‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 55 sur 61 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

En racontant la vie de Bailly, M. Arago n'a pas manqué de mettre en lumière, et avec toute justice, les services qu'avait rendus comme maire de Paris Tancien président de l'Assemblée nationnale et les réformes qu'ils avait pris à tâche d'accomplir ou d'introduire. Nul doute d'abord que Bailly n'ait apporté la plus méritoire sollicitude à conjurer les conséquences de la disette qu'avait produite, en même temps qu'une mauvaise récolte, le rude hiver de 1788 à 4789, et qu'aggravèrent les machinations criminelles d'émeutiers presque tous étrangers et soudoyés. « Quelque jour, écrivait-il, on connaîtra le- génie infernal qui dirigeait ces abominables intrigues et le bailleur de fonds. » Bailly cite lui-même Prudhomme qui louait les travaux patriotiques du comité des subsistances « à la tète duquel est toujours M. Bailly, dont le nom seul est un éloge. » {JRévolut. de Paris, n*» 18.) Et évidemment, il y eut quelque emphase à qualifier Bailly, à un moment quelconque, de père nourricier des Parisiens, mais il n'en faut pas moins

reconnaître qu'il s'efforça de pourvoir de son mieux aux besoins d'une population nombreuse , affamée et effrénée, qui tantôt le couvrait de ses acclamations et tantôt le menaçait de la lanterne. Il lui était d'ailleurs d'autant plus difficile de faire face aux dépenses que nécessitait l'achat des grains, que les revenus des octrois se trouvaient notablement diminués, et qu'il fallait, en outre, subvenir à des ateliers de charité, où « des marchands, des merciers, des orfèvres imploraient la faveur d'être employés à vingt sols par jour ». Cependant, au milieu d'embarras vraiment cruels , Bailly songea encore à prendre ou à provoquer diverses mesures qui sont dignes à coup sûr d'approbation. C'est ainsi qu'il fît fermer les maisons de jeu et supprimer les combats d'animaux ; c'est ainsi également qu'il demanda, en se fondant sur les meilleures raisons, la diminution de la prison préventive, et fut un des promoteurs de la constitution de l'état civil, que, le 14 mai 1791, décréta l'Assemblée.

Mais en constatant le bien que réalisa Bailly, on reste profondément attristé de l'imprévoyance du savant académicien et de son incapacité persistante ; de son imprévoyance qui le porta à la fois à tous les actes qui devaient , en amoindrissant l'autorité royale jusqu'à l'abolir, amoindrir toute autorité; de son incapacité, mélange surprenant d'infatuation , de naïveté et de faiblesse, qui bientôt le réduisit à n'être maire que de nom.

La première démarche de Bailly, le lendemain même du jour où une émeute l'avait improvisé maire de Paris, fut de solliciter de l'Assemblée son agrément relativement au cumul de cette nouvelle dignité et de celle de

député. Mais il se garda soigneusement, nous Tavons noté, de demander l'approbation du roi. Vainement même Louis XVI, acceptant le fait accompli, se résignaitil à dire publiquement « qu'il était fort aise que Bailly fût maire et La Fayette commandant général ». Non plus que La Fayette, Bailly ne se considéra comme investi de pouvoirs légitimes, qu'après avoir reçu la confirmation des districts. N'était-ce pas, en effet, au peuple qu'il appartenait de nommer ses magistrats? Bien plus, le peuple, comme l'avait déclaré Mirabeau, n'était-il pas « la source de tous les pouvoirs, et n'était-ce point lui seul qui les pouvait déléguer? » Selon Bailly, ces idées étaient parfaitement justes, et « Mirabeau par ce peu de paroles avait élevé tout à coup l'Assemblée à la hau teur et des vrais principes et de ses importantes fonc* tions t*

