‹ Trois révolutionnaires: Turgot, Necker, BaillyChapitre 56 sur 61 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A la dernière page de ses Mémoires et à la date du 2 octobre 1789, Bailly écrivait : « Le président de TAssemblée nationale a porté aujourd'hui au roi la déclaration des droits et des articles constitutionnels. Le roi a répondu qu'il ferait connaître ses intentions. »

Le temps était complètement passé où Louis XVI pouvait avec vérité parler de ses intentions. Peu de mois avaient suffi à le dépouiller de toute puissance effective et il n'y avait plus guère qu'à séquestrer sa personne. Aussi bien, était-ce le dessein que nourrissaient les agitateurs, qui, à Paris, avaient su donner corps et vie à ce formidable souverain de fantaisie que Ton nomme le peuple. Bailly rappelle que dès le mois d'août « on disait qu'il fallait que quinze mille hommes marchassent à Versailles, inviter la nation à briser ses infidèles représentants et à en nommer d'autres à leur place; et, ceci est remarquable, supplier le roi et M. le Dauphin de venir à Paris pour leur sûreté. Le marquis de Saint-Huruge était chargé de porter cette motion à

byGoogk

TAssemblée nationale. » En septembre, quoique sous une forme plus adoucie, même mention. « Aujourd'hui, dans sa Chronique^ M. de Villette invitait le roi et la reine à venir passer Thiver à Paris. Il proposait que TAssemblée nationale tînt ses séances au Louvre et au Salon des tableaux. »

Il est hors de conteste que La Fayette et Bailly avaient plus que personne au monde contribué à priver Louis XVI de toutes les ressources militaires qui auraient pu le mettre à même de faire respecter sa , volonté et lui être contre les violences une sauvegarde. Nous n'irons pas pourtant jusqu'à admettre qu'en vue de rétablissement d'une régence, ils furent de ceux qui provoquèrent l'invasion de Versailles par la tourbe parisienne. Mais il est clair qu'après avoir été impuissants à prévenir cet envahissement ou à l'empêcher, ce fut à grand'peine qu'ils parvinrent à en modérer les excès. L'un et l'autre, d'ailleurs, présidèrent en triomphateurs à l'entrée humiliante et sanglante que Louis XVI fît le 6 octobre dans sa capitale, qui lui devenait une geôle en attendant qu'il y trouvât l'échafaud. Bailly surtout y saisit, avec bonheur, l'occasion de satisfaire à sa démangeaison de pérorer. « Les moments que Votre Majesté nous donne, disait-il au roi en le recevant à l'Hôtel-de- Ville, quelque courts qu'ils soient, nous sont précieux ; mais c'est sa présence habituelle que nous désirons, ce sont tous ses moments que son peuple demande... Votre Majesté sera le témoin de notre fidélité; nous verrons renaître sous ses yeux l'ordre, la paix, toutes les vertus aimables et douces que son exemple doit inspirer; enfin, sous le règne de Louis XVI, le roi sera puissant par son peuple, et le peuple heureux par son roi. »

byGoogk

Tout charmé de cette harangue et du balancemeat de phrase qui la termine, Bailly reprenait peu de jours après, avec de nouvelles et plus vives instances, les mêmes discours : « Sire, vous êtes aimé partout; partout on voudrait vous posséder; vous êtes à tous les Français, comme tous les Français sont à vous; mais nous revendiquons un ancien privilège : c'est ici qu*ont demeuré vos plus illustres ancêtres; c'est ici que Tem* pire français a été fondé, et c'est d'ici qu'il s'est élevé h cette haute puissance, que le règne de Votre Majesté va faire reposer sur des bases inébnmlahles. Sire, ren» dez-vous à nos vœux; demeurez dans votre capitale..» Le centre de l'empire doit être le séjour des rois; nous les avons possédés, nous les redemandons, »

