‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 52 sur 61 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

BAILLY MAtRB DE PARIS

Rien ne revient plus fréquemment dans les Mémoires de Baiily, que le témoignage qu'il se rend à lui-même de Testime qu'il inspirait et des sympathies qu'il avait su mériter, comme doyen du tiers état, comme doyen des communes, comme président du tiers état spontanément érigé en Assemblée nationale. La question était de savoir si, la réunion des ordres une fois effectuée, de lui-même et sans solliciter un vote préalable, il se maintiendrait à une présidence qui était devenue, après tout, la présidence des États généraux. Quelques sera* pules, qu'il s'avisa de communiquer au duc d'Orléans, furent aisément levés par un prince qui n'en avait guère^ et c'est à peine si, au sein même de l'Assemblée, de timides résistances se produisirent. Bailiy accomplit donc cette nouvelle usurpation avec un contentement parfait, heureux et fier de consigner dans son Journal les paroles suivantes de Barère, rédacteur du Point du jour : u On regardait comme un événement unique qu'un membre des communes présidât an prince de TÉgUse et

des prélatB, un prince du Bang et des seigneurs; mais te est l'empire des circonstances et la marche des révolu»tions. »

Néanmoins la présidence de Bailly arrivait à son terme, et, le 3 juillet, il cédait à Tarchevêque de Vienne le fauteuil que le duc d'Orléans n'avait pas accepté. Aux remercîments que lui décernait TAssemblée, il répondait d'ailleurs en disant dans le plus étrange galimatias « que ces témoignages de satisfaction mettaient le comble à son bonheur; qu'il osait supplier l'Assemblée de cimenter ce bonheur qui était son ouvrage en lui continuant ses bontés, et de permettre de mêler au souvenir des honneurs dont elle l'avait comblé, une tendre et respectueuse sensibilité de ces bontés qui lui seraient toujours chères ». De leur côté, les académies auxquelles appartenait Bailly s'empressaient de le féliciter, et l'Académie française, notamment, lui faisait savoir par la voix de Marmontel « combien elle s'honorait de compter au nombre de ses membres un Aristide que personne ne s'était lassé d'appeler le juste ». Enfin Bailly nous apprend lui-même que la province se mêla à ce concert d'éloges, et que, non contente de lui voter une adresse, la municipalité de Bordeaux lui demanda son portrait.

Peut-être eût-on modéré ces élans de gratitude, si l'on avait moins considéré les intentions de Bailly qu'apprécié ses actes et froidement envisagé leurs résultats. Sa présidence n'avait été, en somme, dès le début et ce qu'elle resta jusqu'au bout, qu'une présidence de désorganisation. Ce fut lui en effet qui, pour couronner son œuvre et à la veille même du jour où expiraient ses pouvoirs, se chargea de lire en séance et d'appuyer la

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pétition séditieuse de quelques Parisiens obscurs, qui osaient bien, « au nom de la nation », demander au président de l'Assemblée amnistie et protection pour des gardes-françaises arrachés « par le peuple » aux prisons de TAbbaye où, pour indiscipline, les avait fait conduire M. du Châtelet, leur colonel. Résolution désastreuse, qui en aggravant l'antagonisme déjà suscité entre l'autorité royale et l'autorité de l'Assemblée, mit le malheureux Louis XVI dans la cruelle alternative de se montrer faible une fois de plus en pardonnant, ce qu'il fit, ou de sévir, ce qui répugnait à son cœur! Résolution qui devint ainsi le signal des plus odieux excès I En vain observa- t-on dans l'Assemblée « qu'une lettre souscrite de personnes inconnues et sans qualité, ne pouvait faire l'objet d'une délibération , que les choses d'ordre et de police étant du ressort du pouvoir exécutif, ce serait empiéter sur les droits du monarque que de se mêler de celles-ci » ; ou encore « que l'impassibilité étant le caractère du pouvoir exécutif, et que l'autorité militaire étant la sauvegarde de la sécurité publique, il fallait lui laisser tout empire ». « Tout cela était bien, répondait Bailly, les principes doivent être respectés ; mais on peut s'écarter de leur rigueur dans les temps extraordinaires. »