Toutefois, ce n'était pas assez d'avoir placé théoriquement au-dessus de la royauté je ne sais quel spectre de souverain appelé le peuple; il fallait encore devant le peuple abaisser la majesté royale. Bailly imagina donc de suggérer à Louis XVI, par l'intermédiaire de Vicq d'Azir, premier médecin de la reine, qu'il y aurait opportunité à ce qu'il se montrât à la capitale. La promesse du voyage une fois obtenue, il s'empressa de quitter Versailles, afin de préparer ce qu'il devait dire au roi, en le recevant aux portes de Paris. Une fois de plus il triomphait, et ses Mémoires nous le montrent tout heureux aussi de l'ovation que lui firent, en cette circonstance, les cochers des voitures de la Cour, qui l'accompagnèrent jusqu'au bout des avenues avec des fleurs et des pétards. En recevant le roi, qui, dès ses premiers pas dans la capitale, n'avait rencontré que me-

naces et avanies, Bailly ne songea guère d'ailleurs qu'à lui-même. « Henri IV avait reconquis son peuple, dit-il au patient monarque; ici le peuple a reconquis son roi. » Et tout fier de cet impertinent concetti, parmi les rangs d'une garde nationale armée de fusils, d'épées, dépiques, de lances, de faux, de bâtons, et à laquelle se mêlaient tumultueusement des femmes, des moines, des capucins, « marchant le premier, recueillant la première effusion de la sensibilité générale », il conduisit le roi à l'Hôtelde- Ville, où tout d'abord il crut devoir lui offrir « le signe distinctif des Français » , la cocarde aux trois couleurs, que les Parisiens avaient prise depuis la Révolution , pour se reconnaître. Quelques francs-maçons (Bailly, comme La Fayette, comptait parmi les francsmaçons), quelques francs-maçons imaginèrent même de faire rendre au roi les bizarres honneurs que les Vénérables reçoivent dans les loges ; les épées se croisèrent au-dessus de sa tête; il passa sous la voûte d'acier. Ce ne fut pas tout. Gomme on désirait beaucoup que le roi parlât, Bailly se chargea de parler pour lui, et avec un ravissement suprême se trouva de la sorte « faisant les fonctions de chancelier ».

Assurément, cette journée du 17 juillet 17B9 avait été pour le maire de Paris une journée bien remplie. Aussi n'a-t-il pu s'empêcher de rappeler quelle pénétrante satisfaction de lui-même il ressentit. « Je retournai à six heures chez moi, aux galeries, écrit-il, où je dînai avec des fraises. J'y reçus les visites et les félicitations de nos voisins et de beaucoup d'autres amis. C'était le bon temps alors; il n'y avait d'aristocrates que les anciens ministres et les courtisans; il n'y avait que deux partis, la Nation et la Cour. » Il est vrai qu'une ombre

vient assombrir un peu ce riant tableau. Car Bailly ajoute : « Ce jour a couru le bruit de la mort de M. Foulon, que l'on avait dit porté au ministère dans la journée du 12 juillet. »

Ce bruit sinistre ne devait pas tarder à se vérifier. Suivant en quelque façon les traces du comte d'Artois et de sa petite cour, Tinfortuné Foulon et son gendre, Berthier de Sauvigny, intendant de Paris, s'étaient empressés de fuir avec tous les ministres, aussitôt après la prise de la Bastille. Le malheur voulut que Berthier fût arrêté à Compîègne, et bientôt on arrêtait aussi Foulon, qui, le premier, se vit conduire à THôtel-de-Ville. On l'accusait « d'avoir voulu vexer le peuple, d'avoir dit qu'il lui ferait manger de l'herbe, d'avoir voulu faire la banqueroute, d'avoir accaparé les blés ». On s'avisa donCy pour le juger, d'établir un simulacre de tribunal. En vain Bailly et La Fayette s'efforcèrent-ils de lui sauver la vie, celui-là « en exposant les principes » à la populace qui criait qu'il fallait pendre le prisonnier, celui-ci en déclarant qu'il voulait que la loi fût respectée, a la loi sans laquelle il n'est point, disait-il, de liberté, la loi sans laquelle je n'aurais point contribué à la révoluticm du Nouveau-Monde, et sans laquelle je ne contribuerai pas à la révolution qui se prépare ».

