CHAPITRE II
De 1789 à 1793, les documents surabondent et se multiplient chaque jour davantage, qui ùous mettent à même de connaître, jusque dans les moindres détails, cette période fatale de notre histoire. Acteurs, spectateurs, victimes même, presque tous les principaux personnages de cette époque de rénovation mais de chaos et de ruines, semblent avoir eu à cœur de laisser à la postérité leur témoignage, de se concilier ses sympathies pour les maux qu'ils avaient soufferts, d'en appeler à sa justice pour les actes qu'ils avaient accomplis, de faire au moins par elle amnistier leurs inteations. Bailly n'avait point échappé à cette préoccupation commune. Les notes qu'il a laissées, beaucoup moins connues qu'elles ne méritent assurément de l'être, sont d'ailleurs, de toute évidence, lorsqu'il s'agit de Bailly, sinon la seule, du moins la première source d'informa*tions à laquelle il soit naturel d'avoir recours. Rédigées jour par jour, elles présentent en effet l'expression fidèle, naïve, des dispositions où se trouvait l'auteur, et
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publiées seulement onze années environ après sa mort *, elles ont pu être assez exactement intitulées Mémoires dun témoin de la Révolution^ ou Journal des faits qui se sont passés sous ses yeux et qui ont préparé et fixé la Constitution française. Malheureusement ces notes, dont les dernières lignes furent tracées vers le milieu de juin 1792, ces notes s'arrêtent au 2 octobre 1789. Aussi est- on amené a se demander pourquoi, après les avoir brusquement suspendues à cette date, Bailiy n'a point songé plus tard à les reprendre, ne fût-ce que pendant les longs mois que de 1792 à 1793 il passa à Nantes, livré à toutes les angoisses d'une tristesse patriotique, mais bien davantage encore à tous les ennuis d'une énervante oisiveté.
Ne serait-ce pas que précisément à partir d'octobre 1789, commencent à se produire, en se précipitant, les conséquences terribles des événements que Bailiy avait, pour sa part, contribué à préparer, mais dont sa vaniteuse et candide impéritie n'avait pas su prévoir les suites lamentables? Gomment, dès lors, prendre plaisir à retracer le tableau des scènes affreuses où il s'était vu à son tour appelé à jouer un rôle tragique? N'eût-il pas été obligé de reconnaître qu'il s'était fréquemment trompé? N'y avait-il pas de place, dans une revue des faits accomplis, pour des regrets ou même pour des remords? Il était salutaire peut-être, mais à coup sûr il était cruel de se présenter ainsi à soi-même le miroir? Or, Bailiy est plein de lui-même, et rarement honnête homme se montra plus perpétuellement satisfait de sa
1. An XII, 1804. De nouvelles éditions de ces Mémoires avec une continuation ont été données par Griffet de la Baume, et en 1821-1822 (Paris, 3 vol. in-8o), par MM. Berville et Barrière.
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propre modération et de sa propre sagesse. Jusqu'en octobre 1789, au contraire, tout semble lui sourire et combler ses vœux. Le trône a beau être ébranlé, la France mise en péril, la société de plus en plus exposée à t<>us les hasards, son esprit offusqué n'aperçoit que ce qui flatte sa passion, et le contentement que lui pro« eurent la conduite qu'il tient et l'importance qu'il ac* quiert, le rend inaccessible à toute durable inquié* tude. Plus probablement encore, c'est de lassitude et d'épuÎBement que la plunre lui sera tombée des mains, malgré son optimisme persistant.
Suivons-le, en tout cas, quoique à pas papides, dans le récit qu'il nous a légué des faits publics de son temps, et qui est aussi^ d'après son aveu, « le récit inème de ses sentiments et de ses pensées ».