Redevenu simple député, Bailly, soit comme membre du comité de constitution, soit comme spectateur et juge des événements redoutables qui si rapidement se succédaient, continua à se montrer tel qu'on l'avait connu comme président, d'une vanité pitoyable et d'une générosité imprévoyante, se rendant connpte des bonnes raisons et se laissant séduire par des sophisipes, d'un bon vouloir patriotique et d'une conduite subversive, en

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attendant qu'il fit paraître, comme maire de Paris, les mêmes intentions honnêtes et la même compromettante incapacité.

Que penser en effet de ses vues théoriques? Si les lumières doivent être, à son sens, la hase du pouvoir politique, il reconnaît que la propriété ou la richesse a pu et peut être regardée comme une sorte de mesure des lumières. « Tout homme n'influe pas sur la législation par le droit d'élection, écrit-il judicieusement; ce droit est accordé au citoyen qui paye une certaine taxe, qu'on regarde comme la mesure de ses lumières ; tout citoyen ne doit aussi composer la force armée que d'après la même taxe et la même mesure. Il faut au moins qu'il en sache assez pour connaître qu'il a plus à gagner à se soumettre à la loi, qu'à la violer. » En même temps, néanmoins, Bailly semble réclamer, mais n'indique pas une mesure plus équitable des lumières et un signe mieux approprié. D'un côté, il estime que c'est une idée très belle et très philosophique que d'établir pour base de la constitution une Déclaration des droits de V homme ^ et lui-même fait aussi un projet de déclaration des droits. D'autre part, cependant, il convient « que ces idées métaphysiques égarent plus qu'elles n'éclairent la multitude, que c'est un moyen d'isoler l'homme et de lui faire oublier qu'il est entouré de ses semblables; que lui apprendre ses droits avant ses devoirs, c'est préparer les abus de la liberté et le despotisme individuel, c'est ouvrir un passage à des eaux réunies en torrent, avant de leur avoir fait un lit et des digues ». Ce va-et-vient entre le vrai et le faux, cet embarras et cette incertitude de l'intelligence de Bailly ne font du reste que reproduire l'agitation qui autour

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de lui fermente et éclate, et si une fois de plus, en cela s*adinirant lui-même, il admire TAssemblée « discutant avec tranquillité et maturité, et prononçant les oracles de la sagesse, » c'est, surtout, parce que déjà « T Assemblée délibère entre des scènes d'horreur »•

Or, les scènes d*horreur, dont Paris commençait à être le théâtre, qui donc partout les avait en grande partie provoquées, sinon TAssemblée en s'arrogeant une puissance rivale de la royauté, sinon Bailly en ne cessant de s'associer par son initiative, par son vote ou par ses encouragements, à toutes les mesures qui tendaient d'abord à énerver, à amoindrir, puis à ruiner l'autorité royale? En effets voyez! A peine le roi a-t-il amnistié au moins par son inertie et par son silence les gai'des-françaises révoltés, que les troubles se multiplient dans Paris, qui en appelle derechef contre le roi à l'Assemblée, et que les exigences s'accroissent dans l'Assemblée, qui se fait vis-à-vis du roi^ qu'elle harcèle de ses députations sous prétexte < de verser dans son sein ses alarmes », l'intermédiaire inquiète, tracassière, impérieuse, du peuple et de Paria. Louis XVI a-Ml cru devoir de nouveau éloigner Necker qui déjà une première fois avait dû quitter la direction des affaires? Paris porte en triomphe le buste du ministre disgracié; « la destinée de la patrie semble liée à la sienne, » et TAssemblée prenant un arrêté, que Bailly déclare (c digne du sénat de Rome, lorsqu'Annibal était aux portes de la ville », vote la responsabilité des ministres. Louis XVI a-t-il cru devoir ordonner à Versailles et aux environs de Paris un rassemblement de troupes, dont les intrigues révolutionnaires qui menacent la capitale, n'expliquent que trop la nécessité? Bailly