Et encore :

a Sire, vous avez regretté de vous éloigner de l'Assemblée nationale; vous l'avez remerciée du décret qui la rend inséparable de votre personne. En effet, le monarque n'est qu'un avec la nation au moment où la liberté renaît sous vos auspices, où TAssembiée natio* nale va revivifier ce corps antique de la monarchie, où Votre Majesté, avec la liberté, va lui rendre sa splen» deur. Faites à la fois tous les actes de justice et de bonté qui sont dignes de votre cœur paternel ; rendez h la capitale les rois qui faisaient sa gloire, surtout votre présence, qui fera son bonheur. »

Évidemment la nécessité, une nécessité presque insurmontable, décida le roi, et non point la rhétorique ampoulée de Bailly. Mais les vœux des électeurs de Paris n'en étaient pas moins entièrement remplis. Ils avaient réclamé la destruction de la Bastille, et la Bastille avait été rasée. Ils avaient insisté pour que les États généraux

siégeassent à Paris. Or, en se rendant à Paris pour s'y constituer en quelque sorte prisonnier, le roi y était suivi par TAssemblée nationale, qui s'y établissait, appelée à devenir tour à tour, après être violemment sortie du sein des États généraux, Assemblée constituante, Assemblée législative. Convention.

Encore un coup, Bailly pouvait se flatter d'avoir été un des hommes qui avaient le plus contribué à préparer de pareils résultats. Toutefois, ni sa probité éprouvée n'avait pu le mettre au-dessus du soupçon, ni sa connivence naïve et ardente avec les révolutionnaires, détourner de lui leurs compétitions et leur jalousie. A partir de 1790, il se vit en butte à d'innombrables et odieux pamphlets, et de toutes parts s'élevèrent, dans la presse parisienne, des voix injurieuses qui lui de* mandaient des comptes. Il faut citer particulièrement Marat, qu'animaient à la fois contre Bailly et le désir inextinguible d'une popularité lucrative et le souvenir cuisant des humiliations méritées que l'Académie des sciences avait naguère infligées à son amour-propre d'auteur. D'autres, comme Mirabeau, successivement aux gages de Monsieur, du duc d'Orléans, du roi, mais toujours nécessiteux, en voulaient directement à sa place, et se livraient, pour s'en emparer, à de basses intrigues. D'autres enfin, comme La Fayette, abusant avec une sorte de candeur de sa candeur, le faisaient négligemment servir à leur ambition personnelle.

Et déjà, en parcourant les Mémoires de Bailly, nous avons eu à noter maints passages où le maire de Paris laisse percer, quoi qu'il en ait, le dépit que lui causent les ingérences perpétuelles de La Fayette et la prépondérance qu'il affecte. Une fois, ce n'est rien moins que

byGoogk

la réforme de toute la jurisprudence criminelle que La Fayette prétend obtenir de l'Assemblée nationale. « Ses vues étaient pures, écrira Bailly, mais il se mêlait d'un objet qui ne le regardait pas ; mais n*ayant pas assez de connaissances et d'expérience sur cet objet, il Bt un très grand mal. » tJne autre fois, les députés des districts déclarent se réunir à M. le maire et à M. le marquis de La Fayette, commandant général, afin de dresser un plan d'administration municipale, a M. de La Fayette et moi, observe Bailly, nous pouvions être considérés comme collègues et comme les deux chefs de la Ville de Paris; mais il n'en est pas moins vrai que le commandant général n& devait point ostensiblement avoir part à la confection d'un plan de municipalité, dont il est l'instrument et à laquelle il doit être soumis. Gela est entièrement contre les principes... — Dans la suite, on s'est plaint qu'il avait trop de pouvoirs; si l'histoire en cherche les causes, les voilà.» Mais ce qui n'était chez Bailly que contrariété, après tout, passagère, se changeait chez ses amis, peut-être moins indulgents, en véritable aversion pour La Fayette. Aussi est-ce en un langage souvent irrité qu'ils constatent les menées du général ou ses empiétements. Écoutons l'un d'entre eux, l'auteur anonyme de V Éloge historique de Bailly, Voici en quels termes il s'exprime sur le compte de La Fayette dans ses rapports avec l'honnête académicien. « Un homme fin, dit-il, adroit, astucieux, triompha sans peine du véritable philosophe, qui, dans les fonctions confiées à ses soins, avait encore apporté plus de candeur et de bonne volonté que de connaissances administratives. Janus La Fayette redoutait le génie de Mirabeau. Mirabeau ambitionnait (on le croyait

