CHAPITRE IV
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La Fayette avait bien mérité, sous tous rapports, que l'émeute victorieuse sans combat fît de lui son général. Car vice-président de l'Assemblée, il n'avait même pas craint de recommander aux électeurs venus réclamer à Versailles la formation d'une garde nationale, « de se défier des officiers généraux que le gouvernement placerait à la tête de la milice bourgeoise ». C'était, ce semble, indiquer clairement sa propre candidature. C'était aussi, sans que peut-être il s'en doutât, se mettre à la merci des révolutionnaires qui allaient lui conférer un pouvoir de rencontre* Et, en efiFet, le premier usage qu'il fut obligé de faire de l'autorité qui lui était dévolue, aurait dû être évidemment, pour un officier français, une humiliation profonde^ si, dès le début, La Fayette n'avait éprouvé, comme le disait plus tard, en parlant de lui, son ami JeffersoU) « uile sdrté de faim canine de popularité ». On considéra « qu'étant subordonné à la puissance civile, il ne pouvait qu'exé* cuter les ordres ». En conséquence et tout d'abord, le
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comité permanent établi à l'Hôtel-de-Ville le chargea de faire achever la démolition de la Bastille, démolition commencée dès la veille par le peuple, et ainsi, observe justement Bailly, « d'une manière très illégale. » — a Ce fut chose bizarre, ajoute Bailly, car un commandant de troupes devait-il diriger des ouvriers qu'il doit seulement protéger? Mais ce qu'il y eut de plus bizarre encore, c'est que, voulant donner à cette destruction une grande solennité et une publicité qui pussent satisfaire à la fois et sur-le-champ tout le peuple, Tordre de la démolition fut sur-le-champ proclamé par les trompettes de la ville dans la cour de THôtel, au nom de M. le marquis de Lafayette, commandant général. »
Serviteur complaisant, ou plutôt, dès les premiers moments, courtisan et esclave de cette tourbe irresponsable qu'on appelle le peuple, il ne se pouvait pas que La Fayette se montrât un gardien bien sévère de la discipline militaire. Toutefois son indulgence en ce sens alla jusqu'à la défaillance la plus condamnable.
Les gardes- françaises s'étaient mêlés à tous les mouvements de révolte ; les premiers ils avaient donné l'exemple de la sédition ; trois cents d'entre eux s'étaient rangés parmi les assiégeants de la Bastille ; las enfin de tant d'insubordination, le due duChâtelet, leur colonel, s'était démis de son commandement. Ces faits attristants n'avaient pourtant commencé par exciter chez Bailly qu'un sentiment d'approbation reconnaissante. Suivant lui, la haine que le régiment des gardes-françaises portait à son colonel avait beaucoup servi à la Révolution, et il se prenait à admirer comment les grands événements dépendent d'une infinité de petites causes réunies qui en sont les éléments. « C'est à cette réunion, concluait-il
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en mauvais style et avec des airs de profondeur, que sont dus les succès, ce qui fait gagner à la cause de la justice, de la raison et de la philosophie. »
Un homme d'épée tel que La Fayette n'aurait point dû, à coup sûr, partager un pareil et aussi ridicule engouement. Or, ce fut chez La Fayette que les gardes-françaises trouvèrent, depuis le premier jusqu'au dernier jour, le défenseur le plus actif, le fauteur le plus ardent de toutes leurs mutineries. Non content d'avoir facilité et préparé la dissolution des gardes-françaises de Paris, il accueillit comme à bras ouverts les gardes-françaises de Versailles, qui, abandonnant le service du roi, se rendirent dans la capitale sans officiers, mais avec armes et bagages. Aux uns il fit délivrer des congés; il accepta l'engagement des autres dans la garde nationale et sans terme. Au profit de tous un marché fut conclu, avec son consentement sinon par ses soins, entre ces soldats rebelles et la Commune, pour la vente de tous les meubles et immeubles appartenant au régiment. La Fayette demanda même à l'Assemblée et obtint qu'une médaille fût décernée comme marque distinctive à chaque gardefrançaise qui avait servi la Révolution, et si cette médaille, qui primitivement devait être en or, ne fut que de cuivre doré, elle n'en resta pas moins un insigne de l'insurrection triomphante et récompensée. D'un côté, on y voyait figuré un faisceau de chaînes brisées, avec cette légende : La liberté conquise; à l'exergue : ik juillet 1789; et de l'autre côté, une épée surmontée d'une couronne de laurier et de chêne, avec cette inscription :
« Ignorantne daios, ne quisquam serviat, enses? »
Ignorent-ils donc que c'est pour qu'il n^y ait pas d^esclave, que se donnent les épées ?