Quel crédit pouvaient avoir contre l'insurrection les fauteurs les plus déclarés de l'insurrection? Malgré les beaux discours, Foulon fut pendu à un réverbère, suf la place même de l'Hôtel-de- Ville. « Je n'imaginais pas, écrivait avec une navrante ingénuité Bailly, que l'on pût jamais forcer l'Hôtel-de-Ville, poste bien gardé et objet de respect ppur tous les citoyens; je jugeai donc le prisonmer parfaitement en «ûreté; je œ doutais pas

que les flots de cette tempête ne finissent par se calmer, et je partis. » Tel n'avait pas été, d'après les Procès-verbaux de VHôtel-de'Ville (t. II, p. 301), le sentiment des électeurs « qui rapportèrent dans la salle, la certitude que le calme serait de très peu de durée, attendu la foule innombrable et la grande effervescence des esprits ». Quoi qu'il en soit, Foulon assassiné, « on se livra ensuite à mille excès. Le corps fut traîné dans la rue, et la tête promenée au bout d'une pique. Cette horrible exécution était un présage effrayant pour l'arrivée de M. Berthier. »

Aussi l'anxiété de Bailly fut-elle extrême, et il avoue « qu'il craignait et qu'il souhaitait l'arrivée, pour être débarrassé de cette inquiétude, et que l'événement, quel qu'il pût être, fût passé ». Qu'on pèse ces paroles! La fin de la journée le délivra de tout souci. Chargé d'interroger Berthier, et après lui avoir fait des questions « qui n'avaient pas d'objet bien déterminé, puisque aucune inculpation positive n'avait précédé ni décidé son arrestation », ce fut inutilement que, pour le soustraire à des bandes de forcenés, il donna l'ordre de le conduire à l'Abbaye. A peine Berthier était-il sorti de l'Hôtel-de- Ville, que la multitude, l'arrachant aux soldats, le massacra, « Aussitôt un dragon est entré, écrivait Bailly, portant un morceau de chair ensanglanté, et a dit : « Voilà le cœur de Berthier. » Nous avons détourné la vue et on Ta fait retirer. Ensuite la nouvelle nous ^t venue qu'on apportait sa tète, et qu'elle était déjà sur Tesca* lier. Nous avons envoyé dire qu'on n'entrât point, parce que l'assemblée des électeurs était occupée d'une délibération, et ce triomphe atroce et cette joie barbare se gont retirés... Quelle magistrature, observait douloureu-

sèment Bailly, que celle qui n'a pas Tautorité d'empêcher le crime commis sous les yeux! » Vers le même temps, Bailly était du moins parvenu à procurer la vie sauve, en lui fournissant dans sa propre maison un asile, à l'ancien lieutenant de police, M. de Crosne.

Manifestement de telles horreurs dénotaient un état d'universelle anarchie. Et, en effet, « c'était le sixième jour que Ton ordonnait, que l'on administrait, et déjà tous voulaient commander, tous voulaient tout faire ». Si tel district, celui de Saint-Étienne-du-Mont, par l'organe du poète Roucher, faisait parvenir à Bailly une adresse où il saluait en lui « un grand citoyen », tel autre district, celui des Petits-Augustins, « arrêtait, à lui tout seul, qu'il serait établi des juges de paix, les qualifiait de tribuns, et procédait sur-le-champ à leur nomination ». D'un autre côté « on croyait toutes les autorités suspendues, tous les tribunaux arrêtés dans leurs cours. La Ville de Paris semblait rester seule, et était seule consultée et obéie. »

Bailly sentit donc « la nécessité d'une municipalité populaire et autorisée qui ne fût pas une assemblée nombreuse, afin d'en légitimer et d'en resserrer en même temps tous les pouvoirs. Il pensa à l'organisation de cette municipalité. »

Dans ce but, cent vingt députés des districts, nommés sur sa demande et réunis sur sa convocation, se rassemblèrent \e 25 juillet à l'Hôtel-de-Ville. Ils étaient les premiers qui représentassent réellement la Commune de Paris, et leur réunion devait nécessairement mettre fin à l'assemblée dite des électeurs. Ils le comprirent bien ainsi, a L'assemblée des représentants de la Commune arrêta des remereîments pour MM. les électeurs, dont