byGoogk

du moins) la place de maire de Paris. La Fayette savait faire la différence qu'il y a entre un homme dont toute la politique consistait à remplir ses devoirs avec une eévëre exactitude, et celui à qui tous les moyens sem-^ blaient bons, pourvu qu'ils le conduisissent à ses fins; et ses fins tendaient toutes à Tenvahissement du pouvoir. Mirabeau et La Fayette couraient la môme carrière ; mais, pour arriver à leur but, ils n'avaient pas pris le même chemin. » Il n'avait donc fallu rien moins que la mort de Mirabeau pour délivrer La Fayette d'un conipétiteur dangereux. C'était aisément, au contraire, et presque par le seul ascendant qu'exercera toujours en France un homme d'épée, que La Fayette avait élevé sa propre influence fort au-dessus de celle de Bailly. Il lui avait suffi de flatter l'innocente manie de son vaniteux et pointilleux collègue, en rappelant sans cesse et à tout propos la supériorité du pouvoir civil sur le pouvoir militaire, pour exercer l'un et l'autre pouvoir d'une manière réelle et presque absolue.

« Chaque jour, écrit encore l'anonyme, le maire de Paris acquérait de nouveaux droits à la reconnaissance de ses concitoyens, et cependant chaque jour je voyais g'accrottre le crédit de La Fayette et baisser, décroître, s'évanouir insensiblement la faveur populaire de Bailly, de Bailly naguère l'idole si chérie du peuple. Il n'en obtenait plus les bénédictions ; et cependant on briguait l'honneur de baiser le cheval blanc de La Fayette; trop heureux celui qui l'approchait d'assez près pour lui offrir ce témoignage de son respect. » A en croire le même biographe, La Fayette n'aurait effectivement négligé aucune occasion de paraître au détriment de BaiUy. C'est ee qui aurait eu lieu, par exemple, lors da

byGoogk

DERNIÈRES ANNÉES DE BAILLY iâi

la fête de la Fédération, où paradèrent Tun à côté de Fautre La Fayette et Talleyrand, Tévèque disant au général : « Ne me faites pas rire 1 » Dans cette circonstance, La Fayette aurait, comme subrepticement enlevé à Bailly le premier rôle. « Le 14 juillet le roi, dans la crainte, dit-on, d'être assassiné, ne voulut pas faire par lui-même sur Tautel de la patrie le serment qu'exigeait de lui un décret qu'il avait solennellement sanctionné. C'était à Bailly dans ce cas à le suppléer. La Fayette, jaloux de se montrer à la nation, pour ainsi dire assemblée au Ghamp-de-Mars, se fit désigner par le monarque pour le représenter. Cette inconvenance n'échappa pas à Bailly; mais il ne s'en plaignit point, il n'en témoigna rien à La Fayette qui marchait rapidement à son but ; ce qui était très visible pour toutes les personnes habituées à réfléchir un peu. »