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Une députation des gardes-françaises vint prier Bailly de porter cette médaille, et il y consentit, croyant « que c^était une distinction que le chef de la Commune devait leur accorder ».
Cependant l'exemple donné par les gardes-françaises allait produire ses fruits, et Tinqualifiable attitude de La Fayette vis-à-vis de cette milice révoltée, devenir pour les autres troupes le signal de la désertion. Bailly n'a pu s'empêcher de le noter. « Depuis le moment, écrit-il, où les gardes-françaises avaient abandonné leurs drapeaux pour se ranger sous les drapeaux de la liberté et défendre les citoyens, beaucoup de soldats suisses avaient quitté leurs compagnies et étaient venus joindre la milice parisienne dans les districts. Beaucoup de déserteurs des autres régiments arrivaient tous les jours, attirés et par Tespérance d'une paye plus forte, et peutêtre aussi par le goût du plaisir que l'on ne satisfait qu'à Paris, et de la licence favorisée alors par la Révolution. » Déserteurs I c'était là sans doute le mot propre qu'il y avait lieu d'appliquer à cette soldatesque débandée. Néanmoins, qui le croirait, si le candide Bailly n'en avait rendu témoignage? Non seulement, grâce à La Fayette , u les soldats qui avaient quitté leurs régiments pour se rendre à Paris sous les drapeaux de la liberté, furent autorisés à y rester, avec promesse d'être incorporés dans la garde nationale, » mais La Fayette n'hésita pas à reporter sur les soldats fidèles l'épithète infamante qu'avaient seuls méritée ceux-là même dont il faisait ses favoris. « Les soldats qui arrivaient successivement à Paris pour devenir les défenseurs de la liberté, écrit Bailly, on les appelait déserteurs. On attribue cette réponse à M. La Fayette : Déserteurs! les seuls déser-
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teurs sont ceux qui n'ont point abandonné leurs drapeaux. 3> C'était bien là le langage de Thomme qui, en 1790, s'adressaUt à TAssemblée, affirmait « que pour la Révolution iJ avait fallu des désordres ; que Tordre ancien n'était que servitude, et que dans ce cas l'insurrection est le plus saint des devoirs ».