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« objecte, comme Mirabeau, que ces précautions ne sont propres, au contraire, qu'à entretenir cette fermentation », et, affectant de n'y voir, quoiqu'il avoue sur ce point être réduit aux conjectures, qu'une menace contre la représentation nationale, il décide l'Assemblée à voter qu'elle se déclare en permanence. Louis XYI enfin a-t-il cru devoir s'opposer à la création d'une garde parisienne, demandée au nom des électeurs par M. Guillotin, et qui ne pouvait être évidemment qu'une armée de guerre civile ou d'insurrection? Bailly trouve bon « que les citoyens de Paris recouvrent les droits naturels, et émancipés par le besoin, se donnent cette garde qu'on leur refusait ». Et encore que son àme placide se soulève à la vue du sang et répugne à la vio* lence, tout désordre lui devient dès lors matière d'approbation ou de pardon. Si les électeurs de Paris, qui, depuis la nomination de leurs députés, étaient sans mandat, s'introduisent à l'Hôtel-de-Ville, u c'est qu'ils ont reçu leurs pouvoirs du peuple, en même temps que de la nécessité et du danger », et il lui semble que Paris soit sauvé des entreprises du despotisme par le courage de M. Ghignard ou par l'activité de l'abbé Faucbet. Si le régiment des gardes-françaises caserne à Paris, après s'être armé contre le régiment de Royal- Allemand, vient se mettre à la disposition des électeurs, a c'est un acte de zèle, de civisme et de courage, qui mérite d'être applaudi avec transport ». Si un nombre considérable de soldats des régiments cantonnés aux environs se rendent à Paris pour servir la nation, il y a là « de quoi être un peu rassuré sur le danger des troupes ». Si le peuple arrête tous les courriers et exige que toutes les lettres soient ouvertes, « il

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est évident que toutes les lois se taisent dans de pareils dangers ». — Il y a plus, le prévôt des marchands, Plesselles est-il lâchement assassiné? » Peut-être aussi avait-il trahi la conflance du peuple. » Mais c'est particulièrement la prise de la Bastille, c'est-à-dire le sac, non d'une forteresse, mais d'une prison, suivi de regorgement de quelques invalides et du meurtre affreux du vieux gouverneur de Launay, massacré pour avoir refusé de se rendre, après sommation, à une poignée de séditieux; c'est surtout la prise de la Bastille, dont aussi bien, les électeurs de Paris avaient, dès avril, réclamé la destruction , qui détermine chez Bailly une explosion d'enthousiasme. Il ne lui vient pas à l'esprit que l'abolition des lettres de cachet importait seule, et que le siège de la Bastille n'était guère en lui-même, qu'une émeute peut-être gagée et qu'une échauffourée déplorable *. Lui aussi, et un des premiers, il se prend à admirer « cette grande scène de fureur, de vengeance, de victoire, de joie, d'atrocités, et où ont brillé quelques traits d'humanité ». Il faut même le remarquer; l'admiration qui le possède, au lieu d'être, comme le

1. Cf. Mémoires de Condorcet, t. II, p. 74. a Parmi les faits qui eurent lieu par suite de la prise de la Bastille, un des plus intéressants est sans doute celui des -sept prisonniers que l'on y trouva. Pas un d'eux ne voulut se joindre aux vainqueurs qui leur rendaient la liberté ; pas un d'eux ne voulut se plaindre du gouverneur. Il se trouvait parmi eux un insensé; on ne l'avait tiré de la chambre qu'il habitait qu'après le départ de de Launay; on lui fit comprendre qu'il avait péri. Il fut si vivement afOigé qu'il promit de ne plus prendre d'aliment : il se traîna, sans être aperçu, jusqu'à la porte de la chambre du gouverneur; il se coucha devant; il y resta un jour et demi sans que personne vînt. On le trouva exténué; on l'emporta de force, mais on ne parvint pas à le consoler; il persista à ne pas vouloir accepter de nourriture et mourut. »