Les Mémoires de La Fayette contredisent, il est vrai, de telles assertions, ou du moins ne présentent entre La Fayette et Bailly aucune trace de rivalité. La Fayette, en effet, n'y mentionne jamais « le pauvre Bailly », « l'illustre et excellent Bailly », « le vertueux Bailly », qu'avec une estime affectueuse, de même qu'il ne rappelle les rapports qu'ils soutinrent, que pour en attester « la parfaite harmonie ». « Bailly, premier président de l'Assemblée constituante, premier maire de Paris, n'était pas révolutionnaire; mais son âme et son talent se trouvèreiit au niveau de cette haute confiance des représentants de la nation et du peuple de la capitale. Notre parfaite harmonie dans ces temps difficiles ne fut jamais troublée ; il avait expié par beaucoup de tracasseries les avantages d'une probité sans tache, d'une philosophie sans amertume, d'un rang éminent dans les sciences et

byGoogk

422 BÂILLY

les lettres; sans esprit de parti, il expia sur Téchafaud son intègre résistance au désordre, à Tintrigue, au crime, et son obéissance au décret qui, en lui ordonnant d'employer la force contre le rassemblement du Champde-Mars, arrêta le mouvement exécuté depuis dans la journée du 10 août et du 31 mai. » Toutefois, il y a lieu de l'observer. De toute évidence, La Fayette a eu ici l'inappréciable avantage de parler le dernier, et, après de longues années écoulées, il lui a été facile de se montrer sympathique envers un mort. Disons plus : peut-être, dans la naïveté de son propre orgueil, La Fayette n'a-t-il même pas soupçonné avoir jamais eu envers Bailly aucun des torts que celui-ci n'a pu s'empêcher plus d'une fois de signaler, bien que discrètement et doucement. Quoi qu'il en soit, et malgré les différences ou l'opposition de leurs visées personnelles, il reste constant que Bailly et La Fayette s'accordèrent au moins en ceci, qu'ils travaillèrent de tout leur pouvoir à ruiner l'autorité royale, sous prétexte de la circonscrire. Un dernier acte, et celui-là tragique, devait encore les réunir et les perdre en même temps. Nous voulons parler de la fusillade qui eut lieu le 17 juillet 1791 au Ghamp-de-Mars et où Bailly fit proclamer la loi martiale , que fit exécuter La Fayette.

M. Arago, d'ordinaire si favorable à Bailly, ou plutôt son admirateur passionné, s'élève ici contre le maire de Paris, avec la dernière sévérité. A son sens, la pétition que des clubistes se proposaient de faire signer au Champ-de-Mars contre le décret de l'Assemblée nationale qui s'était refusée, après la fuite de Varennes, à prononcer la déchéance du roi, cette pétition était parfaitement légale. Ceux qui l'avaient organisée s'étaient

byGoogk

pourvus de rautorisation nécessaire. Un pareil rassemblement n'offrait, d'autre part, aucun danger, et ce ne fut que sur de faux rapports et en cédant à une précipitation, à un trouble d'esprit regrettable, que Bailly put donner le signal de l'exécution terrible que condamnait son cœur. M. Arago semble perdre de vue les complots que des factieux, et, en particulier, les Orléanistes tramaient à cette époque. 11 paraît ignorer que Choderlos de Laclos, l'auteur des Liaisons dangereuses, secrétaire intime du duc d'Orléans, avait demandé, sans toutefois l'obtenir, que dans la pétition qui devait être signée sur l'autel de la patrie, et qu'il avait rédigée, on proposât son maître pour roi. 11 ne remarque pas non plus que ce fut du côté des émeutiers que partirent les premiers coups de feu. Surtout il oublie que l'Assemblée, justement inquiète, avait maiidé à sa barre la municipalité de Paris et lui avait enjoint de prendre les mesures les plus rigoureuses « contre ceux, disait son président Charles Lameth, qui voulaient opposer leur volonté à la loi, expression de la volonté nationale ».

