempérée n'imaginaient pas que la terre fût habitée au delà du 50^ degré de latitude boréale, et je faisais encore honneur à mes Brachmanes d'avoir deviné que le plus long jour d'été était double du plus long jour d'hiver. Je pardonnais aux Grecs d'avoir placé les ténèbres Gymmériennes précisément vers le 50** degré... J'étais toujours persuadé que le pays des belles nuits était le seul où l'astronomie avait pu naître... Le phénix ne me paraissait pas inventé par les habitants du Gaucase; mais, enfin, tout ce que vous avancez me paraît d'une si vaste érudition, et appuyé de si grandes probabilités, que je sacrifié sans peiné tous mes doutes à votre torrent de lumières. Je vous demande bien pardon de mes petits scrupules ; vous les chassez de mon esprit. » Bailly ne comprit rien à cette politesse ironique d'un vieillard, qui désirait être enfin délivré d'une controverse insipide. Aux Lettres sur t origine des sciences il fit presque immédiatement succéder (1779), en les adressant également à Voltaire qu'il s'obstinait à vouloir endoctriner, ses Lettres sur r Atlantide de Platon et sur Vancienne histoire de l'Asie» Mais la mort épargna au patriarche de Ferney ce pédantesque et sot bavardage, auquel, comme une recommandation publique, resta du moins accolé son nom. « Ges lettres, disait Bailly, ont été écrites avant la mort du grand homme que nous venons de perdre; elles ne lui avaient point encore été communiquées. Destinées à développer, à apprécier une opinion qui a une grande vraisemblance, et qui peut-être, sous l'apparence du paradoxe, renferme un grand fond de vérité, elles n'avaient point pour objet de convaincre M. de Voltaire ; ce n'est pas à

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quatre-vingt-cinq ans que Ton change ses opinions pour des opinions opposées. Il a toujours été persuadé que les firabmes, qui nous ont enseigné tant de choses, étaient les auteurs delà philosophie et des sciences; Fauteur" pense qu'ils n'ont été que dépositaires. La mort de M. de Voltaire n'a pas dû faire changer la forme de la discussion employée dans les premières lettres; l'auteur a encore l'honneur de parler à M. de Voltaire. On n'est suspect de flatterie qu'en louant les vivants. Il s'applaudit de rendre un hommage désintéressé à la cendre de ce grand homme. »

On en conviendra, pour peu qu'on prenne souci de juger sur pièces et non sur ouï-dire, ni ces Lettres de Bailly, ni son Essai sur les fables [essai d'ailleurs posthume, 1798], où, tout en soutenant la thèse assez raisonnable, mais rebattue, que les dieux ont été des héros divinisés, il en revient à sa conception favorite que les premiers instituteurs des peuples ont été les Hyperboréens; aucune de ces compositions, ni, sous aucun rapport, aucun autre de ses travaux, ne le signalait comme un érudit. Mais il était membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française. Ce fut sans doute le motif qui détermina l'Académie des inscriptions et belles-lettres à lui ouvrir à son tour ses rangs. En 1785, il put donc s'entendre publiquement dénommer, non sans un doux chatouillement d'amour-propre, « M. Bailly, des trois Académies ».

Si l'on voulait considérer Bailly dans la plénitude de sa compétence et se faire une juste idée de ceux de ses écrits qui recommandent son nom, il faudrait lire, après son Histoire de Vastronomie, les différents rapports qu'il rédigea soit sur le Mesmérisme (1784), soit sur les hôpi-

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taux (1785), soit sur les abattoirs (1788). Arrivé en 1778 à Paris, Mesmer, par ses intrigues et sa prestigieuse suffisance, avait accrédité à un point vraiment incroyable, chez les esprits ardents et faibles, à cette époque si nombreux, sa théorie du magnétisme animal. Le gouvernement s'émut enfin de ce désordre public, et par les soins du baron de Breteuil, ministre de la maison du roi, une commission d'examen fut organisée, qui nomma Bailly son rapporteur. En remarquant finement « que le magnétisme animal peut bien exister sans être utile, mais qu'il ne peut être utile s'il n'existe pas, » Bailly n'eut pas de peine à démontrer que le fluide découvert par Mesmer n'était que chimère, que les miracles de son baquet n'étaient qu'illusion et que c'était uniquement à leur imagination que les adeptes du médecin viennois devaient attribuer la plupart des effets qu'ils croyaient éprouver. A d'autres égards, le rapport sur les hôpitaux et le rapport sur les abattoirs ne font pas moins d'honneur à Bailly. Dans le premier, il mit à nu les défectuosités odieuses d'une administration qui, par son régime, aggravait les horreurs de la misère, au lieu de les soulager; dans le second, il rendit sensibles les inconvénients de toute sorte que présentait en pleine capitale l'abattage des animaux. A la force de ses raisons s'ajoutait d'ailleurs l'autorité de sa personne devenue dès lors considérable.