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plus souvent il arrive en un tel sujet, un simple accès de badauderie libérale, est chez lui une admiration raisonnée. Non content de tresser des couronnes < aux vainqueurs de la Bastille » , de s'extasier sur ces citoyens, « qui, accoutumés au repos et aux délices, avaient été tout à coup transformés en soldats et en Romains », « deux choses, écrit-il, marqueront éternellement cette mémorable journée. L'établissement de la garde nationale, qui devait être imité dans tout le royaume, a établi une force nationale qui, dirigée par les magistrats populaires et toujours suivant la loi constitutionnelle, opposait une barrière au despotisme, tenté de relever ses débris. L'autre, la prise et la démolition de la Bastille, commencée le jour même de sa prise, et qui était pour le peuple une image physique et matérielle de la chute de l'ancien gouvernement et de la destruction du pouvoir arbitraire. Ces grands changements avaient été opérés complètement par les arrêtés des 17, 20 et 23 juin, mais c'était aux yeux et à la connaissance des législateurs et des esprits éclairés. La Bastille, prise et rasée, parlait à tout le monde. »

Gomme s'il fallait que son intelligence fût ici en proie à toutes les hallucinations d'un patriotisme de circonstance, Bailly recherche même jusqu'à quel point M. de Launay a été coupable. « On l'accuse d'une trahison détestable, c'est d'avoir fait entrer un nombre de personnes dans la cour, et de les avoir fait fusiller. Il n'y a point de preuves au procès-verbal , mais le cri public en dépose, et cette prévention vraie ou fausse justifie la fureur du peuple. 11 est certain, par le témoignage de la députation, qu'on a arboré le drapeau blanc, qu'on a renversé les fusils, et que cependant ces

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signes de paix ont été bientôt suivis d'une décharge. Les hostilités qu'il pourrait alléguer ne Texcuseraient pas; dans un pareil tumulte, il est bien des erreurs; il fallait réitérer les signes de paix. On ne peut douter qu'il n'eût des ordres de se défendre jusqu'à l'extrémité; et je n'en conçois pas la raison, car la Bastille n'était ni une citadelle ni un poste important. Jusqu'à quel point devait-il exécuter ces ordres? C'est ce qui était très délicat. La position de ce moment était extraordinaire. Entre deux autorités dont l'une ancienne, jusqu'ici seule reconnue, et une nouvelle qui se montre, quelles sont les limites, les cas où l'une doive céder à l'autre ? C'était une question pressante et difficile pour un homme qui aurait eu plus d'esprit et de tète que M. de Launay. »

Malheureux Bailly, qui ne prévoyait guère, en jugeant ainsi de Launay, qu'il serait prochainement exposé luimême à de pareilles extrémités, ou qui pouvait à ce point oublier qu'il les avait subies I Surtout malheureux Louis XVI , dont la faiblesse devait constamment conniver à de pareilles faiblesses I

Au grand contentement de Bailly, Louis XYI céda, en effet, sur tous les points. On lui avait demandé le rappel de Necker; Necker fut rappelé. On lui avait demandé le renvoi des troupes; ordre fut donné aux troupes de s^éloigner de Paris et de Versailles. On lui avait demandé l'établissement d'une garde civique; l'organisation d'une garde civique fut approuvée. Et pour comble de bonhomie, ce fut Louis XVI qui vint en personne annoncer solennellement à l'Assemblée surprise et un moment émue, ces concessions si voisines d'une abdication.