En résumé et en réalité, le 17 juillet 1791, La Fayette et Bailly ne furent que les serviteurs de la loi, et ce n'était point à eux qu'il fallait imputer une catastrophe dont, aussi bien, les partis exagérèrent perfidement l'horreur. Ce douloureux événement n'en détermina pas moins la chute presque simultanée de La Fayette et de Bailly. On les avait fort à tort accusés d'avoir favorisé la fuite du roi ; on ne leur pardonna pas d'avoir versé le sang du peuple, c'est-à-dire de ceux qu'alors même on appelait « les brigands ». L'un et l'autre durent quitter la place. Le 8 octobre, La Fayette,

byGoogk

4âi bâilly

4ont Suard lui-même déclarait « qu'il n'avait pas la tête assez forte pour le rôle qu'il jouait dans la Révolution », La Fayette donnait sa démission. Il partait ensuite pour sa terre de Chavagnac, près Brioude, maïs non sans avoir reçu de la garde nationale de Paris une épée forgée avec les verrous de la Bastille, et de la municipalité une médaille en même temps que les adieux publics et émus de Bailly. « Vous êtes bien sûr, lui disait le maire de Paris, que nous n'oublierons jamais le héros des deux mondes, qui a eu tant de part à la Révolution. Les peuples libres et généreux, comme les Français, sont reconnaissants; et vous aussi, vous vous souvien* drez de la Ville de Paris et des braves électeurs de 1789, et des municipalités provisoires, et de la Commune entière que vous avez servie avec zèle. J'ose espérer que dans ces souvenirs si chers, vous vous rappellerez quelquefois votre ancien collègue qui a toujours été ami avec vous, et qui, ayant partagé l'affection de la Ville de Paris, demande à partager les sentiments que vous conservez pour elle, » Le 18 novembre, Bailly donnait à son tour et définitivement sa démission, qu'il avait plusieurs fois offerte, et, après avoir solennellement présenté au conseil de la Commune son successeur Péthion de Villeneuve, qui allait prochainement s^illustrer sous le nom de Péthion la Vertu [titre assurément bien mérité!], il se retirait dans sa maison de Chaillot.

Aucun regret public ne l'y accompagna. «Il ne reçut, écrit un de ses biographes, aucun de ces témoignages flatteurs de bonté, expressions tendres de l'âme, non d'étiquette, non mendiées, qui sont la plus douce récompense, la seule digne des gens vertueux, la seule qu'ils ambitionnent. Cependant, à quelque temps de là, dans

byGoogk

une fête donnée à la société des Neuf-Sœurs, on lut une épître de Mme de Beauharnais à Bailly, où le patriotisme, où la vertu, simples autant que modestes, furent couronnés de là main des Grâces. >

Ce fut à Ghaillot que Bailly consacra ses tristes loisirs à continuer ou à commencer la rédaction de ses Mé» moires y malheureusement incomplets, mais qui le font néanmoins si bien connaître *. Le 14 juin 1792, il en poursuivait encore la rédaction. Le 20 du même mois, c'est-à-dire le jour même où une foule ameutée par ceux qui auraient dû la contenir, préludait, en envahissant les Tuileries, à toutes les violences qui suivirent, les soins de sa santé, des nécessités d'affaires et peut-être aussi une légitime quoique tardive appréhension de l'avenir le déterminèrent à quitter Paris avec sa femme. A la suite d'excursions diverses en Champagne et en

1. « C'est un bien mauvais livre », écrivait justement Fiévée en parlant des Mémêires de Bailly, dont il venait de rendre compte dans le Mercure, lors de leur publication en 1804. Et il ajoutait : « Dans mon article, j'établis comme vérités incontestables : !• qu'il y a anarchie toutes les fois que l'opinion ignore où est véritablement l'autorité, et que par conséquent il y a eu anarchie en France depuis 1789; 2» qu'nne grande erreur des patriotes de 89 a été de croire que, dans une monarchie, un magistrat quelconque peut être quelque chose quand le monarque n'était rien, puisque le respect de forme qui environne les ^ens en place tient toujours au respect accordé au chef de l'Etat; 3» qu'il est ridicule, dans une monarchie, de discuter qui est le premier du pouvoir civil ou du pouvoir militaire, puisqu'il n'y a pas des pouvoirs civils et des pouvoirs militaires, mais des autorités civiles et des autorités militaires, et que le monarque, roi ou empereur, étant chef suprême, peut régler à volonté leur subordination selon les circonstances. Enfin, en réfutant un ouvrage plein d'assertions fausses, j'ai développé quelques-uns des principes sans lesquels le gouvernement monarchique n'exis^ terait que comme une fiction. » — Correspondance et relations de J, Fiévée avec Bonaparte, consul et empei^eur (1802 à 1813): Paris, 1836, 3 vol. in-8% t. II, p. 51.