« Le vendredi 29 décembre 1786, écrit Bailly, je dfnai chez M. le maréchal de Beauvau; ce fut le premier instant où la nouvelle d'une assemblée des Notable« me parvint. J'en fus frappé. Je prévis un grand événement, un changement dans l'état de choses, et fflême dans la forme du gouvernement. Je ne prévis point la Révolution telle qu'elle a été, et je crois que nul homme n'a pu la prévoir. » Et pourtant, peu après, quand de toutes parts était avec éclat demandée la convocation des États généraux, que Bailly réclamait ardemment lui>méme, Bailly renco&ti*ant « un homme considérable et qui avait eu jadis une grande influence : « Vous désires les États généraux, lui dit celui-ci. Vous Verrez où ils vous conduiront. » A quoi Bailly ne peut s'empêcher d'ajouter : a Mon homme, exercé dans la politique et distingué par un excellent jugement, avait la vue plus longue et calculait bien* »
Pour lui, qui n'avait pas la vue longue et qui calculait mal, parmi ses prévisions fort incomplètes, trois ou quatre idées fausses, lieux communs de l'époque, l'occupaient tout entier et servaient de prétexte ou d'amorce à l'ambition secrète qui le travaillait, mais qu'il ne s'avouait pas. Et d'abord, comme la plupart de ses contemporains, persuadé, parce qu'on l'avait beaucoup dit, qu'il vivait dans le siècle des lumières, il ne doutait pas non plus que, « lorsque dans un siècle de lumières on appelle la raison^ son aide, la raison doit finir par être la maîtresse ». L'avenir, un avenir prochain,' devait se charger de lui infliger les plus désolants démentis, et il allait constater de ses yeux ce que devient un pays, où, au nom de la raison, le débat des opinions se substitue à la conciliation légitime des intérêts. Aussi bien, à son sens, la raison se résout-elle finalement dans le nombre. Parlant du doublement du tiers état, il observera que c c'était bien le moins que vingt-quatre millions d'hommes contre deux cent mille eussent la moitié des voix ». Et ce chiffre de vingtquatre millions d'hommes, qui lui paraît un argument irrésistible, reviendra à chaque instant sur ses lèvres. . Gomme si le nombre constituait le droit et qu'une démocratie quelconque pût se soutenir, si elle se fonde uniquement sur la multitude ! On disait alors : le peuple, la nation, et le tiers état était la nation, moins le clergé, moins la noblesse; bientôt le tiers état était la nation même, et le temps n'était pas éloigné où, à son tour, la populace deviendrait le peuple ou la nation. Il s'agissait, en attendant, « de recouvrer les droits de la nation et du tiers état, de recouvrer la liberté, de régénérer l'empire ». Le passé, la tradition, un éta-
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blissement plusieurs fois séculaire, tout Fancien régime, en un mot, malgré de nombreuses, généreuses et récentes réformes, se trouvait à l'avance et de toutes pièces condamné. La régénération de l'empire ne pouvait, semblait-il, avoir lieu que par une révolution, qu'heureusement, suivant Bailly, « favorisaient la bonté du roi et la maladresse des ministres » .
. C'est pénétré de ces idées que Bailly, déjà membre du club des Arts, se rendit le 21 avril 1789, les districts une fois formés, à l'assemblée des Feuillants, « où il crut respirer un air nouveau ». Car ce lui était un phénomène nouveau que « d'être quelque chose dans Tordre politique, et par sa seule qualité de citoyen, ou plutôt de bourgeois de Paris ». Cependant l'enivrement de ces bourgeois, parmi lesquels comptait Bailly, fut aussi subit que le changement même de leur condition. « La Ville, c'est-à-dire l'ombre et le semblant d'une municipahté, avait donné au district un président assisté de quatre assesseurs, dont l'un devait servir de greffier. » De l'avis de Bailly, « le premier acte d'autorité fut la destitution du président. On le renomma sur-le-champ par acclamation. Le président observa d'abord qu'il avait mission pour tenir la présidence, et qu'il ne pouvait présider qu'en vertu de ses pouvoirs; on lui dit et on lui répéta d'opter entre la présidence par le seul vœu de l'assemblée ou sa destitution, s'il s'en tenait à ses pouvoirs. Il accepta enfin la libre nomination de l'assemblée, et ses assesseurs et greffiers furent également confirmés par le même choix et avec la même liberté. » On procéda ensuite à l'élection au scrutin de sept électeurs du district. « C'est alors, continue Bailly, que je reçus les bontés premières et flatteuses de mes conci-
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toyeoft, dont l'estime voulut me distinguer en me nommant premier électeur. »
Tout Bailly se révèle dans ces premiers faits et se peint dans ces premiers mots. Par la suite, comme au début, il devait provoquer, encourager, sans penser à mal, toutes les usurpations qui, peu à peu, compromettaient toute autorité, de même que par la suite comme au début, il devait se complaire à noter minutieusement les succès qu*était destiné ft' obtenir son puéril orgueil.