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Lo roi avait d'ailleurs autorisé» invité même TAssemblée à faire connaître par une députation ces nouvelles dispositions à la capitale. Bailly ne pouvait manquer d*ôtre mis ou de se mettre de fête. Aussi, après avoir reconduit jusqu'au château le débonnaire Louis XYI qui avait voulu y rentrer à pied et sans gardes, « revenu extrêmement fatigué, ses habits trempés par les efforts continus pour soutenir la foule et l'empêcher de presser le roi, il ne se donna pas le temps de dîner, et se disposa à partir ». En vain la sage Mme Bailly essaya^ t-elle d'arrêter cet élan. « Mme Bailly ne se souciait pas que j'allasse à Paris ; mais elle ne me dissuada pas. J'étais curieux du spectacle de cette ville, si tourmentée et si changée en deux jours; peut-être aussi, et il faut dire tout, qu'après une présidence qui avait été applau^ die, je n'étais pas fâché de me montrer à mes concitoyens. Je ne rougis point d'un motif trop naturel pour être blâmé; ma destinée encore voulait que j'y fusse, et peut-être que si tout l'avenir avait été ouvert devant moi, je n'y aurais pas été. »

Voilà donc Bailly député, ou plutôt se députant en quelque sorte lui-même à Paris avec un grand nombre de ses collègues. La situation y devait sembler lugubre. Car « les ateliers étaient déserts, les boutiques fermées, il n'y avait plus de travail, et les généreux citoyens devenus guerriers manquaient de pain ». D'autre part, le lieutenant de police M. de Crosne ayant donné sa démission, il ne restait plus d'autre pouvoir dans la ville désemparée, que l'autorité contestée et contestable de quelques individus sans mandat, appelés électeurs. Bailly n'en fut pas moins ivre de bonheur. < Une foule immense dans les rues, toutes les fenêtres garnies.

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beaucoup d'ordre, et partout un empressement naïf et franc, partout des acclamations et des bénédictions sur notre passage, des larmes, des cris : Vive la nation ! vive le roi! vivent les députés 1 On leur distribuait des cocardes nationales rouges, blanches et bleues; on se pressait autour d'eux; on leur prenait les mains; on les embrassait. Chacun les nommait avec une voix attendrie; et j'eus quelque part à ces témoignages de sensibilité et de reconnaissance publique. Ce triomphe était bien doux; mais j'ose dire que nous l'avions bien mérité. »

Parmi ceux qui savouraient à longs traits en même temps que Bailly et qui avaient le mieux mérité les douceurs d'un semblable triomphe, se trouvait le marquis Motier de La Fayette.

Passionnément épris de toutes les idées nouvelles, même de celles de Mesmer, parti à dix-huit ans, sous l'influence de la belle de Simiane *, pour une guerre

1. Née de Dumas d'Uautefort, Madame de Simiane « avait été, dit la vicomtesse de NoaiUes, la plus jolie personne de son temps. Je n'ai jamais entendu parler des succès de sa figure à ceux qui en avaient été témoins, sans une sorte d'enthousiasme. Quelqu'un disait qu'il était impossible de la recevoir sans lui donner une fête. Lorsque je l'ai vue, elle n'était plus jeune, et moi j'étais enfant; cependant j'ai compris son effet. C'est tout simple; elle avait été la plus jolie des femmes, elle en était aussi la meilleure, et jusqu'à son dernier jour, sa bonté solide, assaisonnée d'une envie de plaire constante^ a produit autour d'elle une sorte d'effet magique. «• Cf. Othenin d'Haussonville. Le salon de madame Necker, t. Il, p. 26 et suiv. — La Fayette, au dire de Gondorcet, fut au nombre de ceux qui subirent cette sorte d'effet magique. Cf. Mémoires, t. II, p. 157. « Mme de Simiane, cette belle et jolie femme, montra les plus nobles et les plus tendres sentiments en se servant de son influence sur l'esprit et le cœur de M. de La Fayette,, pour lui inspirer, à Tdge de dix-huit ans, l'amour de la gloire, puisque ce fut elle qui l'engagea à la quitter pour aller en Amérique. »