Toutefois une si détestable condescendance ne pouvait manquer d'amener tmmédiatement les périls les plus graves et qu'il deviendrait urgent de conjurer, a Les soldats des gardes-françaises, écrit encore Bailly, étaient répandus dans les districts, où ils vivaient libres et maîtres d'eux-mêmes, et, comme on le juge bien, la plupart livrés à la débauche. Toute discipline était perdue, il était instant de les rappeler à l'ordre ; on voulut que cela vînt d'eux-mêmes. Leur comité leur enjoignit de se rendre à leur caserne particulière, pour y reprendre la discipline et la vie militaire ; cet ordre fut sanctionné par un arrêté de l'Assemblée. D'un autre côté aussi, il était instant, malgré tout, de mettre un terme aux progrès croissants de la désertion. L'Assemblée prit donc un autre arrêté pour déclarer qu'on ne recevrait plus à Paris aucun soldat qui quitterait son régiment, et^La Fayette dut tenir des forces prêtes pour interdire absolument aux nouveaux arrivants l'entrée de la capitale. Sans ces précautions, toute l'armée y serait venue. »
On en conviendra, il eût été difficile de compromettre plus gravement que ne le fît La Fayette, par les mesures inouïes qu'il suggéra à l'Assemblée et qu'il couvrit de son nom, la discipline de l'armée. Aussi bien comptaitil remplacer avantageusement et en grande partie l'armée par la garde nationale volontaire, et dans ce but, il en vint même à proposer à l'Assemblée de se
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charger de son armement, a C'était, remarque ingénument Bailly, un objet considérable. Il s'agissait d'environ cinquante livres par homme, et en comptant vingtquatre mille, c'était un objet de douze millions de livres. Mais il faut considérer que l'établissement de la garde nationale citoyenne était essentiel ; le salut de Paris, de l'Assemblée nationale, du roi, la constitution et la liberté en dépendaient; l'événement l'a bien prouvé. » Enfin, nouveau signe et nouveau signal d'anarchie I ordre fut donné, toujours de par l'Assemblée, aux troupes nationales et de ligne, officiers et soldats, de prêter serment d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi.
Le roi! Il est permis de se demander quelles étaient à l'égard du roi les intentions de La Fayette, ou si La Fayette savait bien lui-même ce qu'il voulait. Voulaitil l'abolition de la royauté, pour y substituer, malgré de si prodigieuses différences de conditions et de milieux, une république sur le modèle de celle qu'il avait contribué à fonder en Amérique? « Amant de la liberté et de l'égalité, » attachait-il, lorsqu'il s'agissait de la France, un sens précis à ces mots : « vivre libre ou mourir, » qu'il avait sans cesse à la bouche? Désirait-il simplement, avec le redressement de ce qu'on appelait alors les ^.bus et où beaucoup trop de griefs fondés se mêlaient à beaucoup de griefs imaginaires, l'établissement d'une monarchie constitutionnelle ? Surtout cédait-il uniquement, en s'agitant, à une sorte d'inspiration désintéressée à la fois et chimérique, à ce qu'une de ses amies appelait : « sa sainte foHe? » Ou bien n'y avait-il pas aussi, au fond de cette âme inquiète et turbulente, je ne sais quelle ambition toujours inassouvie et qu'exprimait
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assez bien son équivoque devise : « Cur non? » « pourquoi pas ? » C'est ce qu'il serait difficile de décider.
La Fayette raconte lui-même dans ses Mémoires qu'après avoir refusé, peu avant le 6 octobre, le titre de connétable et ensuite celui de lieutenant-général du royaume, il advint que, dans l'hiver de 1790, une conspiration fut dénoncée, dont le but était de mettre sur le trône un personnage puissant que Ton ne nommait pas. La Fayette venait de dire au roi, en présence de la reine, que le duc d'Orléans était le seul prince sur qui ce soupçon pût tomber. Or, la reine lui ayant répondu, en le regardant avec une sorte d'affectation, « qu'il n'était pas nécessaire d'être prince pour prétendre à la couronne » : <c Du moins, madame, aurait très froidement répliqué La Fayette, je ne connais que lui qui en voulût. » Et beaucoup plus tard, dans une correspondance intime qui autorisait toute familiarité, à propos de la couronne de Belgique, pour laquelle on avait, paraît-il, murmuré son nom : « Cela m'irait, écrivait La Fayette, comme une bague à un chien ^ » Admettons par conséquent qu'à aucun instant de sa vie, La Fayette ne songea à s'asseoir sur un trône.