L'assemblée des électeurs de la Ville de Paris subit à peu près les mêmes phases que celle du district des Feuillants. Là aussi, après avoir arrêté que la vérification des pouvoirs se ferait par les trois ordres et en commun ) ce qui devait créer pour les États généraux un précédent des plus graves, il fut décidé que l'assemblée ne pourrait avoir d*autres officiers que ceux qu'elle aurait librement élus. Mais, cette fois, le bureau constitué par le règlement royal resta fidèle à son devoir; il se retira et un nouveau bureau fut homme qui choisit pour premier secrétaire Bailly, et pour second secrétaire le vulgarisateur de la guillotine^ le médecin Ouillotin, lesquels durent prêter serment entre les mains du président Target, non au roi, mais à la nation et à l'assemblée. Bailly eut, en outre, à cette occasion, le plaisir de s'entendre louer, comme l'ami des hôpitaux, « ce qui lui causa, dit-il» une vive et sensible émotion ». On aurait pu le saluer aussi comme i'ami du peuple. Car^ notant dans son Journal du b mai « qu'une députation des marchandes de poissons (à quelques jours de là, c'était une députation des marchandes d'oranges) était venue remercier les élec»
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BAILLT DÉPUTÉ 857
leurs et leur recommander les intérêts du peuple, » il 8*écriait : « Les intérêts du peuple? nous n'étions là que pour cela 1 » C'était également pour les intérêts du peuple, sans qu'il songeât aucunement à déflnir ce mot de peuple, que bientôt il crut siéger soit à THÔteUde* Ville, soit à Versailles.
Avant de procéder à la nomination des députés, l'assemblée des électeurs de Paris avait jugé à propos de discuter longuement leurs cahiers. On en lira dans les Mémoirei de Bailly le complet exposé ^ 11 est impossible néanmoins de ne pas en mentionner quelques articles, parce qu'ils expliquent un très prochain avenir et que le caractère de Bailly se réfléchit à plein dans l'applaudissement qu'il leur donne. Ainsi^ la constitution proposée par les électeurs de Paris « devra être jurée par le roi, par tous les fonctionnaires publics^ par tous les citoyens et relue tous les ans à tous les corps ou classes de citoyens, dans un jour qui sera une fête solennelle ». Ainsi encore : « Après avoir voté la per<pétuité de la tenue des États généraux à Paris, on ajoute que^ mr le sol de la Bastille, détruite et rasée, devra être établie une place publique, au milieu de laquelle s'élèvera une colonne d'une architecture noble et simple, avec cette inscription : « A Louis XVI, restaurateur de la liberté publique. »
Telles sont quelques-unes des diêpositions que Bailly déclare remarquables, et où pourtant se laissent entrevoir les extravagances et les excès révolutionnaires sur le point d'éclater. Ce n'est pas tout. Vainement l'honnêteté de Bailly redresse par moment ce que son esprit
1. Voyez aussi Procès-verbal des séances et délibérations de l'assemblée générale des électeurs de Paris, Paris, 1190, 3 vol. in-S».
a de faussé ou de faux; on le voit alors céder à la faiblesse de son caractère. Qu'on en juge! Par une dernière et suprême usurpation, rassemblée des électeurs avait estimé nécessaire de se continuer pendant toute la durée des États généraux, pour correspondre avec ses députés, quoique sans pouvoir, pendant ce temps, en élire de nouveaux. « J'avoue, observe fort judicieusement Bailly, que je n'étais point d'avis de cette prorogation de l'assemblée : elle était illégale ; l'assemblée n'avait point ce droit; ses pouvoirs étaient consommés par la rédaction des cahiers et la nomination des dépotés. La correspondance avec eux .était illusoire et plus dangereuse qu'utile; elle ne pouvait aboutir qu'à mettre des lisières à des législateurs dont la carrière, la marche et le but ne pouvaient être ni mesurés, ni déterminés. » Assurément, on ne saurait mieux dire et ces raisons étaient péremptoires. On devait donc s'attendre à ce que Bailly combattît ou du moins désapprouvât la prorogation? Eh bien, noni Se démentant presque aussitôt lui-même, il l'approuve. « Cette assemblée, qui fut toujours fort sage, arrêta la prorogation et fît bien. » Il croit même devoir renchérir sur cet éloge. Car, tandis que, en réalité, en se prorogeant eux-mêmes, les électeurs de Paris créaient un pouvoir illégal à côté ou même au-dessus du .pouvoir légal, préparant de la sorte une désolante anarchie tour à tour et une tyrannie insupportable, Bailly s'extasie sur l'opportunité de la mesure que prit rassemblée, « qui ne pouvait cependant prévoir ni la nécessité de ses réunions, ni la gloire dont elle devait se couvrir ».