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qu*au nom de nos intérêts politiques et de nos finances condamnait Turgot, puis revenu d'Amérique avec une auréole de gloire, chevaleresque et entreprenant, mais, en somme, de moins d'intelligence que de bravoure et plus avide de popularité que sérieusement soucieux du bien public, le jeune et déjà célèbre officier devait évidemment chercher à faire figure dans ces temps de fièvre et de bouleversement. Aussi le vit-on dès l'abord, à force d'être Américain oubliant d'être Français, encourager les refus de subsides, réclamer bruyamment les États généraux, se mêler à toutes les oppositions de province. « Les afl'aires de France, écrivait-il en mai 1788 à Washington, touchent à une crise dont les résultats sont d'autant plus incertains, que le peuple, en général, n'a nulle inclination à en venir aux extrémités. Gomme toutes les classes sont plus ou moins dépendantes, comme les riches aiment le repos, en même temps que les pauvres sont énervés par la misère et l'ignorance, nous n'avons qu'une ressource; c'est de raisonner et d'inspirer à la nation une sorte de mécontentement passif de non obéissance, qui peut fatiguer la légèreté et déjouer les plans du gouvernement. » En 1789, on était instantanément passé de la non-obéissance à la révolte. Toutefois, député aux États généraux, la conduite de La Fayette y fut, au commencement, fort circonspecte. C'est ainsi que Bailly remarque avec un certain étonnement que son nom ne figurait pas sur la liste de la minorité de la noblesse, qui le 25 juin se réunit au tiers état. Mais le mouvement une fois nettement décidé dans le sens de la Révolution, La Fayette s'y associa avec ardeur et s'en fit un des agents les plus entreprenants. Le premier, il lut un projet de déclaration des

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droits de Thomme. Un des premiers, il demanda qu'on volât la responsabilité des ministres. Enfin nommé vice^ président de TAssemblée, lorsqu'elle se déclara en permanence, il favorisa, soutint ouvertement toutes les prétentions et pétitions de la ville de Paris^ quelque étranges ou illégales qu'elles pussent être. Sa place àe trouvait donc naturellement marquée à côté de Bailly, parmi les députés qui vinrent sanctionner de leur présence tous les désordres de la capitale. Les noms de ces deux hommes devaient d'ailleurs rester, à partir de ce moment, presque inséparables dans les bonnes intentions qui certainement les animèrent, comme dans le mal qu'avec irréflexion ils autorisèrent ou accomplirent. Entre l'un et l'autre, il est vrai, une sourde rivalité de fait ne tarda point à s'établir et le peu séduisant Bailly se vit bientôt, non sans un déplaisir secret, éclipsé par le brillant La Fayette, a personnage de roman, écrivait Condorcet, dont l'éclat des aventures, la jeunesse, la figure et la renommée pouvaient enchanter pour ainsi dire les imaginations et rallier à lui tous les intérêts populaires ». Mais un pouvoir usurpé en commun devint le lien qui devait longtemps les unir.

Effectivement, au moment où les députés à l'Assemblée nationale se préparaient à sortir de THôtel-de- Ville pour aller à Notre-Dame remercier Dieu d'un si beau jour, et après maintes harangues consacrées à déplorer publiquement les erreurs du roi et à glorifier l'insurrection des gardes-françaises, « toutes les voix se réunirent pour proclamer M. le marquis de La Fayette commandant général de la milice parisienne; toutes les voix proclamèrent M. Bailly maire de Paris ». Bailly éprouve même le besoin d'ajouter que, « suivant sa

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mémoire et le témoignage de quelques électeurs, il croit avoir été nommé avant M. de La Fayette ».