Normandie, il finit par se rendre à Nantes où il devait passer de longs mois dans la mélancolie et l'inaction. « Ma journée a été bien remplie, disait-il parfois amèrement; depuis mon lever, je me suis mis en mesure de donner à qui voudra Fentendre l'analyse des deux, des trois premiers volumes du roman nouveau que le cabinet de lecture vient de recevoir. » Aux ennuis de cette espèce d'exil s'ajouta bientôt le chagrin que dut lui causer la ruine presque totale de sa fortune.

Tandis en effet qu'une lettre du ministre de Tintérieur Roland l'avisait qu'on lui retirait son logement du Louvre, une somme de six mille livres, immédiatement payable, lui était réclamée pour acquit des impositions de Fhôtel qu'il s'était fait attribuer en qualité de maire de Paris. Il dut vendre en conséquence et sa maison de Chaillot et même sa bibliothèque. D'un autre côté, obligé de se présenter chaque semaine chez le procureur syndic de l'administration départementale de la Loire-Inférieure, les catastrophes qui se succédaient ne faisaient qu'empirer sa position de suspect.

Tantôt c'était le 10 août, tantôt c'était le 2 septembre, dont les affreux détails arrivaient jusqu'à lui. Peu après, il voyait la Convention remplacer l'Assemblée législative, comme l'Assemblée législative avait remplacé la Constituante, comme celle-ci tout d'abord avait remplacé les États généraux transformés inopinément en Assemblée nationale. Enfin, en janvier 1793, il apprenait l'assassinat juridique de cet infortuné Louis XVI, qu'il avait tant harangué, tant régenté, tant complimenté, l'appelant dans ses derniers discours : « roi des Français, ami des lois, restaurateur de la liberté, père des pauvres », « promettant toutes les ado-

rations, toutes les bénédictions du peuple au monarque, qui devait réunir tous les titres des monarques chéris, qui devait être Louis le Juste, Louis le Bon^ Louis le Sage, et vraiment Louis le Grand, » et cependant contribuant, pour sa part, à l'envoyer à Téchafaud *.

Une réalité lugubre mettait à néant ces fadaises et ces fadeurs. Bailly consterné se refusa du moins à fuir les périls qui menaçaient sa propre existence et ne se donna point en exemple aux révolutionnaires futurs, qui, après avoir précipité leurs partisans ou leurs séides au plus fort de la tempête, se sont lâchement réfugiés dans le port. En vain un homme généreux, le marquis Charles de Gaseaux, offrit-il de lui assurer, ainsi qu'à Mme Bailly, un asile en Angleterre ou en Amérique. « Depuis le jour où je suis devenu un personnage public, répondit Bailly, ma destinée se trouve invariablement liée à celle de la France, jamais je ne quitterai mon poste au moment du danger. En toute circonstance, la patrie pourra compter sur mon dévouement. Quoi qu'il doive arriver, je resterai. )),Toutefois il s'apprêtait à quitter Nantes en juin 1793, lorsque Gathelineau et Charette vinrent assiéger cette ville avec quatre-vingt mille des leurs.