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le zèle et le patriotisme s'étaient développés avec tant d'énergie et de succès dans les circonstances les plus périlleuses et les plus mémorables. Elle envoya une députation leur porter cet hommage légitime, et les prier de continuer le service dont ils s'étaient si généreu^sement chargés, jusqu'à ce que les mesures eussent été prises pour y suppléer. »

Bailly se trouva de la sorte, pendant quelque temps, par un imbroglio insurrectionnel d'administration, « à la tète de deux assemblées ». Ce ne fut effectivement que le 30 juillet que finirent les séances des électeurs de 1789, qui, avant de se dissoudre, votèrent au maire de Paris un buste, « qui fut payé par eux tous et par lui-même ». Sans qu'il en prévît tout le sinistre avenir, l'assemblée des représentants de la Commune devait donner à Bailly beaucoup moins de contentement. Il avait demandé aux districts des députés qui fussent chargés de faire un plan municipal ; les districts leur conférèrent aussi le pouvoir d'administrer, « oubliant que quand on fait à la fois deux choses dont une est toujours instante et commande toujours, Pautre ne peut que traîner longtemps; oubliant surtout que les hommes aiment l'autorité, et qu'il n'était pas naturel que les représentants fussent bien pressés de terminer un plan . dont l'achèvement devait les en dépouiller ». Aussi, formés en assemblée le 23 juillet 4789, les députés des districts ne se séparèrent-ils que le 9 octobre 1790. D'autre part, cette assemblée, de Taveu même de Bailly, « s'accoutuma, le plus aisément du monde, et dès le premier jour, à administrer toute seule, à l'oublier le plus parfaitement, et à agir comme s^il n^en avait demandé la formation que pour le dépouiller entièrement ».

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Il est vrai que ces mécomptes ne laissaient pas que d'être compensés pour Bailly par certaines douceurs. Un jour ses voisins du quartier du Louvre se cotisent pour acheter un petit vaisseau orné des couleurs de la natjon, sur le pavillon duquel on lisait : Vive le roi! Vive Bailly! et ils lui apportent avec pompe, tambours et musique en tête, ce présent, emblème de la Ville de Paris, qu'il devait gouverner, a Un vitrier fît môme des vers qui n^étaient pas merveilleux, mais qui étaient l'ouvrage d'un bon cœur et d'une franche probité. » Un autre jour, « lessfemmes du marché Saint-Martin imaginent de se réunir en nombre, toutes, et les jeunes filles habillées en blanc, accompagnées du bataillon de leur quartier, avec la musique, et d'aller offrir des actions de grâces et un bouquet à la patronne de Paris ». Au retour, elles lui apportèrent des compliments, des fleurs et une brioche, a Cet exemple fut imité par tous les districts; tous les jours il y avait de pareilles processions ; tous les jours j'avais des compliments et des brioches : j'étais bien fêté et bien baisé par toutes ces demoiselles. »

Tels sont les amusements auxquels se plaisait à être bercé le candide et vulgaire Bailly. Tous les jours ne lui étaient pourtant point jours de fête, et trop souvent la place de THôtel-de- Ville lui apparaissait envahie par des rassemblements qui n'avaient rien de commun avec les processions de demoiselles habillées en blanc et prêtes à lui offrir des compliments, des brioches et des baisers. Aussi, quand grondait l'émeute, se tenait-il d'ordinaire clos et couvert, ce qui faisait dire à Mme de Staël que « M. le Maire était comme l'arc-en-ciel, qui ne se montre qu'après l'orage ». Rien même, en somme,

ne lui semblait plus heureux que le mauvais temps, et il n'hésite pas à confesser « que c'était les jours de grande pluie qu'il était bien à son aise ».