La date de ces différents rapports marque en effet, sinon le point culminant, du moins le moment le plus prospère de la carrière de Bailly. Dès 1773, en même temps qu'il conservait son logement du Louvre, il s'était créé à Chaillot une espèce d'établissement, en y acquérant une maison, qu'il habita de préférence et qu'il

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se plut à embellir. Ce fut pendant un de ses séjours à Ghaillot qu'il eut en 1777, avec le prudent mais trop habile Franklin, cette entrevue cérémonieuse et bizarre qu'il aimait lui-même à raconter et dans laquelle les deux interlocuteurs, également sur leurs gardes, parmi mille politesses de gestes et une réciproque prévenance de maintien, ne desserrèrent guère les dents que pour se dire bonjour et bonsoir *. Ce fut encore à Ghaillot qu'en 1787, il épousa une veuve, amie de sa mère, femme simple, affectueuse, dévouée, mais de deux ans seulement plus jeune que lui et dont il ne devait pas avoir d'enfant. Tous les bonheurs enfin semblaient lui arriver comme à la fois. Car, cette même année 1787, son mérite reconnu,

1. Cf. Œuvres posthumes. Vie de Bailly, p. 34 et suiv. « Bailly et Franklin, avant de s'être connus, s'estimaient l'un et l'autre; Bailly avait lu les ouvrages de Franklin, et Franklin ceux de Bailly. Franklin savait que Bailly, fils d'un garde des tableaux du roi, c'est-à-dire d'un peintre, préparait en silence la liberté de sa patrie, et Bailly n'ignorait pas que Fraqklin, imprimeur, avait sauvé la sienne du joug des Anglais par son énergie, sa sagesse et son courage. Rien de plus singulier que l'entrevue de ces deux grands hommes, c'est Bailly lui-même qui nous en a fait le récit.

« Quand je dis nous, je parle de la société où deux fois par semaine nous nous trouvions ensemble. On sait que Franklin était très silencieux^ et comme ambassadeur des États-Unis d'Amérique, on sait qu'il devait l'être. Bailly, précédé de sa réputation, va voir Franklin, qui le reçoit à merveille. — Bonjour, monsieur Franklin, comment vous portez-vous? — Fort bien, monsieur. Bailly s'assied à côté de Franklin, et Bailly, par modestie autant que par respect, n'osant pas faire une nouvelle question à Franklin, il s'établit entre eux un silence qui dura deux heures. Bailly prenait du tabac et Frankhn n*en prenait pas. Bailly, pour entamer la conversation, offrit du tabac à Franklin, et Franklin, sans lui rien dire, lui fait signe delà main qu'il n'en prenait pas. Après cette conversation muette, mais qui ne laissait pas que d'être éloquente pour l'un et pour l'autre, Bailly se lève et Franklin le reconduit en lui serrant la main et en lui répétant : Fort bien, »

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sa notoriété grandissante le faisaient nommer secrétaire de cabinet de Madame. Les princes n'étaient pas fâchés de le compter dans leur entourage.

Effectivement, il faut biien le dire, le savant académicien n'avait eu garde de se brouiller avec les puissances. On l'avait mième vu prendre là-dessus des précautions, dont quelques-unes pouvaient être qualifiées d'excessivefe.

Ainsi, ami des Encyclopédistes, foncièrement imbu de leurs idées, protégé même par les plus célèbres d'entre eux , il s'était néanmoins soigneusement abstenu de collaborer à V Encyclopédie, D'autre part, accusé, lors de la publication de son Histoire de l'astronomie, de substituer à la cosmogonie de Moïse une cosmogonie nouvelle, il avait vivement relevé comme calomnieuse une pareille imputation, et ce n'avait été qu'en se rétractant que l'auteur de cette critique, l'abbé Royou, était parvenu à éviter la suppression de son journal.

Tant de circonspection n'était pas restée sans récompense. Bailly devait lui-même publiquement avouer dans une occasion solennelle et avec une franchise qui l'honore, « qu'il tenait la plus grande partie de sa fortune des pensions du gouvernement ». Il articule aussi très nettement dans ses Mémoires que c'était à M. de Breteuil qu'il devait « les grâces que le roi lui avait accordées de 1785 à 1788 ». De Sales assure même, en se référant à des pièces qu'il déclare authentiques, que Bailly reçut longtemps de la cour une pension connue sous l'ironique appellation « de prix de sagesse » et qui était réservée aux écrivains qui s'abstenaient de s'attaquer à l'intolérance ou au despotisme. L'abbé Batteux, entre autres, avait été titulaire de cette pension, puis Thomas,

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qui la perdit. « Tout me persuade, conclut de Sales, que Bailly renonça au prix de sagesse, quand il entrevit celle (?) de préparer la fondation d'une république, »

Assurément dé Sales se trompe sur les sentiments de Bailly, ou du mois exagère. On peut en effet affirmer que presque jusqu'à la veille du jour où en France la République fut proclamée (21 septembre 1792), presque personne en France ne songeait à la République. Or Bailly dut y songer moins qu'un autre, et ses rêves non plus que ceux de la très grande majorité des membres des États généraux ou de l'Assemblée constituante n'allèrent certainement pas tout d'abord au delà de l'établissement d'une monarcbie constitutionnelle.

Quoi qu'il en soit, le moment était venu où Bailly devait quitter le silence du cabinet et l'ombre des académies, pour figurer sur le théâtre agité, sanglant, des affaires et de la politique.

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