Tel fut le premier et lamentable exemple des introni* sations scandaleuses et calamitetises qui, depuis et dans les mêmes lieux, devaient, hélas I si fréquemment se répéter. Toutes les voix avaient nommé Bailly, toutes les voix avaient nommé Là Fayette, toutes les voix, excepté celle qui, seule manifestement, devait avoir, pour une pareille désignation, autorité. Aussi bien, on se hâta de représenter à BaîUy « qu'on désapprouverait infiniment qu'il demandât la confirmation du roi; que le peuple devait être libre de nommer ses magistrats, et que le pouvoir exécutif ne devait pas y intervenir ». Bailly pensa, en conséquence, « qu*il était sage de s'abstenir de toute démarche à cet égard », et s'abstint. Ce ne fut « qu'après avoir fkit le maire » et longuement triomphé dans les rues de Paris, « seul entre M. Pitru, électeur, qui le tenait par la main et criait au peuple : Voilà notre maire, voilà le nouveau maire de Paris! et un vainqueur de la Bastille, le brave Hulln', qui lui soutenait l'autre bras, » que Bailly, embrassé par des femmes qui sortaient de la foule, accablé des vivat de la multitude, auxquels « les innocentes voix des enfants trouvés semblaient ajouter quelque chose de céleste », enivré en uii mot des événements de la journée, put enfin regagner Versailles. Il y avait là quelqu'un de moins joyeux que lui; c'était Mme Bailly, qu'il trouva dans une mortelle inquiétude et craignant qu'il ne lui fût arrivé quelque accident. Il lui

1. Hulin, mort comte de l'Empire et lieutenant général, eut le malheur de présider le conseil de guerre qui, en 1804, condamna le duc d'Ënghien à être fusillé.

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apprit sa nouvelle dignité, « dont elle fut peu satisfaite ». Malheureusement pour Bailly, ni avant ni après son élévation aux fonctions inattendues de maire de Paris, cette femme de sens ne parvint guère, ni par ses conseils ni par son exemple, à tempérer sa vanité insatiable. Tandis que Bailly aima plus que jamais l'étalage, tout orgueilleux de ses nombreux domestiques, de leur livrée plus voyante que celle du roi, de son carrosse précédé de deux ordonnances, madame Bailly se fît une loi de peu se produire en public, et déclara net à son mari a qu'il était très décent qu'elle restât chez elle ». Louable conduite, dont elle ne se départit que très rarement et sur les instances mêmes de Bailly : une première fois en paraissant à côté de Mme de La Fayette, lors de la bénédiction à Notre-Dame des drapeaux des soixante bataillons de la garde nationale, et une autre fois, lors de la bénédiction à Saint-Roch des drapeaux du bataillon des Feuillants. € Mme Bailly, qui s*est fait un principe de se peu montrer en public, et qui Ta soutenu, a fait la quête, écrivait béatement Bailly à propos de cette dernière solennité. Je lui ai donné la main, et j*ai cru que cet exemple d'union devait être utile aux mœurs. J'aurais voulu régénérer les mœurs en même temps que Tempire et la liberté. » Ce n'est pas tout; tandis que Bailly, qui, outre la maison qu'il s'était donnée à Ghaillot, avait conservé son appartement des galeries du Louvre, n'eut pas de cesse qu'on ne lui eût octroyé l'hôtel de la Police comme logement du maire, Mme Bailly s'empressa de refuser les libéralités trop faciles des commissaires de la Commune relativement au mobilier, qui n'en dépassa pas moins soixante-dix mille livres. Cette avisée autant

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que modeste personne semblait avoir le pressentiment de ce que les grandeurs qui charmaient Bailly offraient d'éphémère, sans pouvoir soupçonner toutefois à quelles vicissitudes terribles elle était elle-même réservée. Car, son mari mort, elle se trouva réduite au dénûment le plus absolu et ne dut de subsister qu'à la pitié de deux anciens confrères de Bailly à l'Académie des sciences, au géomètre Cousin d'abord, qui la fît inscrire au bureau de charité, puis à Laplace, qui, devenu le 21 brumaire 1799, ministre de Fintérieur, obtint pour elle du Premier Consul une pension de deux mille francs.