Bailly, quoique toujours député, mais absorbé par ses fonctions de maire^ ne suivait plus que d'assez loin et sans y prendre part, les travaux de l'Assemblée nationale. Il ne cessait pas néanmoins de s'y intéresser et naturellement applaudissait surtout à ce qu^ils offraient de révolutionnaire. C'est ainsi que la nuit du 4 août, qui valait à Louis XYI le titre de restaurateur de la liberté publique, le transporta d'allégresse. Ce n'est pas qu'il n'aperçût quelques-uns des côtés regrettables ou comiques de cette autre fameuse séance. « Il y eut en effet des défis généreux et de petites vengeances. Des suppressions furent provoquées avec une vertueuse abnégation de soi-même, et d'autres par de futiles motifs. Tandis que l'éyèque de Chartres parlait, le duc du Châtelet dit en riant à ses voisins : « Ah I il nous ôte la chasse, je vais lui ôter ses dîmes, » et le duc proposa que les dîmes en nature fussent converties en redevances pécuniaires, rachetables à volonté. » — « On peut regarder la nuit du 4 août, écrivait néanmoins Bailly, comme l'époque d'une nouvelle révolution. J'en compte trois : celle du 17 juin, où les communes ont repris l'autorité souveraine et nationale ; celle du 14 juillet, où le peuple armé a fait éclore la véritable force publrque, et, en renversant la Bastille, a détruit le pouvoir arbitraire; enfin la nuit du 4 août, où toutes les charges qui pesaient sur le peuple ont été détruites, et où la France a été vraiment régénérée... L'assemblée nationale, en quelques heures, a plus fait pour le peuple que les nations les plus sages et les plus éclairées n'ont fait en

plusieurs siècles. » D'un autre côté, la droiture de son âme corrigeant, ou du moins contredisant, comme presque toujours, ce qu'il y avait de faux dans son esprit, il ajoutait ces judicieuses paroles : « Ce n'est pas que les résolutions de cette nuit n'aient eu beaucoup d'inconvénients et n'aient préparé bien des maux. Toutes les propositions ont été entassées et précipitées; toutes n'ont pas été décrétées, plusieurs l'ont été trop tôt. 11 en a résulté un relâchement de tous les liens, un affaissement de tous les ressorts ; les esprits n'ont pas saisi les limites du bien qu'on avait voulu faire ; ces limites ont été étendues par l'imagination et l'intérêt, et on a tout détruit à la fois par le fait, même ce qu'on voulait conserver. »

Effectivement, suivant le mot de Mirabeau, « les Français qui sont un mois entier à disputer des syllabes, avaient dans une nuit renversé tout l'ancien ordre de la monarchie ». Or, cette nuit même n'avait pas peu accru pour Bailly les embarras d'une administration qui l'occupait tout entier. Il lui fallut notamment rétablir le tribunal de la Ville, qui, depuis la Révolution, c'est-à-dire depuis un mois, ne jugeait plus aucune affaire. Ainsi, suivant sa propre remarque, « il allait devenir juge, sans avoir fait la moindre étude de droit, et ce n'était pas la moins singulière métamorphose qu'il eût subie v. Cependant, l'assemblée des représentants de la Commune eut le sentiment qu'on ne pouvait improviser un juge comme on avait créé un maire, et qu'un serment par devant le roi était nécessaire pour donner le caractère d'officier de justice, « laquelle est exercée au nom du roi ».