Ce que Bailly avait été comme électeur, permettait de deviner aisément ce qu'il serait comme député. Il
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faut Ten croire, quand il affirme qu'il ne sollicita" point cet honneur et que, tout en restant lui-même à ce sujet sans crainte comme sans espérance, il s'efforça de rassurer Mme Bailly contre les chances d'une nomination que redoutait cette femme sensée. « Son imagination, dit-il, se peignait les débats inévitables, les querelles particulières et générales, qui lui montraient en perspective et les dangers privés et un danger commun, la guerre civile ; elle désirait que je ne fusse pas engagé dans cette mêlée. » Si ce n'était pas en quelque façon rabaisser la dignité de l'histoire, on dirait qu'il y avait dans ce ménage de M. et de Mme Bailly quelque chose de M. et de Mme Jourdain, de la bourgeoise qui voit clair et du bourgeois entiché, non d'aristocratie nobiliaire, mais de l'aristocratie tout aussi enivrante que confère la popularité *.
En définitive, ce fut très volontairement que Bailly se laissa engager dans la mêlée. Il s'y fît d'ailleurs tout d'abord remarquer par des actes qui, sous des aspects divers, révèlent la probité de son caractère.
Malgré l'effervescence des esprits et en dépit de la
1. Qu'on me permette de transcrire ici, à titre de témoignage, ce que me mandait, à propos de cette Étude sur Bailly, un de mes illustres confrères, dont la science a eu à déplorer la perte récente. « Les Mémoires, de l'infortuné maire de Paris, m'écrivait M. J.-B. Dumas, m'avaient inspiré les sentiments que vous en avez éprouvés vous-même, et je n'ai pas pu accorder à Arago qu'il fût dans le vrai à l'égard de son héros. Mais, chose étrange î il croyait écrire sa propre histoire, et quand il faisait tirer le canon de la rue Soufflot, il pensait à Bailly.... Vous l'avez bien jugé (Bailly) et si vous aviez entendu Mme de Laplace, qui avait si bien conservé les traditions des hommes de ce temps, parler de M. et de Mme Bailly, vous auriez apprécié leurs rôles respectifs exactement comme vous l'avez fait... »
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faveur prépondérante que dès lors obtenait le nombre» on n'en était pas encore venu, non pas même à imaginep le suffrage universel ; mais des préoecupations personnelles beaucoup plus que des vues théoriques parta-* geaieiit déjà les électeurs relativement au mode & suivrs pour la nomination des députés. Ôïi balança le scrutki de liste contre le scrutin individuel. Éclairé par sa com» cience, Bailly n'hésita pas. Il n'alla point jusqu'à s'écrier « que le scrutin de liste n'éte^ qu'une mystification indigne d'un peuple libre ». Mais, pour avoir moins d'énergie, son langage n'en fut pas moins explicite et moins raisonnable. « he scrutin de liste, disait*il, étail certainement plus favorable à l'intrigue et aux préten» tions; les voix en se dispersant laissent plus d'espérance de parvenir avec peu de suffrages. Le scrutin individuel trois fois répété offre un moyen à une réunion motivée, et le ballottage par où il finit est un combat corps à corps où, dans une assemblée bien composée, le mérite et la vertu doivent avoir l'avantage. » Après d'orageux débats, à la pluralité de 184 voix contre 159, le scrutin individuel fut enfin préféré, « et par des raisons décisives, et aussi parce que c'était la forme indiquée par le règlement et celle qui avait été suivie par toute la France ». Bailly n'avait point été étranger à l'adoption de cette sage et équitable procédure. Mais sa droiture naturelle se manifesta encore plus expressément à Toccftsion de la motion que Ton fit pour exclure de la députation tous ceux qui appartenaient par des places quelconques à l'administration, ou qui avaient des grâces et des pensions. Ce fut alors que Bailly déclara noble*^ ment « qu'il tenait la plus grande partie de sa fortuné des grâces et des pensions du gouvernement : qu'il ne