Qu'était-ce donc que La Fayette ? De son aveu, un républicain, et, sans que peut-être il se l'avouât, en même temps qu'un adversaire des Orléanais (à cette époque
1. Dans une autre circonstance, La Fayette se serait exprimé à peu près de même sorte. Cf. Jules Cloqubt, Souvenirs sur la vie privée du général La Fayette, Paris, 1836, gd. in-S». « En juillet 1830, pressé à THôtel-de-Ville de prendre la couronne : Vous me rappelez, dit La Fayette, l'anecdote du maréchal de Saxe à qui rÂcadémie oiîrait une place dans son sein. Sa réponse est vraiment la seule que je puisse vous faire : Gela m'irait co me une bague & un chat. »
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on disait ainsi), des aristocrates, des Jacobins *, un Fayettiste, c'est-à-dire un partisan de lui-même. Ce n*est pas que la réalité qu'il avait sous les yeux ne modifiât parfois de pareils sentiments. « S'il faut choisir entre la liberté et la royauté, entre le peuple et le roi, disait-il à Louis XVI avec une franchise qui n'était pas exempte de rudesse, vous savez bien que je serai contre vous; mais tant que vous serez fidèle à vos devoirs civiques, je soutiendrai certainement la royauté constitutionnelle; je suis naturellement républicain, mais mes principes me rendent à présent royaliste. Si je croyais que la destruction de la royauté fût utile à mon pays, je ne balancerais pas, car ce qu'on appelle les droits d'une famille au trône n'existe pas pour moi ; mais il m'est démontré que, dans les circonstances actuelles l'abolition de la royauté constitutionnelle serait un malheur public. » Et, à une autre date : « Quand on pense à la république, écrivait-il assez tristement, on voudrait la royauté ; quand on pense à la royauté, on voudrait la république. » On l'a observé avec raison : t l'aveuglement lui servait de génie. » Honnête homme, c'est en vain qu'il repoussait les moyens malhonnêtes. Il n'en travaillait pas moins contre lui-même à la fois et contre ceux qu'il prétendait servir. Aussi avait-il beau repousser les suggestions de Mirabeau, déclarant <( impossible qu'un honnête homme employât de pareils moyens ». c Un honnête homme 1 répliquait justement Mirabeau; ah! M. de La Fayette, je vois bien que vous voulez être un
1. Cloquet, ouvr. cit. « Les gens de cour, disait La Fayette^ auraient bien voulu de moi, si j'avais pu être aristocrate avec eux, et les Jacobins, si j'avais voulu être Jacobin; mais je n'ai voulu être ni Tun ni l'autre : alors ils se sont tous réunis contre moi. »
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Gromwell-Grandisson; vous verrez où vous mènera ce manège-là *. »
Plus enclin, en somme, et plus propre au rôle de Warwiek qu'à celui de Gromwell, ce qui demeure hors de conteste, c'est que si La Fayette eût résolument conjuré la perte du roi et la ruine de la royauté, il ne s'y serait pas pris autrement. Sans doute, à de certaines heures, et comme s'il eût reculé devant le précipice que, pour sa part, il avait creusé, il chercha à déjouer les complots des factions. Ce fut ainsi qu'il s'eflforça noblement, après le 20 juin, d'arracher aux entreprises de scélérats l'auguste famille dont naguère il s'était fait le geôlier. Mais combien la douce madame Elisabeth n'avait-elle pas raison de s'écrier : « Si M. de La Fayette nous sauve, qui nous sauvera de M. de La Fayette? » Il faut le reconnaître, ce patriote si vanté fut au fond et resta jusqu'à son dernier jour, ce que Tavait fait sa nature , un pur révolutionnaire.
Les cinq années qu'il passa dans les dures prisons de la Prusse et de l'Autriche, Magdebourg et Olmutz ne purent rien pour calmer les emportements de son imagination maladive et rétablir sa raison dans un salutaire équilibre. Opposant sous tous les régimes, c ornement de toutes les conspirations, » on devait successivement le voir, grâce à sa longue carrière, voter, un des premiers, la déchéance du négociateur de Gampo-Formio qui lui avait rendu la liberté et accordé, sur sa demande, radiation et pension; puis, membre de toutes les sociétés secrètes, faire à la Restauration une guerre implacable, et finalement, après avoir de nouveau paru en dictateur