De là, aux yeux du méticuleux Bailly, une difficulté

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presque inextricable. Jusqu'alors, ce serment avait été prêté à genoux. Bailly allait-il donc se soumettre au cérémonial qu'en plusieurs occurrences il avait repoussé, protestant « que nulle puissance ne le ferait parler autrement que debout? » En prenant les choses d'un certain biais, Bailly finit pourtant par se résigner. « Ici, c'était un serment, il était fait à Dieu sur le crucifix; l'assemblée décida que ces circonstances obligeaient de conserver l'ancien usage, et il fut arrêté que, pour prononcer le serment, Bailly mettrait un genou en terre. » C'est ce qui eut lieu, et, sans qu'on voie trop pourquoi, en grande pompe et cérémonie. Bailly et La Fayette se rendirent, en effet, le 25 août, à Versailles, accompagnés d'une députation des représentants de la Commune, escortés à la fois par des détachements de troupes et par les gardes nationales. « C'était un spectacle magnifique ; il faisait un temps superbe ; l'avenue et la place d'Armes étaient remplies d'un peuple immense ; les femmes des marchés de Paris et de Versailles criaient : « Vivent M. Bailly et M. de La Fayette! Vive la Commune de Paris I » et leurs cris étaient partout répétés. La députation marchait au milieu de ces acclamations et d'une garde considérable ; c'était vraiment la Ville de Paris faisant son entrée dans Versailles; et l'on admirait la première ville du royaume qui, après avoir conquis sa liberté, venait ofi'rir au roi l'hommage de son respect et de sa soumission. Nous fûmes conduits à l'audience du roi par le grand maître et deux aides des cérémonies, dans la chambre à coucher où est le lit de parade : le roi y était assis, couvert, environné de Monsieur, des grands officiers et des ministres. Jamais la Ville de Paris n'avait été reçue avec cet appareil. J'ai prêté le serment un genou

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en terre : ensuite j'ai ofTert au roi un superbe bouquet que les femmes de la Halle m'avaient remis pour Sa Majesté; il était environné d'un voile de gaze, sur lequel était écrit, en lettres d'or : « A Louis XVI, le meilleur des rois. » Et Bailiy ne tarit pas sur les présentations à tous les membres de la famille royale ainsi qu'à tous les ministres, sur les dÎDers qui suivirent, sur les santés que l'on y porta, sur la réception que la garde de Versailles fit à la garde de Paris. Son cœur s'exalte au souvenir a de la concorde et de la fraternité ». Car « un cœur citoyen pouvait dire : Enfants de la patrie, ainsi toujours puissiez-vous être unis! Ce vœu, jusqu'au moment où j'écris (14 juin 1792), ajoute l'ancien maire de Paris, ce vœu a été rempli et promet de Pètre toujours. »

On peut affirmer que ce qu'un vin capiteux est pour des cerveaux faibles, la popularité le fut pour Bailiy. Il "s'en montrait tellement avide qu'il se laissait parfois aller, à ce sujet, aux plus étranges méprises. C'est ainsi que lors des funérailles de Voltaire, placé à la tête de la municipalité qui accompagnait le cercueil triomphal, il n'hésitait point à s'attribuer une large part dans les acclamations. « M. Bailiy suivait le char au milieu des applaudissements prodigués à Voltaire, rapportait le Journal général de France du mercredi 13 juillet 1791 (n* 194, p. 780) ; on a même cru qu'il se trompait à llntention de ces applaudissements, à cause d'une pantomime d'attendrissement, de reconnaissance et de politesse, dont il semblait payer chaque témoignage de l'enthousiasme du public. » Ce qui reste du moins certain, c'est que Bailiy, durant sa dictature municipale, ne reçut pas le moindre hommage, quel-

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ADMINISTRATION DE BAILLY 4ll

que puérile ou grotesque qu'en fût Texpression, qu'il n'ait cru devoir soigneusement en instruire la postérité. C'est ainsi qu'il rappelle que le bataillon des Feuillants, se souvenant qu'il était sorti de ce district, voulut lui donner une marque de son estime et de son affection, en inscrivant son chiffre /. B,^ dans un coin de son drapeau. La journée du 25 août surtout lui fournit des motifs particuliers de s'enorgueillir. « Je trouve, dans la chronique de ce jour, écrit-il, ces vers pour mon portrait :

Bon parent, ami sûr, patriote intrépide, L'écrivain est Platon, et Thomme est Aristide.