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croyait pas que l'on pensât à lai pour la députation, mais que, lui fît-on Thonneur de le nommer malgré le» motifs de la motion qui l'excluait, il se ferait un devoir de refuser, se devant à lui-même de conserver sa repu*tation de cinquante- trois années à rabri du soupçon »«
Une pareille déclaration ne devait pas lui nuire, car les homâies réunis se sentent infailliblement le cœur touché par tout ce qui sort spontanément du cœur. « Ce discours, écrit-il, fit un effet tout contraire à celui quô j'attendais. On applaudit ma déclaration, on rejeta ma renonciation. Je la réitérai, on la rejeta de manière à ne plus me permettre d'en parler, et avec des bontés infinies dont je conserverai une éternelle reconnaissance* )>
Le 12 mai, à la pluralité de 173 voix sur 377, Bailly était nommé premier député de Paris, et, dix jourd après, il se retirait pour la dernière fois d'une assemblée « où il avait reçu tant de marques sensibles d'affection et d'où il emportait et tant de regrets et tant de reoon>* naissance ».
Bailly nous apprend lui-même que son premier soin, en arrivant à Versailles, fut de prendre, afin qu'on n'en ignorât, l'uniforme de député^ l'habit noir, la chevelure longue et le manteau. Il n'omet pas non plus de noter que, lors de la présentation des États au roi et à la reine, la reine « mit l'attention, ou du moins il le crut, de lui adresser quelques mots ». — a Je pouvais en être connu, observe-t-il, et par quelques ouvrages, tels que le Rapport sur les hôpitaux^ qu'on m'assura qu'elle avait lu et avec sensibilité, et personnellement lui ayant été présenté à mon entrée à l'Académie française. J'étais connu du roi par les mêmes raisons, et j'ose croire qu'il
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avait pour moi quelque estime. » Cette préoccupation constante de sa personne poursuit Bailly jusqu'au sein des États généraux, et avec une ingénuité pour laquelle il demande excuse, puisque aussi bien « celui auquel il découvre ses faiblesses a les siennes », il avoue avoir éprouvé peut-être un sentiment pénible de s'y sentir étranger et inconnu. Il quittait une assemblée où il avait été toujours en vue et toujours caressé, et il était là, au contraire, « comme un fils de famille sortant de la maison paternelle où il était chéri, soigné, et qui entre dans le grand monde où l'on ne prend pas garde à lui».
Toutefois, des soucis plus patriotiques ne tardèrent point à s'imposer à son activité. Enhardis par l'exemple de ce qui s'était pratiqué dans l'assemblée des électeurs de Paris, les députés du tiers avaient réclamé dès les premiers moments la vérification en commun, et fini par signifier que sur ce point ils n'entreraient point en accommodement. On sait avec quelle ténacité ils persistèrent dans cette résolution, et quelle résistance, de leur côté, leur opposèrent le clergé et particulièrement la noblesse. A peine est-il besoin de rappeler le sentiment que, pour son compte, manifesta Bailly. Il lui semblait étrange « que les représentants de deux cent mille individus au plus (c'était là son thème favori) décidassent à eux seuls une question qui intéressait vingt-cinq millions d'hommes », et il le répétait sur tous les tons. Aussi sa place fut-elle immédiatement marquée dans le tiers état. Le 3 juin, il était élu doyen, et, après avoir résisté quelque temps, moins pourtant par modestie que par crainte de compromettre « la réputation littéraire dont il avait joui ju3qu'alors et qui lui avait coûté
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des années à acquérir », il se laissa conduire au fauteuil et occupa la présidence.
Certainement le tiers état ne pouvait se donner un doyen qui fût mieux préparé et .disposé à servir toutes ses passions par sa faiblesse et ses préjugés, plus encore que par sa force et ses convictions.