Ge ne fut qu'après l'échec et le départ des Vendéens que Bailly put, le 6 juillet, s'acheminer vers Rennes, d'où, après un très court séjour, il eut la funeste idée, malgré les avis contraires de son confrère et ami La-

1. Parmi les innombrables pamphlets du temps, il en faut citer un : La Passion et la Mort de Louis X VI, roi des Juifs et des Chrétiens, A Jérusalem, 1793, in-S». Ge pamphlet est dirigé principalement contre le duc d'Orléans : Philippe Iscariote; Bailly : Pilate Sylvain; La Fayette : Gaïphe, etc.

byGoogk

place, de se rendre à Melun, aQn d'y occuper une maison que celui-ci venait de laisser vacante. Reconnu dans la rué, le lendemain même de son arrivée, on s'empara de sa personne, et, conduit à Paris, il fut emprisonné d'abord aux Madelonnettes, puis à la Force, Son sort n'était guère douteux. L'ancien maire de Paris comptait évidemment au nombre des victimes prédestinées, que Robespierre, alors tout-puissant, allait s'empresser, pour des motifs divers, d'envoyer à Téchafaud. Les Girondins cependant et Marie-Antoinette l'y précédèrent.

Introduit comme témoin dans le procès abominable de la fille de Marie-Thérèse, Bailly y fit paraître le respect d'attitude et la loyauté de parole qu'on devait attendre de cet honnête et ancien serviteur de la monarchie. De là, contre lui, un nouveau grief, si tant est que ses accusateurs, qui étaient en même temps ses juges, songeassent le moins du monde à examiner s'il était ou n'était pas réellement coupable.

Une des illusions de l'ancien maire de Paris, pour ne pas dire une de ses faiblesses, fut la manière dont il chercha à se défendre. Après le procès de la reine il fit imprimer et répandre un factum intitulé : Bailly à ses concitoyens. Il s'y disculpait longuement d'avoir secondé la fuite du roi, condamnant cette tentative, comme une idée liàerticide. Il y donnait pour preuve de son intégrité dans ses rapports avec la cour, sa demande ferme et vigoureuse à Louis XVI, d'éloigner de lui tous les prêtres réfractaires. Enfin on y remarquait, entre autres, ces paroles : « Lorsqu'une nouvelle révolution a aboli la royauté en 1792, disait-il, j'ai promis d'obéir au décret, et je l'ai fait parce que j'ai l'âme assez élevée

byGoogk

pour m'honorer d'être républicain... Je n'ai gagné à la Révolution que ce que mes concitoyens y ont gagné : la liberté et Tégalité. J'y ai perdu des places utiles, et ma fortune est presque détruite. Je serai heureux avec ce qui m'en reste et ma conscience pure , mais, pour être heureux dans le repos de ma retraite, j'ai besoin, mes chers concitoyens, de votre estime. Je sais bien que tôt ou tard |vons me rendrez justice ; mais j'en ai besoin pendant que je vis et que je suis au milieu de vous. » Protestations aussi humbles que vaines! Sous le double prétexte d'avoir favorisé l'évasion de Capet et répandu au Ghamp-de-Mars le sang du peuple, Bailly était condamné à la peine de mort, à l'unanimité des voix, et La Fayette affirme, dans ses Mémoires, tenir de Rouget de Tlsle, parent éloigné de Bailly *, a iqu'il entendit crier sa sentence imprimée, une heure et demie avant qu'elle eût été rendue ». Cette sentence, signée Dobsent président. Maire et David juges, était d'ailleurs de la plus extrême rigueur. Elle portait la confiscation des biens de Bailly, fixait pour le lieu de l'exécution, et ce dans les vingt-quatre heures, l'esplanade entre le Ghamp-de-Mars et la rivière de Seine; ordonnait au surplus que le drapeau rouge qu'avait fait déployer l'ancien maire de Paris comme signal de la fusillade, serait attaché derrière la voiture et traîné jusqu'au lieu de l'exécution, où il serait brûlé par le bourreau; décidait enfin que ce jugement serait imprimé et affiché dans toute l'étendue de la République.

1. Ce fut aux mânes de Sylvain Bailly que Rouget de l'Isle dédia plus tard le Chant des combats^ vulgairement appelé l'Hymne des Marseillais ou la Marseillaise,

byGoogk

Page 1