Voyez aussi, sur ce jour, Lettres singulières {Chron.^ 25 août 1789). » — Non certes, non, nous n'irons pas voir ces Lettres singulières^ et il nous sufGra de mentionner les dernières marques de contentement que s'est données à elle-même cette âme d'enfant. « Aujourd'hui 2 septembre, écrivait Bailly, un artiste, M. Nuger, graveur, a présenté mon portrait à l'Assemblée nationale. » — « Aujourd'hui 6 septembre, le bataillon des Feuillants, de mon district, a fait bénir ses drapeaux à

Saint-Roch J'étais prié du dîner que le bataillon a

donné ensuite au pavillon de Flore. Mes affaires ne m'ont pas permis d'y assister. J'y ai été au café. J'ai trouvé tout le monde dans la joie. J'ai été bien accueilli, fêté, baisé. On m'a fait passer sous la voûte d'acier, une épée m'a piqué au front; mais c'était l'effet de la joie et de l'amitié, car je suis sorti comblé des marques d'attachement de mes anciens camarades. »

Hélas! cette popularité, telle quelle, devait avoir pro-

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.il2 BAILLY

chainement un terme, et plus d'une occasion avait été donnée à Bailly de le pressentir.

Il s*agissait de constituer enfin une municipalité et déjà un projet d'organisation avait été lu à l'assemblée des représentants de la Commune. Suivant Bailly, on pouvait facilement y découvrir l'inspiration et l'influence d'un parti républicain depuis longtemps existant, tandis qu'il constate que l'esprit de l'Assemblée nationale, au contraire, « n'était pas démocratique ». Et ce ne fut guère en effet qu'après le retour de Varennes que quelques-uns de ses membres, Larochefoucauld et Dupont de Nemours, par exemple, opinèrent pour la république.

L'assemblée des représentants des districts avait en outre arrêté que la constitution de la municipalité serait précédée d'une déclaration des droits de la Commune. « Voilà, s'écriait raisonnablement Bailly, voilà où conduit la manie de l'imitation! Les droits de la Commune sont-ils autres que les droits des citoyens? » Avec non moins de raison, Bailly constatait « que cette assemblée, quoique composée pour la plupart d'excellents citoyens bien intentionnés, était flattée du pouvoir, désirait de le conserver, et, sans s'en apercevoir, n'était pas fâchée de reculer le terme qui devait l'en dépouiller». Il se résolut en conséquence à adresser une lettre circulaire aux districts où « leur exposant le temps qu'allait prendre la discussion de tous les articles du plan de municipalité, il leur proposa de nommer vingt officiers destinés à composer avec lui le bureau de la Ville, qui administrerait, pendant que se continuerait l'examen du plan de municipalité ». Mais ce n'était pas là le compte des représentants de la Commune.

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Ils se montrèrent irrités d'une démarche faite à leur insu, obligèrent Bailly à revenir publiquement sur sa proposition et continuèrent à exercer en grand nombre le pouvoir d'administrer. Bailly a même justement observé qu'à partir de ce jour (30 août), commença entre les représentants de la Commune et lui une guerre interminable, que, grâce à l'estime qu'il professe invariablement pour ses propres actes, il se flatte, mais bien à tort, d'avoir soutenue « avec quelque avantage ».

Sa confiance dans le succès de la Révolution était de même à peu près sans mélange. « Tout ce que je vois, écrivait le 2 avril 1764 Voltaire à Chauvelin, jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux; ils verront bien des choses. » C'est à peu près sur ces paroles, qu'il se plaît à transcrire comme le texte d'une prophétie, en partie déjà réalisée, que finissent ou plutôt que restent suspendus les Mémoires de l'ancien maire de Paris.

L'appendice qui termine le troisième et dernier volume de cet ouvrage de Bailly, ne contient guère, en effet, que de menues harangues prononcées par lui çà et là, quelques lettres d'affaires et les nombreux discours dont sa vanité loquace fatigua si souvent la longanimité du roi.

Ainsi nous n'aurons presque plus désormais à invoquer son propre témoignage ni sur les événements publics auxquels il participa, ni sur les faits privés qui

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se rapportent aux derniers incidents de sa carrière. Mais des informations empruntées à ses différents biographes contribueront peut-être à jeter encore quelque lumière sur ce qui nous reste à dire et de ce malheureux politique et de son époque.

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