Ce n*est pas qu'il n'y ait rien à louer dans l'attitude que prit alors Bailly et dans la conduite qu'on lui vit tenir. Ainsi, sans applaudir autant qu'il le fait lui-même « à sa fermeté et à sa sagesse », on ne peut qu'approuver la sollicitude avec laquelle il s'appliqua à aflTranchir le corps qu'il présidait de tout cérémonial humiliant, quoiqu'il apportât dans l'accomplissement de cette tâche, en même temps qu'une opiniâtreté importune, une sorte de pédantisme et d'effarouchement de dignité. Mais ce qui juge Bailly, c'est le zèle aveugle qu'il mit à faciliter les empiétements successifs par lesquels le tiers état en vint à absorber tout pouvoir et à s'approprier toute autorité.
Ce n'était pas en effet une vaine question de préséance quetîelle qui, tout d'abord, divisa les trois ordres appelés à composer les États généraux. En demandant la vérification des pouvoirs en commun, le tiers ne prétendait rien moins qu'abolir la distinction même des ordres et obtenir, avec le vote par tête qui lui livrait évidemment sans merci tous les intérêts du clergé et de la noblesse, l'unité et conséquemment pour lui-même la souveraineté de la représentation nationale. Et Bailly l'entendait bien ainsi. C'était chez lui une idée fixe, que le nombre constituait la loi et la quantité la justice. « Comment vingt-quatre millions d'hommes n'auraientils pas raison contre deux cent mille individus ? Com-
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ment les représentanig, envoyés par les quatre-vingtseize centièmes au moins de la nation, pouvaient-ils être en quoi que ce soit arrêtés par les quatre centièmes? On n'avait qu'à citer l'usage; mais la raison, qui se réveillait, étouffait le murmirre de Tusage... Qu'étaitce qu'un État où la nation avait trois voix? Quel était le résultat de ces trois voix? Était-ce la pluralité? Il aurait été singulier que quatre pussent faire la pluralité sur cent. Qui donc aurait décidé entre elles? Le roi? Eh! mais alors, la nation n'avait plus de volonté* Convenons donc de ces vérités, concluait fiailly 2 point d'ordres dans les représentants de la nation, délibération en commun, unité dans la représentation. Admirons la marche sage et forte de l'Assemblée. »
Cette marche fut surtout audacieuse et précipitée* Sous la présidence de Bailly, les députés du tiers état ne prirent bientôt plus que le nom de députés des communes. Or, « s'intituler les communes de France, c'était, aux yeux de la noblesse et du clergé, presque se dire la nation ». Et Bailly ne pouvait s'empêcher de le remarquer : « Il y avait un grand inconvénient à se déclarer la nation, parce que cela n'est pas rigoureuse* ment vrai, tant qu'il y a deux chambres du clergé et de la noblesse, et que ces deux chambres ont le droit de s'assembler. » Mais les scrupules de Bailly se calmaient aisément. c< Cependant il est certain, ajoutait-il, que les Français en masse, moins le clergé, moins la noblesse, formaient un corps si considérable, qu'ils formaient la presque totalité et pouvaient être considérés comme la nation entière. Ainsi l'Assemblée se trouvait entre l'usage et la raison. » Du consentement et avec la haute approbation de Bailly, les députés du tiers s'appelèrent donc
les députés des communes. Puis, s'érigeant de leur chef ea Assemblée nationale, ils invitèrent, par voie de sommation, les deux autres ordres à se réunir à eux. Enfin ils décidèrent que toute levée d'impôts, qui n'aurait pas été formellement consentie par l'Assemblée, cesserait entièrement dans toutes les provinces du royaume, quelle que fût la forme de leur administration, àe qui était rendre comme impossible toute séparation de l'Assemblée, puisque la levée des impôts dépendait de sa durée*