Il n'est que juste, en effet, de l'observer. Si Bailly et La Fayette s'étaient empressés d'accepter des fonctions toutes nouvelles des mains d'une multitude séditieuse et délirante, frayant ainsi la voie par leur conduite à tant d'autres ambitieux sans conscience ni pudeur, du moins leur premier soin n'avait-il pas été de s'allouer de gros appointements, payables en or, par i^ois et à l'avance. Bailly rappelle même, non sans une sorte d'émotion bourgeoise, qu'en frais de bienfaisance et en frais de dignité, il avait fort exposé sa fortune, « dépensant grandement, dans les commencements, les louis et les écus 3>. Quant à La Fayette, il avait su habilement se décharger de toute obligation pécuniaire sur Bailly. « Adressez-vous à M. le maire, » répondait-il invariablement à, quiconque sollicitait sa charité.

Ce n'est pas que la question du traitement ne dût enfin être réglée pour La Fayette comme pour Bailly ; mais elle ne le fut point à la satisfaction du maire de Paris. Bailly ne peut effectivement s'empêcher de noter avec quelque chagrin qu'au lieu de songer avant tout au chef civil, « qui eât le premier :i), l'assemblée des

électeurs s'occupa d'abord du chef militaire, « qui n'est que le second », et qu'après avoir ajourné la fixation de son traitement, elle ne lui offrit qu'une indemnité de cinquante mille livres, tandis que le traitement du commandant général était porté à cent vingt mille livres, accrues de cent mille livres d'indemnité. Comme si « ce n'était pas le comble de l'inconséquence que d'aller offrir à M. de La Fayette, riche, et à qui un état de maison n'était point nouveau et ne pouvait peser comme à Bailly, une indemnité de cent mille livres ; comme si, depuis six semaines qu'il était en place, M. de La Fayette avait pu les dépenser ! »

Ce fut là un des nombreux déboires que causa à Bailly l'inévitable concurrence qui, dès les premiers jours, s'établit forcément entre l'académicien transformé subitement en homme d'État et le gentilhomme qui avait, d'une manière si éclatante, mis son épée au service des opinions alors à la mode. Bailly s'efiForça du moins de rivaliser avec lui d'obséquiosité populaire.

Devenu tout à la fois député et maire de Paris, de même que La Fayette était devenu tout à la fois député et commandant de la garde nationale de Paris, si Bailly, comme La Fayette, s'abstient religieusement de demander la confirmation du roi, Bailly, comme La Fayette, la sollicite, au contraire, de l'Assemblée; Bailly, comme La Fayette, exige des électeurs que les districts soient invités à délibérer sur ces places et nominations, et La Fayette ayant eu l'idée d'écrire aussi une circulaire à ces districts pour leur faire la même demande, Bailly, instruit de cette démarche, s'empresse de leur écrire à son tour une circulaire semblable.

Cependant, quel usage ces deux hommes allaient-

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faire d'une autorité qu'ils avaient tout ensemble usurpée et mendiée? Le trouble était profond, le désarroi général, la royauté doublement menacée et par l'Assemblée et par Fémeute, la chose publique en proie à tous les caprices et à tous les appétits. C'était bien là le cas de dire qu'il n'y avait plus, de la part de quiconque tenait en mains le pouvoir, une seule faute à commettre. Sous peine de ruiner de fond en comble l'édifice social, il fallait enfin ne plus l'ébranler, et, en relevant les ruines déjà accumulées, le mettre à l'abri de nouveaux assauts. Au lieu de cela, apparemment avec des intentions pures (c'était le mot alors consacré), mais par une impéritie qui n'avait d'égale que leur infatuation extraordinaire, Bailly et La Fayette s'appliquèrent en quelque façon à pousser à bout, l'un la désorganisation civile, l'autre la désorganisation militaire.

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