L'Assemblée avah beau déclarer que c'était de concert avec Sa Majesté qu'elle se proposait d'opérer la régénération nationale. Bailly lui-même l'observe justement : le gouvernement ne pouvait s'empêcher de eonstater que par de tels actes TAssemblée s'emparait de l'aaiorité, jusqu'alors uniquement royale. Aussi étaitil bien naturel, quand surtout la résistance des ordres dits privilégiés commençait à fléchir et qu'après l'accession pai'tielle de quelques curés qui ne se doutaient guère qu'on leur demanderait prochainement jusqu'à kl déposition de leurs lettres de prêtrise *, la majorité
i. On débuta par la consUtutîon civile du clergé et personne n'ignore à quel universel mépris se trouvèrent bientôt voués les prêtres jureurs. Ce que Ton sait moins et ce que se plaisait luimême à raconter Talleyrand, un des évêques conséci'ateursj «'est comment se fii la consécration du nouveau clergé. Il avait fallu trois évêques pour cette opération; les deux associés de Tévêque d*Autun, Tévêque de Lida et Tévêque de Babylone^ avaient hésité jusqu'au dernier moment. Or voici de quelle manière Talleyrand racontait à Dumont s'y être pris pour lever leurs scrupules. — « L'évêque de Lida lui dit que Tévêque de Babylone chancelait dans sa résolution : sur quoi il va faire une visite à celui-ci; et pour lui faire une leçon détournée, il lui dit que leur confrère de Lida est sur le point de les abandonner; qu'il sait à quoi cela les expose de la part du peuple ; que pour
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du clergé, se séparant de la noblesse, avait arrêté sa réunion au tiers; il était bien naturel que Louis XVI fîpît par s'émouvoir. Une séance royale fut donc aanoncée, et un ordre du roi suspendit la réunion des États, afin qu'on pût procéder aux préparatifs nécessaires dans le local où se réunissaient les députés.
On était au 20 juin et la séance royale avait été indiquée pour le surlendemain 22. Bailiy (l'auteur présumé de la comédie du Soupçonneux)^ Bailiy n'en soupçonna pas moins contre^ le tiers état de noirs et perfides desseins. Aussi bien, « cette séance était un véritable lit de justice ; mais l'Assemblée n'était pas le Parlement émané de l'autorité du roi et sujet à cette autorité créatrice, et d'ailleurs le temps des lits de justice était passé. » Malgré les avis contraires et réitérés du grand maître des cérémonies, organe légitime du roi en pareille circonstance, BaiJly, qu'excitait d'ailleurs et dominait le janséniste Camus, Bailiy se résolut donc à former l'Assemblée. « M. Guillotin proposa le Jeu-de-Paume : on arrêta de s'y rendre. » Ce fut là que, renouvelant le serment qu'il s'était déjà prêté à lui-même le 17 juin, lorsqu'il s'était érigé en Assemblée nationale, ce fut là que le tiers état, déclarant « que partout où ses membres étaient réunis, là était l'Assemblée nationale, d jura ki de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeraient, jusqu'à ce que la constitution du royaume fût établie et aff'ermie sur des fondements
lui sa résolution est prise; qu'il ne veut pas s'exposera être lapidé par la populace; et faisant jouer dans, ses mains un petit pistolet d'une manière assez menaçante, il dit à l'évèque de Babyîone qu'il était prêt à se tuer lui-même, si Pun d'eux venait à le trahir : cette menace fit son effet. » Dumont (de Genève), Souvenirs sur Mirabeau, Bruxelles, 1832, in-12, p. 258 et en note.
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solides ». Des cris réitérés et universels de Vive le roi! accompagnèrent ce nouvel acte, où se consommait étourdiment et comme d'un seul coup la ruine de la royauté. Ce ne devait pas être là cependant le dernier fait révolutionnaire, accompli à l'instigation et à la grande satisfaction de Bailly. Le 23 juin eut lieu la séance royale annoncée, le tiers état ayant à l'avance décidé, avec l'assentiment de son président, « qu'on resterait dans un profond silence avant et après la manifestation des intentions du roi, quelles qu'elles fussent». Ces intentions, qui étaient excellentes, ne parurent au tiers état que blessantes. « On fut étonné qu'en parlant à la nation assemblée, on eût fait dire au roi : « le roi veut, le roi entend » ; qu'on lui eût fait casser comme illégaux et inconstitutionnels, les arrêtés pris par elle le 17 juin, lorsque le chef suprême, le représentant héréditaire de la nation ne peut' avoir qu'un veto. » Et sans doute, le langage de Louis XVI ne pouvait ni ne devait être, grâce au ciel, le langage de Louis XIV. Mais fallait-il donc brusquement rompre avec une antique légalité, et, à rencontre de la souveraineté du prince subitement amoindrie, presque anéantie, dresser hostilement la souveraineté du peuple? Ce fut néanmoins ce qui arriva. Vainement le roi, en levant la séance, enjoignait-il au5t ordres de se séparer de suite, pour reprendre le lendemain leurs séances dans leurs chambres respectives. Les communes demeuraient immobiles. Bailly condamnait plus tard « comme très déplacée et hors de toute mesure » l'apostrophe si connue de Mirabeau au marquis de DreuxBrézé : « Allez dire à votre maître que la nation est ici et qu'on ne peut la séjparer que par la puissance des baïonnettes. » « Cette réponse qu'on a beaucoup louée
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dans le temps, écrivait Bailly, n'en est pas une; et c*est une apostrophe que l'orateur ne devait pas faire, qu*il n'était pas en droit de faire. » Bailly, président des États généraux, n'en maintenait pas moins, contrairement à l'injonction du roi, TAssemblée, qui, sur-le-champ, à •es précédents arrêtés qu'elle déclarait confirmer, en ajoutait un nouveau, par où l'inviolabilité de chacun de ses députés était reconnue, n L'antiquité, écrit Bailly eflthou«iasmé, l'antiquité n'a Ken à opposer à la sagesse de ces arrêtés et à la résolution de ceux qui les ont pris, ]^ A tout le moins, la division du clergé et de la noblesse aussi bien que la mollesse du roi aidant, c'en était fait des États généraux. La veille même de la séance royale, une grande partie du clergé était venue se réunir au tiers, et quelques membres de la noblesse avaient, à leur tour, suivi cet exemple.
Cependant à Versailles et dans la France entière, l'agitation allait nécessairement croissant, en même temps que les réunions présidées par Bailly devenaient, grâce à Bailly, de plus en plus tumultueuses. Suivant lui, en effet, « l'ouverture libre des portes du local ^ siégeait l'Assemblée était un devoir indispensable, quelles qu'en pussent être les suites, » de telle sorte que, « quoique Tentrée de la salle fût interdite, il y avait toujours plus de six cents spectateurs », D'autre part, il accueillait avec éloge, « avec des marques publiques de {sensibilité «^ les adhésions qui commençaient à affluer des différentes villes du royaume, et dont la première fut eelle des électeurs de Paris, qui, malgré l'accomplissement depuis longtemps consommé de leur mandat, avaient « heureusement » persisté à se réunir. Aussi la députation f«t-elle invitée à s'asseoir, à assister à la séance, et « ce
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furent les premiers étrangers qui reçurent cet honneur si prodigué depuis. « Bailly « avait eu le plaisir de leur répondre comme président de TAssemblée nationale, et de faire parler la nation à la Ville de Paris ».
Manifestement, c'était là le commencement de tous les désordres, et un tel état de crise violente ne pouvait se prolonger. Louis XVI, comme toujours, prit le parti en apparence le plus paternel. Ne sachant point, ainsi que le lui avait autrefois conseillé sagement Turgot, « s'armer contre sa bonté même, » il céda, et, sur son invitation expresse, le 27 juin, le corps entier du clergé ayant à sa tête le cardinal de Larochefoucauld, et le corps entier de la noblesse précédé de son président, le duc de Luxembourg, entrèrent solennellement dans la salle qu'occupait le tiers. Il semblait que l'assemblée des États généraux fût enfin constituée ; à ce moment précis et en réalité, l'assemblée des États généraux n'existait plus.
Malgré cela, ou plutôt à cause de cela même, Bailly se sentit enivré de joie. Quittant aussitôt Versailles, il s'efforça de répandre la bonne nouvelle tout le long du chemin en se rendant à Ghaillot, où la population lui ménageait, avec force embrassades, les triomphes d'un feu d'artifice et « d'une fête vraiment patriarcale ». Bientôt même, par reconnaissance aussi, elle le fît marguillier d'honneur. Cette dernière distinction toutefois ne devait pas laisser que d'embarrasser Bailly aux yeux de la postérité I « Je n'ai jamais fait les fonctions de marguillier hors de ma réception, écrit-il misérablement dans ses Mémoires. Les marguilliers étaient presque sans activité lorsque je suis sorti de place, et la constitution d'ailleurs a proscrit toutes ces places d'honneur, qui ne sont pas compatibles avec l'égalité. »
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